Une psy à Bruxelles by Line Abeau-Inard

Une psy à Bruxelles by Line Abeau-Inard Psychologue - Psychothérapeute - Hypnothérapeute.

08/08/2026
08/08/2026

« Tout près de mon crépuscule, je te bénis, ô Vie,
car tu ne m’as jamais donné d’espoir déçu,
ni d’épreuves injustes, ni de peine imméritée ;
car je vois, au terme de mon rude chemin,
que j’ai été l’architecte de mon propre destin ;
que si j’ai extrait le miel ou l’amertume des choses,
c’est parce que j’y ai mis du fiel ou de douces saveurs ;
quand j’ai planté des rosiers, j’ai toujours récolté des roses.

Certes, après mes printemps viendra l’hiver :
mais tu ne m’as jamais dit que mai serait éternel !

J’ai sans doute trouvé longues les nuits de mes douleurs ;
mais tu ne m’avais pas promis uniquement de belles nuits ;
et en échange, j’en ai connu quelques-unes d’une sainte sérénité…

J’ai aimé, j’ai été aimé, le soleil a caressé mon visage.
Ô Vie, tu ne me dois rien ! Ô Vie, nous sommes en paix ! »

Amado Nervo | En paix

Amado Nervo fut l’une des figures les plus importantes de la littérature mexicaine et du modernisme hispano-américain. Né à Tepic en 1870, il mena de front une carrière de poète, romancier, journaliste et diplomate, tout en nourrissant une profonde quête spirituelle qui devint la marque distinctive de son œuvre. Bien qu’il ait débuté sous l’influence du modernisme de Rubén Darío, il développa au fil des années une voix plus intime, méditative et dépouillée d’artifices, centrée sur l’amour, la foi, la souffrance, la mort et la recherche du sens de l’existence.

Son séjour à Paris et ses relations avec les grands écrivains de son temps élargirent son horizon littéraire, tandis que la mort de sa compagne, Ana Cecilia Dailliez, marqua profondément sa sensibilité et inspira certains de ses textes les plus émouvants, notamment L’Aimée immobile. Des œuvres telles que Perles noires, Mystiques, À voix basse et Sérénité consolidèrent son prestige dans le monde hispanique.

Amado Nervo s’éteignit à Montevideo, en Uruguay, le 24 mai 1919, alors qu’il exerçait des fonctions diplomatiques. Son héritage perdure grâce à la délicatesse de son langage et à une poésie qui évolua du faste moderniste vers une expression plus humaine, spirituelle et universelle, faisant de lui l’une des voix les plus aimées et les plus durables des lettres mexicaines.

08/08/2026

Sauver sa mère pour ne pas tomber hors du monde
Quand renoncer à sauver l’autre fait vaciller l’abri psychique

Je me souviens de son entrée dans le cabinet.

Une jeune femme profondément touchante, tout entière mobilisée autour des autres. Elle semblait attentive au moindre vacillement, toujours prête à soutenir, à comprendre, à chercher une solution. Elle percevait rapidement les fragilités de ceux qu’elle rencontrait et trouvait presque immédiatement la place depuis laquelle elle pourrait les aider.

Elle avait appris à se rendre indispensable.

Cette disponibilité aurait pu être simplement généreuse. Mais quelque chose, dans l’intensité de son engagement, disait qu’il ne s’agissait pas seulement de bonté. Elle ne venait pas librement vers l’autre : elle semblait appelée, requise, presque assignée à répondre.

Derrière chacun de ces autres, il y avait toujours la même.

Sa mère.

Une mère alcoolique qu’elle soutenait depuis des années. Une mère qu’elle surveillait, protégeait, relevait, excusait, accompagnait. Elle cherchait des médecins, proposait des soins, absorbait les crises et réparait les conséquences des rechutes. Elle tentait de limiter les dégâts, de préserver les apparences, d’empêcher que le monde ne s’effondre davantage.

Elle ne soutenait pas seulement sa mère.

Elle soutenait le monde autour d’elle.

Et lorsqu’un jour elle comprit qu’elle ne pourrait pas la sauver, ce ne fut pas un simple constat. Ce fut une onde de choc. Car renoncer à sauver sa mère lui faisait perdre son sentiment de puissance, mais aussi la confiance qu’elle avait placée dans sa capacité à résoudre les difficultés.

Si elle ne pouvait plus sauver l’autre, sur quoi pouvait-elle encore s’appuyer ?

I. La privation d’une identification rassurante

Un enfant ne se construit pas seulement à partir de ce qu’on lui dit. Il se construit en s’identifiant à des adultes dont la présence lui donne une certaine représentation du monde.

L’adulte suffisamment stable transmet silencieusement à l’enfant :

« Tu peux te reposer. »

« Le monde ne s’effondre pas lorsque tu fermes les yeux. »

« Quelqu’un veille pendant que tu grandis. »

La mère alcoolisée ne pouvait pas toujours offrir cette continuité. Elle pouvait être là puis disparaître psychiquement. Être aimante puis inaccessible. Promettre puis ne plus tenir sa parole. Se présenter comme celle qui protège tout en devenant celle qu’il fallait protéger.

La jeune femme avait ainsi été privée d’une identification maternelle rassurante.

Elle ne pouvait pas regarder sa mère et se dire :

« Je pourrai devenir comme elle. »

L’image maternelle n’offrait ni stabilité ni refuge. Elle devenait au contraire une source d’inquiétude. S’identifier à cette mère, c’était risquer de devenir celle qui chute, celle qui perd le contrôle, celle qui disparaît dans l’alcool.

Il lui fallait donc construire une identification opposée.

Elle ne serait pas celle qui tombe.

Elle serait celle qui tient.

Elle ne serait pas celle que l’on doit secourir.

Elle serait celle qui sauve.

La puissance ne constituait pas ici un simple trait de caractère. Elle venait combler une privation identificatoire. Faute d’avoir pu s’identifier à un adulte protecteur, elle s’était identifiée à la fonction même de protection.

Elle n’avait pas reçu l’abri.

Elle était devenue l’abri.

II. Grandir sans abri psychique

L’abri psychique ne se confond pas avec une maison ni avec la présence matérielle d’un parent. Il se constitue lorsque l’enfant peut déposer une partie de ses peurs dans un autre qui ne s’effondre pas sous leur poids.

Lorsque cet autre est lui-même imprévisible, l’enfant ne peut pas véritablement s’y remettre.

Il reste en alerte.

La jeune femme avait grandi dans un monde où la sécurité pouvait se défaire à tout moment. Elle avait appris à reconnaître les signes qui précédaient les crises : une manière de parler, un regard, un silence, une démarche, une porte refermée différemment.

Elle observait sa mère comme on observe un ciel menaçant.

L’enfant n’avait pas la possibilité de ne pas savoir. Elle devait prévoir.

Cette vigilance avait pu devenir une forme d’intelligence aiguë des atmosphères. Mais elle était d’abord le produit d’une insécurité fondamentale. Derrière sa finesse clinique spontanée, derrière sa capacité à percevoir immédiatement ce qui n’allait pas chez les autres, se trouvait une enfant qui avait dû détecter le danger avant qu’il ne devienne incontrôlable.

Elle ne disposait pas d’un monde auquel faire confiance.

Le monde devait être surveillé.

III. Quand le monde devient hostile

La répétition des ruptures, des promesses déçues et des transformations imprévisibles de la mère installe un fond particulier dans le rapport au monde.

Quelque chose peut toujours arriver.

Quelqu’un peut toujours basculer.

Une parole rassurante peut toujours cacher une menace.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une paranoïa constituée au sens psychiatrique. Il s’agit plutôt d’un terrain persécutif, d’une disposition à vivre l’environnement comme potentiellement hostile.

Lorsque l’enfant ne peut pas compter sur la continuité de l’autre, il apprend à chercher ce qui pourrait lui échapper. Il scrute les intentions. Il anticipe les retournements. Il imagine les conséquences. Il tente de maîtriser ce qui demeure imprévisible.

La jeune femme pouvait se montrer très sensible à l’injustice, au rejet ou à l’indifférence. Elle repérait rapidement les manquements des autres, mais elle les excusait tout aussi rapidement, comme si elle devait à la fois se protéger de leur hostilité et préserver le lien avec eux.

Cette oscillation disait quelque chose de son histoire.

L’autre pouvait devenir dangereux.

Mais perdre l’autre semblait plus dangereux encore.

Elle ne pouvait donc ni s’abandonner à lui ni véritablement s’en séparer. Elle devait rester proche tout en demeurant en alerte.

IV. L’alcool comme tiers traumatique

Entre la mère et la fille, il y avait toujours l’alcool.

L’alcool était le troisième élément de la relation. Mais il ne s’agissait pas d’un tiers symbolique susceptible de séparer, d’ordonner et de limiter la confusion. Il s’agissait d’un tiers réel, intrusif, traumatique.

L’alcool prenait la mère.

Il la rendait absente, méconnaissable ou inaccessible. Il s’interposait dans la relation tout en exigeant que la fille demeure entièrement mobilisée autour de lui.

Tout passait par l’alcool :

Les inquiétudes.

Les appels.

Les disputes.

Les promesses.

Les périodes d’accalmie.

Les rechutes.

Les tentatives de soin.

L’alcool séparait la mère de sa fille, mais il les maintenait également attachées l’une à l’autre. Il créait une distance tout en renforçant l’emprise.

Il devenait l’objet autour duquel la relation s’organisait.

La fille ne pouvait pas simplement rencontrer sa mère. Elle rencontrait une mère prise par un objet plus puissant qu’elle. Elle devait se mesurer à cet objet, lutter contre lui, tenter de lui arracher la mère.

Mais elle perdait toujours.

L’alcool revenait.

Il occupait la place d’un tiers sans en remplir la fonction symbolique. Au lieu d’introduire une séparation structurante, il produisait une effraction répétée. Il ne disait pas :

« Tu n’es pas tout pour ta mère et ta mère n’est pas tout pour toi. »

Il imposait :

« Ta mère peut disparaître à tout moment, et tu dois rester là pour tenter de la ramener. »

V. L’absence d’un tiers qui limite

Dans la perspective lacanienne, le tiers ne désigne pas seulement une personne extérieure à la relation. Il désigne une fonction de séparation. Quelque chose doit venir signifier à l’enfant qu’il n’est ni la cause unique du désir de sa mère, ni celui qui doit combler son manque.

Un tiers symbolique vient introduire une limite :

La mère désire ailleurs.

L’enfant ne peut pas tout pour elle.

L’enfant n’a pas à la sauver.

Dans l’histoire de cette jeune femme, cette limite n’avait pas pu s’inscrire suffisamment. Aucun tiers n’était venu dégager l’enfant de la responsabilité imaginaire de maintenir sa mère en vie.

L’alcool avait occupé la scène, mais il ne faisait pas loi. Il ne séparait pas la fille de la mère. Il les enfermait dans une relation où la fille se sentait toujours davantage requise.

Faute d’un tiers symbolique solide, elle avait tenté d’incarner elle-même la limite.

Elle surveillait les consommations.

Elle posait les conditions.

Elle organisait les soins.

Elle rappelait les rendez-vous.

Elle tentait de dire à sa mère ce qu’elle devait faire ou ne pas faire.

Elle essayait de produire par sa volonté la loi qui avait manqué.

Mais une fille ne peut pas devenir à elle seule la loi de sa mère. Elle ne peut pas être simultanément l’enfant, le parent, le médecin, le gardien et le tiers séparateur.

Cette multiplication des fonctions l’épuisait, tout en renforçant sa croyance qu’elle devait continuer.

VI. La puissance comme défense contre le trauma

Le traumatisme ne réside pas seulement dans un événement spectaculaire. Il peut se constituer dans la répétition d’une expérience pour laquelle l’enfant ne dispose d’aucun recours psychique suffisant.

La mère qui change sous l’effet de l’alcool devient une figure familière et pourtant étrangère.

La même personne est là, mais elle n’est plus tout à fait la même.

L’enfant ne sait pas à laquelle des deux s’adresser.

La mère aimante reviendra-t-elle ?

La mère alcoolisée entend-elle encore ce qu’on lui dit ?

Le danger est-il terminé ou seulement suspendu ?

Face à cette incertitude, l’activité devient une défense.

Faire quelque chose permet de ne pas être entièrement livré à ce qui arrive. Téléphoner, chercher, vérifier, ranger, cacher, calmer ou accompagner donnent au sujet l’impression qu’il existe encore une prise possible sur le réel.

La puissance protège de la terreur.

La jeune femme ne se disait pas nécessairement :

« Je suis toute-puissante. »

Elle se disait :

« Il doit bien y avoir une solution. »

Mais derrière cette conviction se trouvait une nécessité vitale :

« Il faut qu’une solution existe, sinon je suis de nouveau l’enfant sans recours dans un monde sans abri. »

Sa confiance ne reposait donc pas sur la possibilité d’être aidée. Elle reposait sur sa capacité à tout affronter elle-même.

Elle ne faisait pas confiance au monde.

Elle faisait confiance à son aptitude à le contrôler.

VII. Sauver l’autre pour maintenir une représentation de soi

Auprès de sa mère, la jeune femme avait construit une identité.

Elle était celle qui ne cédait pas.

Celle qui restait présente.

Celle qui cherchait encore lorsque les autres avaient renoncé.

Cette position lui donnait une valeur et une cohérence. Elle transformait l’impuissance de l’enfant en mission.

Elle ne subissait plus seulement l’alcoolisme de sa mère : elle le combattait.

Cette transformation défensive avait été psychiquement précieuse. Elle lui avait permis de ne pas s’effondrer. Mais elle l’enfermait désormais dans un mode de relation répétitif.

Elle retrouvait autour d’elle des personnes fragiles, indisponibles, dépendantes ou en difficulté. Chacune semblait différente et pourtant chacune lui proposait la même place.

Sauver.

Comprendre.

Patienter.

Excuser.

Réparer.

Elle rencontrait chaque fois un autre nouveau, mais elle rejouait toujours la même scène.

Derrière chacun, il y avait encore la mère.

Et derrière la mère, il y avait l’enfant privée d’un adulte auquel elle aurait pu s’identifier sans crainte.

Elle tentait de produire chez les autres la transformation qu’elle n’avait pas pu obtenir chez sa mère. Si l’un d’eux allait mieux grâce à elle, alors peut-être la scène primitive du désastre pourrait-elle enfin connaître une autre fin.

Cette fois, son amour triompherait.

Cette fois, elle ne serait pas impuissante.

Cette fois, l’autre choisirait la vie.

VIII. La chute de celle qui croyait pouvoir tenir

Puis vint le moment où elle ne put plus.

Une nouvelle rechute, une nouvelle crise ou simplement l’épuisement accumulé au fil des années. L’événement actuel importait, mais il contenait tous les précédents.

Elle comprit qu’elle ne sauverait pas sa mère.

Cette phrase ne produisit pas immédiatement de soulagement. Elle traversa son organisation psychique comme une onde de choc.

Renoncer à sauver sa mère, c’était perdre la fonction autour de laquelle elle s’était construite.

C’était également perdre l’illusion selon laquelle le monde restait maîtrisable à condition de faire suffisamment d’efforts.

Si sa mère pouvait continuer à boire malgré tout ce qu’elle avait tenté, alors la volonté n’était pas souveraine.

L’amour n’était pas tout-puissant.

L’intelligence ne résolvait pas tout.

La présence ne garantissait rien.

Cette découverte l’atteignait bien au-delà de la relation maternelle. Elle ébranlait la confiance qu’elle avait placée dans sa capacité à surmonter les obstacles.

Elle ne se demandait pas seulement :

« Comment vais-je vivre avec une mère que je ne peux pas sauver ? »

Elle se demandait :

« Qui suis-je si je ne peux pas résoudre ce qui arrive ? »

IX. Renoncer, c’est perdre un abri avant d’en construire un autre

On présente parfois le renoncement à la toute-puissance comme une libération. Mais, dans la clinique, il commence souvent par une perte.

La toute-puissance avait été un abri.

Un abri coûteux, épuisant, parfois illusoire, mais un abri tout de même.

Elle permettait à la jeune femme de croire que le danger pouvait être contenu. Lorsqu’elle y renonçait, elle retrouvait d’abord le monde hostile de son enfance.

Un monde dans lequel la mère pouvait se perdre.

Un monde dans lequel aucun adulte ne garantissait la sécurité.

Un monde dans lequel rien ne pouvait empêcher certains événements d’advenir.

Elle se disait résignée.

Le terme disait la douleur de cette étape. Elle ne choisissait pas encore librement une autre position. Elle capitulait devant un réel qui résistait à toutes ses tentatives.

Le renoncement faisait alors surgir une angoisse profonde : si elle cessait de surveiller, la catastrophe se produirait peut-être. Et si elle se produisait, elle pourrait être tenue pour responsable de ne pas l’avoir empêchée.

La culpabilité venait maintenir le lien là où la séparation menaçait.

« Si je ne fais rien et qu’elle meurt, pourrai-je vivre avec cela ? »

Cette question ne pouvait pas être balayée par une injonction à prendre de la distance. Il fallait entendre le traumatisme auquel elle renvoyait.

Cesser de sauver sa mère revenait, psychiquement, à abandonner l’enfant qu’elle avait été au milieu du danger.

X. Une clinique de la persécution et de la culpabilité

Lorsque le tiers symbolique fait défaut, la limite est difficilement vécue comme une loi commune. Elle risque d’être ressentie comme une violence exercée par l’un contre l’autre.

Dire non devient persécuteur.

Ne pas répondre devient cruel.

Ne pas intervenir devient coupable.

La jeune femme pouvait vivre toute demande de séparation comme un reproche adressé à son amour. Prendre soin d’elle-même semblait signifier qu’elle condamnait sa mère.

Le terrain persécutif se rejouait alors dans les relations :

Soit elle sauvait l’autre.

Soit elle devenait mauvaise.

Soit elle se sacrifiait.

Soit elle abandonnait.

Il n’existait pas encore de troisième position.

La logique restait binaire, imaginaire, sans médiation suffisante. L’autre était sauvé ou perdu. Présent ou absent. Aimant ou hostile. Elle-même était toute-puissante ou inutile.

Le travail clinique consistait précisément à ouvrir un espace entre ces termes.

On peut aimer quelqu’un sans pouvoir le guérir.

On peut se retirer d’une scène sans souhaiter la mort de l’autre.

On peut poser une limite sans devenir persécuteur.

On peut ne pas répondre à tout sans faire disparaître le lien.

XI. Ce que Lacan permet d’entendre

Lacan rappelle que le manque ne peut pas être comblé. Le sujet se constitue à partir de cette impossibilité, et non par sa suppression.

Or cette jeune femme avait organisé son existence autour de la tentative de combler le manque de sa mère.

Elle devait apaiser ce qui la faisait boire.

Réparer ses blessures.

Remplir ses vides.

L’empêcher de se détruire.

Mais elle ne pouvait pas devenir l’objet qui manquerait enfin à sa mère et rendrait l’alcool inutile. Aucune présence filiale, aussi aimante soit-elle, ne peut répondre entièrement à l’énigme du désir d’un autre.

La reconnaître n’est pas condamner la mère. C’est dégager la fille d’une responsabilité impossible.

L’alcool faisait écran au manque tout en l’approfondissant. Il proposait à la mère une jouissance qui échappait au lien et à la parole. La fille, confrontée à cette jouissance, tentait de réintroduire de la raison, du soin et de la maîtrise.

Mais la jouissance de l’autre ne se gouverne pas depuis l’extérieur.

La fille ne pouvait pas devenir le symptôme réparateur de sa mère.

Elle ne pouvait pas non plus devenir le Nom-du-Père, la loi ou le tiers qui aurait manqué à la structure familiale. Elle pouvait seulement commencer à reconnaître que cette fonction ne lui appartenait pas.

Ce déplacement était immense.

Il ne s’agissait plus de demander :

« Comment faire pour que ma mère cesse de boire ? »

Mais :

« Pourquoi ma vie entière dépend-elle encore de ce que ma mère fait de la sienne ? »

XII. Le cabinet comme premier abri non soumis au sauvetage

Dans le cabinet, il ne s’agissait pas de lui conseiller sèchement de lâcher prise.

Une telle formule aurait répété la violence du monde auquel elle avait été confrontée. On lui aurait encore demandé de résoudre rapidement ce qui l’avait constituée.

Il fallait accueillir celle qui arrivait sans solution.

Celle qui ne pouvait plus tenir.

Celle qui ne savait plus comment aimer sa mère sans se perdre avec elle.

Elle avait besoin de faire l’expérience d’un lieu où elle ne serait pas responsable de maintenir l’autre debout. Elle n’avait pas à rassurer l’analyste, à organiser la séance, à produire une compréhension brillante ni à démontrer qu’elle avançait.

Elle pouvait entrer avec sa confusion, son ambivalence, sa colère et sa honte.

Elle pouvait aimer sa mère et souhaiter ne plus la voir.

Elle pouvait craindre sa mort et désirer échapper à son emprise.

Elle pouvait se sentir soulagée par l’éloignement et immédiatement coupable de ce soulagement.

Le cabinet devenait alors un premier abri qui ne lui demandait pas d’être elle-même l’abri.

Un lieu dans lequel un tiers pouvait commencer à exister.

Non pas un tiers qui déciderait à sa place, mais une parole séparatrice susceptible de distinguer ce qui appartenait à la mère et ce qui appartenait à la fille.

XIII. Devenir responsable de sa vie, non de celle de l’autre

Renoncer à sauver sa mère ne signifiait pas devenir indifférente.

Cela signifiait déplacer la responsabilité.

Elle n’était pas responsable du désir de boire de sa mère.

Elle n’était pas responsable de ses refus de soin.

Elle n’était pas responsable de ce qui, chez sa mère, échappait à tous.

Elle pouvait être responsable de ses propres décisions, de ses limites, de sa manière de répondre ou de ne pas répondre.

Ce passage de la toute-puissance à la responsabilité est essentiel.

La toute-puissance affirme :

« Tout dépend de moi. »

L’impuissance dépressive répond :

« Je ne peux rien. »

La responsabilité ouvre une autre voie :

« Je ne peux pas tout, mais je peux répondre de la place que j’occupe. »

Cette position introduit enfin du tiers.

Elle sépare sans rompre nécessairement.

Elle limite sans condamner.

Elle reconnaît l’existence de l’autre comme sujet, y compris lorsque ses choix demeurent douloureux ou destructeurs.

XIV. Retrouver une confiance qui ne soit plus une puissance

La jeune femme avait longtemps confondu confiance et maîtrise.

Avoir confiance signifiait pouvoir anticiper, comprendre et résoudre. Lorsque ses solutions échouaient, elle ne perdait pas seulement un combat : elle perdait confiance en elle.

Il lui fallait découvrir une confiance différente.

Non plus la certitude de pouvoir empêcher les catastrophes, mais la possibilité de ne pas disparaître lorsqu’elles se produisent.

Non plus la conviction de pouvoir sauver l’autre, mais la capacité à survivre à ce qui lui échappe.

Non plus devenir l’abri de tous, mais consentir à chercher elle-même un abri.

Cette confiance-là est moins spectaculaire. Elle ne donne pas le sentiment exaltant de pouvoir tout affronter. Elle accepte la dépendance, la limite et le besoin de l’autre.

Elle permet de dire :

« Je ne sais pas. »

« Je ne peux pas seule. »

« Cela ne m’appartient pas. »

« J’ai besoin que quelqu’un soit là pour moi. »

Ces paroles, apparemment simples, étaient pour elle plus difficiles que tous les actes de sauvetage.

XV. Ne plus se sacrifier à l’objet perdu

La mère qu’elle tentait de sauver n’était pas seulement la mère réelle. Elle était aussi la mère espérée, celle qui aurait pu redevenir stable, protectrice et disponible.

Chaque tentative contenait une promesse silencieuse :

Si sa mère guérissait, l’enfance pourrait peut-être être réparée.

La fille pourrait enfin recevoir ce qu’elle avait donné.

Elle pourrait cesser de veiller.

Mais aucune guérison présente ne peut effacer ce qui n’a pas été reçu dans l’enfance. Renoncer à sauver sa mère supposait donc également de faire le deuil de la mère qui aurait dû offrir un abri.

Ce deuil ne supprimait pas l’amour.

Il séparait l’amour de l’attente de réparation.

La jeune femme pouvait continuer à aimer sa mère sans lui demander de transformer rétroactivement son histoire. Elle pouvait reconnaître la privation qu’elle avait vécue sans passer le reste de sa vie à tenter de l’annuler.

XVI. Ne plus sauver pour commencer à habiter le monde

Renoncer à sauver l’autre lui faisait perdre une puissance.

Mais cette puissance était construite sur une peur : celle de retomber dans un monde hostile, sans adulte protecteur et sans tiers.

Le travail analytique ne consistait donc pas à lui retirer brutalement sa défense. Il consistait à comprendre ce qu’elle avait protégé et à lui permettre de construire un autre abri psychique.

Peu à peu, elle pouvait découvrir que prendre soin ne signifiait pas se sacrifier.

Que soutenir ne signifiait pas porter.

Qu’aimer ne donnait aucun pouvoir absolu sur la vie de l’autre.

Et que l’échec à sauver sa mère ne disait rien de la valeur de son amour.

Elle ne sauverait peut-être pas sa mère.

Elle ne réparerait pas l’enfance.

Elle ne rendrait pas le monde parfaitement sûr.

Mais elle pouvait commencer à ne plus vivre dans l’attente permanente de la catastrophe.

Elle pouvait cesser d’être la gardienne d’un monde qui menaçait sans cesse de s’écrouler.

Elle pouvait chercher un tiers, une limite, une parole et un lieu où déposer ce qu’elle avait si longtemps porté seule.

Elle pouvait enfin ne plus être l’abri de tous.

Et commencer, elle-même, à habiter le monde.

Joëlle Lanteri — Psychanalyste

Adres

Avenue Du Maréchal 20B
Bruxelles
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