30/07/2026
Quand la place du tiers fait trembler
La relation triangulaire, les conflits de loyauté et le remaniement des identités
Certaines personnes peuvent vivre relativement sereinement dans une relation à deux, mais se trouver profondément déstabilisées dès qu’un troisième entre dans la scène.
La naissance d’un enfant, la constitution d’un couple, l’arrivée d’un nouveau conjoint ou simplement l’existence d’un lien important en dehors de la relation initiale peuvent alors être ressenties comme une menace.
La difficulté ne tient pas nécessairement à un manque d’amour. Elle réside plutôt dans l’impossibilité psychique d’organiser plusieurs liens sans que l’un d’eux soit vécu comme une trahison, un abandon ou une exclusion.
Aimer l’un semble signifier abandonner l’autre.
Être proche de son enfant peut être vécu comme une désertion du couple. Soutenir son conjoint peut donner le sentiment de trahir son fils ou sa fille. Laisser deux personnes se rencontrer sans soi peut réveiller la peur d’être évincé.
Chaque déplacement affectif devient dangereux, comme si le sujet ne pouvait circuler au cœur du triangle sans provoquer une catastrophe.
Quand le tiers devient celui qui prend la place
Dans une organisation psychique encore dominée par la relation duelle, le tiers n’est pas perçu comme celui qui différencie les places et rend possible la circulation entre elles.
Il est celui qui vient prendre quelque chose.
Il prendrait l’amour, l’attention, le désir, le pouvoir ou la position privilégiée. Sa présence ne crée pas un espace relationnel plus complexe : elle produit immédiatement un dedans et un dehors, un élu et un exclu, un gagnant et un perdant.
Le sujet ne parvient pas à se représenter que plusieurs liens puissent coexister sans s’annuler.
Il ne peut pas encore penser :
« L’autre peut aimer quelqu’un d’autre sans cesser de m’aimer. »
« Je peux ne pas être présent dans toutes les relations sans disparaître. »
« La place de l’autre ne détruit pas nécessairement la mienne. »
Lorsque cette représentation fait défaut, toute relation triangulaire mobilise des conflits de loyauté.
Il faut choisir son camp. Il faut être pour l’un ou pour l’autre. Toute proximité devient une alliance et toute séparation un rejet.
Être père entre un enfant et une femme
Devenir père ne consiste pas seulement à établir un lien avec un enfant.
Cela oblige également l’homme à trouver une position nouvelle entre l’enfant, la mère et sa propre histoire.
Il lui faut pouvoir être à la fois le compagnon de la femme et le père de l’enfant, sans confondre ces deux places. Il lui faut accepter que la femme soit devenue mère sans cesser d’être sa partenaire, et que l’enfant entretienne avec elle un lien auquel il ne participe pas de la même manière.
Cette réorganisation peut réveiller des expériences anciennes.
L’homme peut retrouver la position du petit garçon qui se sentait exclu du lien maternel. Il peut réactiver l’image d’un père tenu à distance, effacé, disqualifié ou rejeté par la mère.
Il arrive alors qu’il ne sache plus s’il doit rejoindre l’enfant, défendre la mère, s’opposer à elle ou se retirer.
Il ne parvient pas à occuper une place propre. Il oscille entre plusieurs positions : enfant rival, conjoint abandonné, père autoritaire ou homme exclu de la scène familiale.
La paternité devient moins l’accès à une fonction nouvelle que la répétition d’une ancienne configuration.
Quand l’homme redevient l’enfant rival
Lorsqu’un homme ne parvient pas à occuper une fonction tierce entre sa compagne et leur enfant, il peut progressivement quitter sa place d’adulte et de père pour retrouver celle de l’enfant en attente d’être choisi.
Il ne se représente plus comme le père de l’enfant, mais comme celui auquel l’enfant aurait pris quelque chose : une femme, une attention, une centralité ou une preuve d’amour.
Les soins donnés à l’enfant sont vécus comme une privation. L’intimité entre la mère et l’enfant devient une alliance dont il serait exclu. La disponibilité nouvelle exigée par la parentalité lui apparaît comme une perte personnelle.
L’homme peut réclamer que sa compagne s’occupe de lui comme auparavant, protester lorsqu’il ne se sent plus prioritaire ou demander des preuves répétées qu’il conserve une place privilégiée.
Cette rivalité n’est pas toujours déclarée. Elle peut s’exprimer par des plaintes, des retraits, une irritabilité, une dévalorisation de la mère ou un refus des contraintes parentales.
L’homme se vit alors comme empêché, privé de liberté ou soumis à une organisation familiale dont il ne serait plus le centre.
Il peut devenir le frère psychique de son propre enfant, rivalisant avec lui pour l’attention de la mère.
Lorsque la femme ne voit plus un homme, mais un enfant
Face à cet homme qui réclame, proteste, se retire ou attend d’être rassuré, la femme peut progressivement cesser de le regarder comme un homme, un partenaire et un père.
Elle commence à le percevoir comme un enfant supplémentaire : exigeant, dépendant, susceptible ou incapable de soutenir la frustration.
Elle ne rencontre plus un homme avec lequel penser la famille, partager les responsabilités et organiser les différences de places. Elle se retrouve devant deux enfants : l’un réellement dépendant d’elle, l’autre adulte, mais réclamant lui aussi d’être consolé, contenu ou remis au centre.
Le désir conjugal risque alors de se retirer.
Il devient difficile de désirer celui que l’on doit éduquer, surveiller, rassurer ou rappeler à ses responsabilités. La femme peut ressentir de la lassitude, de l’agacement ou une forme de déception devant celui qui n’est pas parvenu à devenir père sans redevenir fils.
L’homme, de son côté, peut vivre ce regard comme une humiliation. Il se sent infantilisé, disqualifié ou privé de sa place masculine, sans toujours percevoir la part qu’il prend dans cette redistribution des positions.
Un cercle se constitue alors : plus l’homme se présente comme un enfant rival, plus la femme le traite comme un enfant ; plus elle le traite comme un enfant, plus il se sent exclu de sa place d’homme et de père.
Quand la femme ne peut quitter sa fonction de mère
Mais l’organisation ne se réduit pas nécessairement à un homme qui s’infantilise devant une femme contrainte de tout porter.
Il arrive aussi que la femme ne puisse pas quitter la fonction maternelle.
Elle répond tantôt aux besoins de l’enfant, tantôt à ceux de l’époux, sans reconnaître suffisamment que ces deux liens ne relèvent ni de la même place, ni du même désir.
Elle nourrit, organise, prévoit, rappelle, protège, répare et veille sur chacun. Elle se sent responsable du bon fonctionnement de l’ensemble familial.
L’enfant et l’homme peuvent alors être psychiquement confondus. Tous deux deviennent ceux dont elle doit anticiper les besoins, calmer les inquiétudes, corriger les manquements ou empêcher les erreurs.
L’époux n’est plus reconnu comme un homme adulte, porteur d’une parole, d’un désir et d’une responsabilité propres. Il devient celui qu’il faut également prendre en charge.
La femme ne distingue plus suffisamment la dépendance réelle de l’enfant et la responsabilité attendue d’un partenaire adulte.
Elle répond aux uns et aux autres à partir d’une même position : celle de la mère.
Toute mère, mais plus tout à fait femme
Lorsque la fonction maternelle envahit l’ensemble de la vie relationnelle, la femme peut perdre l’accès à la part d’elle-même qui ne se réduit ni au soin, ni au sacrifice, ni à la disponibilité.
Elle devient toute mère.
Elle ne se vit plus qu’à travers ce qu’elle donne, organise, répare ou soutient. Sa valeur semble dépendre de son utilité. Sa place paraît garantie tant que les autres ont besoin d’elle.
La maternité ne désigne alors plus seulement sa relation à l’enfant. Elle devient une identité globale.
La femme sait prendre soin, mais ne sait plus toujours demander, recevoir, attendre ou se présenter comme sujet de son propre désir.
Être femme supposerait pourtant de ne pas être entièrement définie par les besoins des autres.
Cela supposerait de conserver un espace qui ne soit pas totalement occupé par la fonction maternelle : un espace de désir, de manque, de liberté, de refus et d’opacité.
Mais pour certaines femmes, cette part peut être vécue comme coupable.
Désirer pour soi semble signifier abandonner les autres. Ne pas répondre immédiatement donne le sentiment de les laisser tomber. Laisser l’époux agir sans elle ou l’enfant éprouver une frustration peut réveiller une angoisse de perte.
Elle reste donc au service du lien, parfois jusqu’à l’épuisement.
Être indispensable pour ne pas être quittée
La fonction maternelle permanente peut protéger la femme d’une angoisse de séparation.
Tant que les autres ont besoin d’elle, sa place semble assurée. Elle ne risque pas de devenir inutile, secondaire ou remplaçable.
Elle peut se plaindre d’avoir à « penser à tout », de devoir constamment rappeler, organiser et réparer, tout en ayant psychiquement besoin de demeurer celle sans laquelle rien ne fonctionnerait.
Derrière cette position se dissimule parfois une question plus inquiétante :
« Qui suis-je lorsque personne n’a besoin de moi ? »
« Que reste-t-il de ma place si les autres peuvent faire sans moi ? »
« Serai-je encore aimée si je cesse d’être indispensable ? »
La toute-puissance maternelle n’est donc pas seulement un désir de domination. Elle peut être une tentative de garantir le lien et de conjurer la peur d’être abandonnée.
L’époux transformé en grand enfant
Dans cette organisation, la femme prépare, rappelle, contrôle, corrige ou décide à la place de son conjoint.
Elle interprète ses besoins avant même qu’il les formule. Elle pense savoir ce qui est bon pour lui et intervient avant qu’il ne rencontre une difficulté.
L’homme peut se laisser porter par cette prise en charge. Il renonce progressivement à certaines responsabilités, attend qu’elle organise ou adopte une position passive.
Mais il peut également s’en révolter. Il se sent surveillé, infantilisé et privé de sa capacité à décider. Il répond alors par la passivité, la négligence, l’opposition ou la rébellion.
Le conflit conjugal prend une forme paradoxale : la femme reproche à l’homme d’être un enfant, tandis que l’homme lui reproche de se comporter comme sa mère.
Chacun semble confirmer la place de l’autre.
Plus elle le materne, plus il risque de devenir passif ou rebelle. Plus il devient passif ou rebelle, plus elle se convainc qu’elle doit le materner.
La relation conjugale glisse progressivement vers une organisation mère-fils.
Une configuration produite à deux
Il serait cependant réducteur de chercher lequel, de l’homme ou de la femme, serait le seul responsable de cette confusion.
Certaines configurations se construisent à deux.
L’homme peut trouver dans la position maternelle de sa compagne une réponse à son désir d’être pris en charge. La femme peut trouver dans la dépendance de l’homme la confirmation qu’elle est indispensable.
L’un demande à être soutenu comme un enfant ; l’autre répond en devenant toute mère.
L’un se déresponsabilise ; l’autre occupe toutes les responsabilités.
L’un proteste contre l’infantilisation tout en refusant parfois de quitter la position infantile ; l’autre se plaint d’avoir à tout porter tout en supportant difficilement que l’homme agisse sans elle.
Un pacte implicite s’installe.
Il permet à chacun d’éviter une transformation plus profonde : pour l’homme, devenir père sans réclamer d’être encore le fils préféré ; pour la femme, devenir mère sans cesser d’être femme et partenaire.
La disparition progressive du couple
Lorsque l’homme devient un enfant supplémentaire et que la femme devient la mère de tous, la relation conjugale perd sa dimension propre.
Les échanges portent principalement sur l’organisation, les horaires, les tâches, les oublis, les besoins et les reproches.
L’espace amoureux et érotique se réduit.
La femme peut se plaindre de ne plus être regardée comme une femme, tout en occupant une place qui ne laisse apparaître que la mère.
L’homme peut réclamer davantage de désir ou de tendresse sans comprendre que la place infantile qu’il occupe rend la rencontre sexuelle et conjugale plus difficile.
Le désir suppose une séparation des places.
Il devient difficile pour une femme de désirer celui qu’elle considère comme un enfant à prendre en charge. Il devient également difficile pour un homme de désirer une femme qui le regarde essentiellement comme un être à encadrer, nourrir ou corriger.
Le couple disparaît derrière la fonction parentale, mais aussi derrière une parentalité détournée : la femme devient la mère de son conjoint, tandis que l’homme devient le fils de sa compagne.
La fonction tierce n’est pas une personne
La fonction tierce ne doit pas être confondue avec la simple présence d’un troisième individu.
Un père peut être physiquement présent sans occuper de fonction tierce. Une mère peut soutenir cette fonction. Une institution, une règle, une parole, un interdit ou une décision commune peuvent également introduire du tiers.
La fonction tierce est ce qui rappelle que personne ne peut être tout pour l’autre.
Elle limite la possession et l’illusion d’un lien sans dehors. Elle reconnaît l’existence de plusieurs désirs, de plusieurs générations, de plusieurs places et de plusieurs relations.
Elle permet à chacun de ne pas être entièrement absorbé par l’autre.
Le tiers introduit une distance, mais cette distance ne détruit pas nécessairement le lien. Elle peut au contraire le rendre respirable.
La loi comme organisation des différences
La loi ne se réduit pas ici à l’autorité, à la sanction ou à l’interdiction.
Elle est ce qui organise les différences de générations, de places et de responsabilités.
Elle rappelle que l’enfant n’appartient ni à sa mère ni à son père. Elle indique que le conjoint ne peut être réduit à une fonction de réparation, de protection ou de soutien permanent.
Elle introduit une limite à l’exigence d’exclusivité.
La loi permet de distinguer la femme de la mère, l’homme du fils, le père du rival, l’enfant du partenaire, le soin de l’emprise, la protection de la possession et la dépendance infantile de la responsabilité adulte.
Pour certaines personnes, cette limite est vécue comme une violence.
Elles ont connu des séparations brutales, des abandons, des exclusions ou des liens dans lesquels toute distance annonçait une perte. Elles confondent alors séparation et rejet, limite et désamour, autonomie et trahison.
Accéder à la fonction tierce suppose de découvrir que la limite n’est pas toujours ce qui détruit le lien. Elle peut être ce qui l’empêche de devenir fusionnel, étouffant ou persécuteur.
Un nouvel ordre relationnel
La naissance d’un enfant bouleverse l’ordre antérieur.
Le couple ne peut plus fonctionner exactement comme auparavant. Les identités sont remaniées, les alliances déplacées et les attentes redistribuées.
La femme devient mère sans cesser d’être femme.
L’homme devient père sans cesser d’être homme et partenaire.
Le couple devient parental sans devoir disparaître entièrement derrière la parentalité.
Les grands-parents doivent accepter de ne plus être les parents principaux. Chacun est invité à renoncer à une ancienne centralité.
Ce nouvel ordre ne se met pas spontanément en place. Il demande un travail psychique.
Il faut faire le deuil du couple totalement disponible l’un pour l’autre. Il faut accepter que l’enfant ouvre des liens qui ne seront pas entièrement maîtrisés. Il faut consentir à ce que l’autre investisse plusieurs relations sans que celles-ci soient vécues comme une trahison.
Lorsque ce remaniement échoue, chacun cherche à restaurer l’ordre ancien.
L’homme réclame de retrouver la femme entièrement tournée vers lui. La femme s’installe dans une fonction maternelle qui lui garantit une position centrale. L’enfant devient le lieu sur lequel se rejouent les blessures anciennes du couple.
Le remaniement de l’identité masculine
Devenir père oblige l’homme à ne plus se penser seulement comme le fils de ses propres parents.
Il lui faut quitter, au moins partiellement, la position de celui qui attend encore d’être reconnu, choisi ou réparé.
Cette transformation peut être difficile si l’homme a grandi auprès d’un père exclu, effacé ou disqualifié.
Il peut craindre de subir le même destin. Chaque proximité entre sa compagne et l’enfant lui donne alors le sentiment d’être à nouveau placé dehors.
Il peut également s’identifier au père exclu : se retirer, se taire et abandonner progressivement sa fonction, comme si sa place était déjà écrite.
Accéder à la paternité suppose alors de pouvoir reconnaître :
« Cet enfant n’est pas mon rival. »
« L’amour que sa mère lui porte ne m’est pas retiré. »
« Je ne suis plus seulement celui qui attend d’être choisi. »
« Je peux protéger, limiter et transmettre sans devoir posséder. »
La fonction paternelle commence lorsque l’homme cesse de reconquérir la mère contre l’enfant et peut prendre place auprès de celui-ci comme père.
Le remaniement de l’identité féminine
Devenir mère oblige également la femme à ne pas faire de la maternité la totalité de son identité.
Elle peut aimer, protéger et soutenir son enfant sans devenir toute mère. Elle peut accompagner son conjoint sans devenir sa mère. Elle peut ne pas répondre à tous les besoins sans abandonner ceux qu’elle aime.
Cette transformation exige qu’elle renonce à être la réponse unique.
Elle doit pouvoir reconnaître :
« Je ne suis pas responsable de tout. »
« L’autre peut faire sans moi. »
« Je peux aimer sans prendre en charge. »
« Je peux être mère sans être seulement mère. »
« Je peux être désirante sans devoir justifier ma place par le soin que j’apporte. »
Ce renoncement peut être douloureux, car il confronte la femme à la possibilité que les autres deviennent autonomes.
Mais être aimée parce que l’on est indispensable n’est pas la même chose qu’être aimée comme sujet singulier.
Ne pas pouvoir circuler dans le triangle
Accéder à une relation triangulaire suppose de pouvoir changer de position sans perdre son identité.
Le père doit pouvoir être seul avec l’enfant sans que la mère disparaisse psychiquement.
La mère doit pouvoir laisser le père et l’enfant construire leur relation sans se sentir abolie.
Le couple doit pouvoir retrouver son intimité sans vivre l’enfant comme abandonné.
L’enfant doit pouvoir aimer chacun de ses parents sans être sommé de choisir.
Lorsque cette circulation est impossible, les places se figent.
Il y a celui qui est dedans et celui qui est dehors. Celui qui gagne et celui qui perd. Celui qui est aimé et celui qui est abandonné.
Le tiers n’est plus celui qui permet la séparation et la circulation. Il devient celui qui menace le lien.
De l’exclusion à la différenciation
Le travail analytique peut aider le sujet à distinguer l’exclusion de la différenciation.
Ne pas participer à toutes les relations ne signifie pas être rejeté.
Laisser deux personnes se rencontrer sans soi ne signifie pas être abandonné.
Reconnaître la place de l’autre ne signifie pas perdre la sienne.
L’analyse permet d’interroger les scènes anciennes transportées dans la relation actuelle.
L’homme est-il réellement exclu, ou retrouve-t-il une ancienne sensation d’exclusion ?
Sa compagne le prive-t-elle de sa place, ou n’ose-t-il pas l’occuper ?
La femme est-elle réellement contrainte de tout assumer, ou éprouve-t-elle une difficulté à laisser l’autre agir sans elle ?
Prend-elle soin de son conjoint, ou cherche-t-elle à préserver une identité fondée sur la nécessité d’être indispensable ?
Le couple protège-t-il l’enfant, ou utilise-t-il la parentalité pour éviter la rencontre entre deux adultes désirants ?
Ces questions ouvrent un espace entre la répétition et la situation présente.
Habiter sa place sans supprimer celle de l’autre
Accéder à la fonction tierce ne signifie pas devenir froid, distant ou autoritaire.
Cela signifie pouvoir habiter une place sans devoir supprimer celle de l’autre.
Un père peut soutenir son enfant sans disqualifier la mère.
Une mère peut protéger son enfant sans annuler le père.
Une femme peut être mère sans transformer son conjoint en fils.
Un homme peut devenir père sans rivaliser avec son enfant.
Un conjoint peut reconnaître la relation de l’autre à l’enfant sans se sentir remplacé.
La fonction tierce introduit la possibilité d’un lien qui ne repose plus sur la fusion ni sur l’exclusion.
Elle permet de dire :
« Je peux vous laisser être ensemble sans disparaître. »
« Je peux aimer l’un sans trahir l’autre. »
« Je peux occuper ma place sans prendre toutes les places. »
« Je peux prendre soin sans devenir toute mère. »
« Je peux être père sans redevenir l’enfant qui réclame sa mère. »
La place du tiers cesse de faire trembler lorsque chacun découvre que la différence des places ne détruit pas le lien.
Elle lui donne une forme, une limite et une possibilité de durée.
Joëlle Lanteri — Psychanalyste