29/05/2022
ADN-Téloméractives est t'elle la cellules Hela ! immortel de madame Henriette Lacks
https://www.youtube.com/watch?v=A6MTEEf3F_w
HeLa : l’héritage perpétuel de M Lacks (1920-1950)
Jean-Yves Nau
Notre corps ne nous appartient pas. Soit. Mais peut-il être la propriété de quelqu’un d’autre ? Sinon ce corps, du moins quelques-uns des éléments qui le composent ? La question est aussi vieille que le monde et l’apparition des trois dieux monothéistes. Après les religions, la biologie, la médecine et la chirurgie lui ont donné une seconde vie ; elle s’écrit dans les développements parfois miraculeux de la «compréhension/déconstruction/reconstruction» du vivant humain normal et pathologique. Ce corps, qui était une entité, ne l’est plus tout à fait.
On l’a vu (on le voit) tout particulièrement avec les gamètes et les embryons humains conçus in vitro et «ne s’inscrivant plus dans un projet parental». Peuvent-ils être objets de propriété ? Si oui à qui «appartiennent»-ils ? Qui peut décider de leur devenir (destruction simple ou destruction pour la science ? On l’observe également avec les difficultés rencontrées pour imposer la conception éthique occidentale qui constitue le socle des activités de greffe/transplantation de tissus et d’organes : gratuité, bénévolat, anonymat.
Partager : cela peut être la plus belle et la pire des choses. Notamment, au moment des héritages où le partage de la douleur s’accompagne parfois de celui des draps du défunt. Découper, disséquer, prélever peuvent conduire aux mêmes difficultés, celles dont les notaires font leurs pelotes et leurs miels. Les notaires et, pour les cas plus exquis, les juristes ; parfois mêmes les hommes de loi. On en voit aujourd’hui une preuve aux Etats-Unis où les National Institutes of Health (NIH) viennent de conclure un accord inédit avec la famille de celle qui fut une malade.1 Une malade assez différente des autres : son corps a donné vie, après sa mort (due à un cancer du col utérin d’évolution très rapide) à une lignée immortelle de cellules cancéreuses ; cellules qui sont aujourd’hui utilisées un peu partout dans le monde. Elles ont été et demeurent le support d’innombrables travaux de recherche en biologie.
Cet accord fournit l’occasion à quelques médias d’information générale de faire un peu de romance. L’émotion naît ici de la juxtaposition : on fait le parallèle entre deux sortes d’extrêmes. D’une part, les origines socioculturelles d’une Américaine d’origine africaine qui connut la ségrégation ethnique de la première partie du siècle dernier et qui mourut tôt. De l’autre, l’héritage qu’elle devait laisser, au-delà des «laboratoires du monde entier», à la simple humanité. Henrietta Lacks, nom de code HeLa. Une image, pour frapper : «Alignées bout à bout, les cellules HeLa, produites depuis le début de leur mise en culture, feraient au moins trois fois le tour de la Terre, s’étirant sur plus de cent mille kilomètres. Impressionnant, pour ce petit bout de femme d’un mètre cinquante» écrit notre consœur Rebecca Skloot dans la biographie qu’elle a consacrée à cette femme et à l’histoire qui suivit (et continue de suivre) sa mort.2
Henrietta Lacks (née Loretta Pleasant) meurt le 4 octobre 1951. Soixante-deux ans plus t**d un accord est donc trouvé. La r***e Nature en explique le comment, sinon le pourquoi. Le 8 août, cette stupéfiante saga a connu un nouveau rebondissement. Dans un «commentaire» publié dans Nature, Francis Collins, directeur des National Institutes of Health (NIH) américains (qui dirigea aussi le programme Génome humain), raconte l’accord inédit conclu entre les NIH et les descendants d’Henrietta Lacks. «Cet accord met en place un dispositif innovant de gestion de la recherche génétique, qui inclut des représentants des familles, a expliqué au Monde Maurice Cassier, chercheur en sociologie et sciences du droit au CNRS. Il prévoit même le suivi par ces familles d’éventuelles retombées commerciales et de brevets sur des inventions dérivées.» Mais encore ?
«L’approche que nous avons développée avec la famille Lacks est unique parce que les cellules HeLa avaient été prélevées et utilisées sans consentement ni information de la famille, parce qu’elles ont donné lieu à la plus vaste exploitation de cellules humaines dans le monde et parce que des millions de personnes connaissent l’identité de cette famille» reconnaît, dans Nature, Francis Collins, directeur des NIH. C’est là une forme de réponse rétroactive à ce que certains percevaient comme un des premiers grands scandales de la biologie moderne. Affaire close ?
A quoi tient la spécificité des cellules HeLa ? Un début de réponse ne fut apporté que dans les années 1980 quand on découvrit que la lésion cancéreuse qui tua Henrietta Lacks résultait d’une infection par une souche 18 d’un papillomavirus humain, infection avec insertion génomique. On estime depuis peu que la prolifération cellulaire viendrait pour partie de l’activation du gène MYC résultant de cette insertion.
«Dans le récent accord conclu avec la famille, trois options étaient possibles, précise le Pr Dominique Stoppa-Lyonnet, spécialiste de génétique médicale (Institut Curie, Université Paris-Descartes). Soit aucune donnée du génome de ces cellules n’était publiée, ce qui bloquait la science. Soit ces données étaient publiées sans contrôle, avec les risques liés à la perte de confidentialité. Soit ces données étaient publiées sous accès contrôlé, solution finalement retenue. Cet accord parvient à conjuguer la loyauté vis-à-vis des patients et la nécessité de faire avancer la recherche. Il honore les NIH.» Ajoutons que deux membres de la famille Lacks participent au comité contrôlant l’accès aux données des cellules HeLa. Et les NIH demandent à tous les chercheurs publiant sur ces cellules de remercier la famille Lacks.
Droit de regard, mais encore ? A ce stade, la question la plus concrète ne peut manquer d’être soulevée : la famille Lacks recevra-t-elle des compensations financières pour l’utilisation des données issues des cellules HeLa, ou pour leur commerce ? Francis Collins précise que cette hypothèse a bien été évoquée. Il ajoute qu’elle n’a pas été retenue. «Selon la jurisprudence du 13 juin 2013 de la Cour suprême américaine, l’ADN ne peut plus être breveté quand il est un produit de la nature. Cela ne va pas dans le sens d’une contrepartie financière de la famille, explique au Monde Anne Laude, codirectrice de l’Institut droit et santé (Université Paris-Descartes). Mais la Cour suprême laisse ouverte la possibilité de breveter les procédés d’utilisation de ces gènes et les produits qui en seraient dérivés.»
On observera que la question est encore plus complexe que celle de la propriété qu’une personne (ou sa descendance) peut avoir sur les cellules prélevées sur son corps. La biologie et la génétique nous disent en effet, rétroactivement, que ce n’est pas l’ADN stricto sensu de Henrietta Lacks qui a été massivement utilisé (sous forme de lignées cellulaires immortelles). Mais un ADN «infecté» par un fragment d’HPV. Comment, dès lors trancher quant à l’acte de propriété ? Est-on, après en avoir été victime, propriétaire de ses infections ?
Le débat peut être prolongé ; comment tranchera-t-on demain avec les fruits thérapeutiques très attendus des travaux menés sur des lignées de cellules souches humaines, notamment quand ces lignées auront été établies à partir de la destruction d’embryons humains «offerts» à la recherche ? Etablira-t-on des actes notariés à partir de personnes humaines potentielles ou de potentialités de personnes humaines. Tout laisse penser, en cette fin d’été 2013, que l’encre de la jurisprudence Henrietta Lacks n’est pas encore sèche.
Les 50 millions de tonnes de cellules de HENRIETTA LACKS