06/06/2026
Malheureusement c'est la triste réalité...
Parlez, disent-ils.
Mais surtout, guérissez en silence.
Le plus difficile après l'inceste n'est pas toujours de parler.
C'est de constater à quel point les autres ne veulent pas entendre.
Après être sortie de ma prison de silence en 2021, j'ai cru étouffer.
Les mots que je retenais depuis des années m'empêchaient presque de respirer.
Alors je les ai d'abord chuchotés.
Puis pleurés.
Puis expliqués.
Puis compris.
Je les ai vomis parfois.
Je les ai transcendés aussi.
Et peu à peu, j'ai décidé d'en faire quelque chose d'utile : parler pour aider d'autres victimes à sortir du silence.
J'ai cherché partout des moyens de survivre à cette noirceur :
• les psychologues,
• les groupes de parole,
• les témoignages,
• la sensibilisation,
• les conférences,
• la création de mon propre groupe de parole.
Parler m'a reconstruite.
Pas complètement.
Pas magiquement.
Mais suffisamment pour recommencer à respirer.
Aujourd'hui, je n'ai plus honte de dire ce que l'inceste détruit réellement.
Parce qu'un enfant violé ne redevient pas intact simplement parce que les années passent.
L'inceste ne s'arrête pas au moment des faits.
Il s'infiltre dans le corps.
Dans les relations.
Dans la sexualité.
Dans la confiance.
Dans la capacité même à se sentir en sécurité.
Et pourtant, ce qui dérange encore le plus, ce n'est pas l'inceste.
C'est qu'on ose enfin le nommer.
Dernièrement, j'étais à une soirée entre amis.
On parlait des enfants.
De l'école.
Du travail.
Des vacances.
Des rires.
De la vie.
Puis le sujet de l'intimité est arrivé.
C'était léger.
Ça riait.
Certains plaisantaient sur leur manque de moments intimes dans leur couple.
Et moi ?
Moi, je n'ai plus de vie intime.
Pourtant je suis mariée.
Quand je le dis avec précaution, la réaction est presque toujours la même :
« Mais ton mari est tellement à l'écoute. »
Comme si la compassion se déplaçait immédiatement vers celui qui "supporte" les conséquences.
Comme si la souffrance principale devenait celle du conjoint.
Mais demanderait-on à une personne en fauteuil roulant de courir un marathon sous prétexte que son partenaire est compréhensif ?
Pourquoi attend-on encore des victimes qu'elles fonctionnent "normalement" après avoir subi l'impensable ?
Quand j'ose dire que l'inceste a détruit mon rapport à l'intimité, je sens le malaise.
Je dérange.
Je casse l'ambiance.
Comme si le problème était le fait d'en parler.
Et non ce qui nous a été fait.
On demande aux victimes de parler.
Puis, quand elles parlent vraiment, on leur demande souvent de s'arrêter.
« C'est du passé. »
« Il faut avancer. »
« Pourquoi ça a encore des conséquences aujourd'hui ? »
Parce que le traumatisme ne disparaît pas avec le temps.
Parce que le corps se souvient parfois même quand les mots manquent.
Parce qu'on ne traverse pas un tel crime sans traces.
Il y a quelques jours, quelqu'un m'a dit :
« Tu viens de me dire que tu as été violée enfant. Tu n'as pas besoin de me raconter tout ça. Si tu veux, je peux faire comme si je n'avais rien entendu. »
Cette phrase m'a bouleversée.
Comme si remettre du silence par-dessus la douleur pouvait réparer quoi que ce soit.
Mais non.
Je ne me tairai plus.
Oui, je dérange parfois.
Oui, je refuse désormais d'adoucir certaines réalités pour protéger le confort des autres.
Parce que le silence collectif protège rarement les enfants.
Il protège surtout ceux qui détruisent leur enfance.
Je ne parle pas pour provoquer.
Je parle pour que d'autres enfants aient peut-être une chance d'être entendus plus tôt.
Nous n'avons pas besoin que vous répariez notre histoire.
Seulement que vous acceptiez enfin de l'entendre.
Le problème n'a jamais été que les victimes parlent.
Le problème, c'est le nombre de personnes qui préfèrent encore détourner les yeux.