12/12/2025
Salmon-Macrin (Salmonius Macrinus Iuliodunensis), poète humaniste néo-latin Loudunais...
Par un bel après-midi d’automne, au cœur d’une promenade dans les faubourgs de Loudun, un panneau a attiré mon attention ‘’RUE SALMON-MACRIN poète Loudunais 1490-1557’’. Cette découverte fortuite ayant titillé ma curiosité, je décide dès mon retour d’en savoir plus et de lui consacrer une de mes chroniques.
Tout commence au début de XVIe siècle, Loudun, est encore une petite ville engoncée dans ses murs médiévaux, organisée autour de son château. Petite cité d’environ 5 000 à 8 000 habitants (estimations, comme pour la plupart des villes moyennes de l’époque), elle appartient au royaume de France, dans une région (le Loudunois) alors marquée par des influences diverses : voisinage de l’Anjou, du Poitou et de la Touraine. Comme beaucoup de petites villes du royaume, Loudun se modernise lentement, quelques belles maisons bourgeoises commencent à voir le jour. Mais la ville conserve son aspect très médiéval avec ses ruelles étroites et ses maisons à pans de bois, c’est une petite cité prospère à l’activité artisanale et culturelle dispersées. Les humanistes poitevins (influencés par Poitiers et sa célèbre université) y laisseront une empreinte culturelle très marquée.
C’est en l’an 1490, près de la Porte Mirebeau dans la basse ville de Loudun, que Jean Salmon vois le jour. Fils de Pierre Salmon, un boulanger, qui s’est tourné vers le commerce du blé, et qui offrit à son fils les rudiments d’une éducation humaniste, et de ‘’Louise’ ou ‘Nicole’ Tyrel, sa mère, issue d’une famille au statut social plus élevé. C’est au sein de ce foyer plutôt aisé qu’il grandit auprès d’un frère, André, et deux sœurs, Françoise et Honorée. Très tôt il perdra son père et sera élevé par sa mère qui le poussera dans les études. Quoi que fils de boulanger, il bénéficie une enfance digne d’un fils de lettré : Une petite enfance studieuse durant laquelle son grand-père maternel, Almaric Tyrel, lui apprend à lire, à écrire, lui donne le goût des études. Plus t**d il fréquente l’école à Loudun, puis, sur les conseils de son instituteur, Pierre Michel, "maistre des grandes escoles de Loudun", il part pour l’Université de Paris. Là, Jean Salmon suit les cours de lettres du théologien Jacques Lefèvre d’Étaples, ainsi que les cours de grec de l’Italien Girolamo Aleandro, tous deux théologiens, humanistes et hommes d’église parmi les plus érudits de l’époque . Il se lie à grandes figures de son temps, tel que Guillaume du Bellay ou Antoine Héroët. . Il fréquente également certains des plus grands humanistes de son époque, tel que Érasme, Guillaume Budé et bien d’autres. En ce XVIe siècle les humanistes du latin umanista (qui enseigne les humanités), désigne les professeurs qui enseignent la grammaire et surtout la rhétorique latine et grecque.
D’emblée le latin est le moyen d’expression privilégié de Macrin : grâce à la langue de Virgile et d’Horace. Ses premières œuvres, qui datent du début des années 1510, sont dédiées à la religion, notamment à la Vierge et au Christ. Étrangement, malgré le succès de ses œuvres de jeunesse, Macrin ne publie rien pendant 13 ans. Au cours de cette période, des changements importants ont lieu à la cour royale. François Ier règne depuis 1515. La Renaissance française est en plein essor dans de nombreux domaines : architecture, sculpture, peinture, courtoisie, élégance. C’est là que Macrin trouve l’élan décisif pour reprendre son activité poétique. Le poète se réoriente totalement, motivé d’une part par l’enthousiasme de ses contemporains humanistes, d’autre part par son ambition de rivaliser avec les poètes néo-latins d'Italie. L’attrayante affirmation que ce serait François Ier qui aurait donné au jeune poète Loudunais, le surnom de Macrinus (Maigret) en raison de sa maigreur, est erroné. En 1515, le jeune roi ne s'intéresse pas encore au jeune Loudunais, à l'époque secrétaire d’Antoine Bohier, riche archevêque de Bourges. En revanche, il est fort probable que le jeune Jean Salmon, poète profondément religieux, ait choisi lui-même en 1515, en fonction de connaissances historiques de son époque, le surnom de Macrinus après avoir tout d’abord pris en 1513 celui de Maternus. En voici l'explication :
‘’Macrinus est le nom du diacre de Saint Materne (Sanctus Maternus, † vers 328), évêque de Cologne, Trèves et Tongres, proche de l’empereur Constantin. D’après la légende, Maternus aurait évangélisé la Gaule du Nord. En 314, il a participé au Concile d’Arles, accompagné de son diacre Macrinus dont la signature est apposée à la sienne sur la liste des participants’’.
Jean Salmon, reste au service d’Antoine Bohier, archevêque de Bourges, jusqu’au décès de celui-ci en 1519, puis il entre au service de la maison de René de Savoie, Grand Maitres de France, oncle du roi, comme précepteur des enfants de ce dernier, Claude et Honorat, Charge qui le mène à la cour de François Ier. Créateur de poésies personnelles conforme à l'exemple des Anciens, procédé très prisé à l’époque de la Renaissance, Macrin est l’unique poète lyrique en vue de sa génération, très admiré par ses contemporains. S’inspirant d’Horace, de Catulle, des élégiaques romains et des poètes néo-latins de la Renaissance italienne, Macrin est lancé sur la voie du succès. Deux nouveaux protecteurs viennent grossir la liste de ses nobles Mécènes. L'un est Guillaume du Bellay, sire de Langey, dont il reste d'excellents mémoires historiques sur la première moitié du XVIe siècle, l'autre était Jean du Bellay, frère puiné de Guillaume, alors évêque de Bayeux. Mais un événement terrible, apporta pourtant à cette époque une compensation cruelle à ces prospérités. Macrin, perd en quelques jours, sa mère, Nicole Tyrel, et ses deux sœurs Françoise et Honoré, victimes d’une épidémie qui ravageait Loudun.
En 1525, la vie de Macrin bascule, sur le plan personnel, et cela n’est pas sans conséquence sur le plan littéraire : il rencontre une jeune femme de la bonne société loudunaise, Guillonne Boursault, alors âgée de 15 ans, dont il tombe amoureux. Les parents de Guillonne lui accordent sa main, malgré les originales sociales du poète. Cette rencontre est à l’origine d’un retour à une poésie pleine de vigueur et d’amour. Durant leurs trois années de fiançailles, Macrin compose le Carminum libellus, qu’il publie l’année même de son mariage avec Guillonne, célébré le 2 août 1528 à Loudun. Ce recueil lui vaudra l’admiration de tous les hommes de lettres et la charge enviée de valet de chambre et de lecteur du roi François Ier. En 1528 Macrin a 38 ans et Guillonne 18 ans. La jeune femme reste à Loudun, alors que Jean Salmon (poète désormais plus connu sous le nom de Salmon Macrin), retenu au loin par ses obligations professionnelles, n’a que rarement l’occasion de passer quelques jours dans son foyer, auprès de sa femme et des enfants bientôt nés de cette union. Dans les années suivantes cette situation familiale va perdurer, car Macrin, poète entre-temps vivement apprécié et honoré pour la qualité de ses œuvres lyriques, se voit gratifié de la charge de valet de chambre et lecteur du roi, à la fin de 1533 ou au début de 1534. D'autre part, François Ier et Marguerite de Valois le comblaient à l'envi de leurs bienfaits. Plus d'une fois, l'auguste « protecteur des lettres », qui lui-même se piquait de poésie, daigna faire traduire en vers latins par son valet de chambre les inspirations françaises de sa royale muse.
En 1534, L’affaire des Placards, un épisode de l'histoire de France provoqué par le placardage clandestin d'un texte anticatholique sur les murs des lieux publics à Paris et dans plusieurs villes de province, pendant la nuit du 17 au 18 octobre 1534, qui constitue la première manifestation d'hostilité entre protestants et catholiques en France, devait mettre un frein relatif à ses inspiration de poète amoureux: Macrin, inquiet, prend peur, et fait amende honorable, il publie des Odes et les Hymnes et renoue ainsi avec la veine religieuse de son écriture. De 1537 à 1546, Macrin compose et fait éditer un nombre impressionnant d'autres poèmes : hymnes, odes, épigrammes et autres : en tout environ 470 poèmes / 18.000 vers, à savoir près de 50% de l'ensemble de son œuvre. Macrin occupera le poste valet de chambre et lecteur du roi, aux côtés de Clément Marot, durant de longues années, tout d’abord à la cour de François Ier, fréquemment en déplacement, puis, après le décès de celui-ci (1547), à la cour d’Henri II.
De 1548 à 1549, Macrin publie encore trois recueils de poésie, environ 170 poèmes / plus de 4 000 vers, mais le 14 juin 1550 la perte de sa femme Guillonne, âgée seulement de 40 ans, emportée par la tuberculose pulmonaire dont elle souffrait depuis au moins trois ans, et le deuil qui s’ensuivit annoncent la fin de sa carrière poétique. Macrin, veuf de 60 ans, publie un dernier recueil la même année : les Naeniarum libri tres (1550), un tombeau poétique sur la mort de sa femme, dans lequel le poète exprime sa profonde douleur en de multiples variantes. Démoralisé bien que toujours littérairement motivé, Macrin reste inconsolable. Il remplit encore quelques mois ses obligations à la cour, puis retourne définitivement à Loudun, sa ville natale. Il y décèdera quelques années plus t**d, en 1557 à l’âge de 67 ans, dans la maison du collège, s'il faut en croire l’historien local, Jacques Dumoustier Delafond au XVIIIe siècle.
Le dernier recueil de Macrin est l’œuvre d’un intellectuel, d’un mari, d’un chrétien, d’un érasmien, l’utilisation des mètres lyriques horatiens lui valurent le surnom d’« Horace français ». Malgré cela, la mémoire du poète Loudunais disparu peu à peu dans l’oubli et la plupart de ses œuvres ne furent plus éditées, avant un véritable renouveau d’intérêt dans la seconde moitié du XXe siècle. De l’avis de ses contemporains, Salmon-Macrin, est le plus grand poète latin de la première moitié du XVIe siècle en France. Né à Loudun où il mourut le 20 octobre 1557, il gardera toujours son attachement à celle qu’il appelait sa « petite patrie » il fut le premier à appeler Loudun Juliodunum et à faire descendre cette ville du prénom de César lui-même.
Vu la quasi inexistence des documents de l’époque, il est difficile voire impossible de recenser les enfants de Salmon Macrin, toute fois au cours de mes recherches, sur certains ouvrages j’ai pu croiser les noms de : Susanne Salmon, fille de Jean (dit Macrin), sgr de la Berthonnière, valet de chambre du Roi, et de Guillonne Boursault, et Camille Salmon, fille de Jean (dit Macrin), sgr de la Bertonnière, et de Gillonne Boursault, Seul son fils aîné, Charles, laissera une petite trace dans l’histoire en s’inspirant du talent de son père pour la poésie latine, et acquit une grande connaissance de la langue grecque. Il n'avait encore que quinze ans, au décès de sa mère Gillonne. Son père, qui ne voulait rien négliger pour son éducation, le confia aux soins d'un de ses amis particuliers, le savant Jacques Toussaint (Tusanus). Il fut élève de Pierre de la Ramée (Petrus Ramus), et devient précepteur de Catherine de Bourbon, sœur d’Henri IV. Imitant le talent de son père, mais ayant embrassé le calvinisme, il périt à la journée de la Saint Barthélemy en 1572. Les œuvres de Charles Macrin ne sont pas parvenues jusqu'à nous.
Salmon Macrin, apportera un nouveau souffle à l’émotion poétique de son époque et influencera plusieurs générations de poètes. Ronsard et ses poétiques frères d'armes se sont formés à l'école de Macrin, stimulés par une émulation généreuse, ils ont marché sar ses traces ; ils ont fait, en français, ce qu'il avait d'abord fait en latin. De nombreuses caractéristiques de son modèle poétique reparaîtront dans les œuvres de la Pléiade. Aujourd’hui, Salmon-Macrin est considéré comme le meilleur des poètes horacisant reconnus jusque-là.
Michel Lecomte © 2025 tous droits réserves