30/06/2026
J'ai été un enfant fatigué, un adulte fatigué, chronique. Pas fatigué d'avoir trop joué ou trop couru. Fatigué d'un stress que je ne savais pas nommer, sans doute logé dans le corps depuis trop longtemps pour que je m'en souvienne autrement. Cette fatigue-là, je l'ai traînée sans la voir.
Et comme beaucoup, j'ai construit ma vie autour d'elle plutôt que contre elle. Des heures d'écrans, des heures de jeux vidéo, refuge facile quand le cerveau croit que le monde est dangereux, ce que le stress chronique envoie comme message. Puis un métier choisi presque logiquement dans cette continuité : monteur son et image, des journées entières assis devant un écran, à composer le mouvement des autres sans jamais bouger moi-même, à filmer la vie des autres sans vraiment vivre la mienne.
Il m'a fallu du temps pour comprendre une chose simple, presque bête à dire : mon corps avait un besoin immense de bouger. Une carence. Et cela se faisait sentir de plus en plus douloureusement.
Alors j'ai commencé par danser, avec Les Neuf Souffles - Langage du Corps - Movement Medicine. Et j'ai cherché une autre voie professionnelle plus proche du corps, avec le massage, mais cela manquait encore de mouvement. Je me suis alors formé à l'activité physique adaptée, et j'ai eu le bonheur de pouvoir faire du mouvement non plus un loisir du dimanche mais un métier, une pédagogie, presque une cause. Quelle ironie, pour un fils de prof d'EPS, de s'éveiller à l'importance du mouvement à plus de 35 années de vie !
Récemment, en cherchant à mieux comprendre ce que j'avais vécu, j'ai découvert que je n'étais ni seul ni fou. Yvonne Berge écrivait déjà en 1975 que privés de mouvement, nos muscles n'aident plus l'esprit à se défatiguer, et que cette énergie sans exutoire se retourne soit en agressivité, soit en résignation. Alexandre Dana et Victor Fersing, dans « La Chaise tue », vont plus loin et osent le mot : bouger est devenu, dans un monde qui profite de notre immobilité, un acte d'insoumission. Guillaume Millet, David Hupin et Baptiste Morel, dans « Défatiguez-vous », rappellent quant à eux que se reposer ne suffit pas à réparer une fatigue installée — que c'est paradoxalement le mouvement qui défatigue.
Je trouve que le terme de soumission résonne bien avec celui d'immobilité, et que celui d'insoumission résonne avec celui de mouvement libre. Il suffit de penser aux chevaux sauvages. L'espèce humaine, pourtant libre il y a plusieurs millénaires encore, s'est laissée domestiquer ou s'est auto-domestiquée, tout comme elle a domestiqué les animaux qui l'entourent.
Le terme d'insoumission fait évidemment référence, pour le citoyen engagé auprès du mouvement insoumis que je suis, à une dimension plus politique, pas forcément partisane ou électoraliste mais politique dans le sens noble du terme.
Il dit que ceux qui ont le capital financier et culturel prennent depuis longtemps soin de maintenir les populations dans une forme de domination et voient d'un mauvais œil les mouvements sociaux ou les mouvements politiques qui remettent en question leur domination et leurs privilèges. C'est ainsi que le corps est éminemment politique et qu'il est difficile de considérer qu'une révolution puisse se faire uniquement sur internet.
Parce que voilà ce que je crois : un peuple fatigué est un peuple docile. Quand le corps n'a plus d'énergie, l'esprit non plus n'en a pour s'indigner, pour penser, pour s'organiser, pour tenir dans la durée d'un engagement. Et ce n'est pas un hasard si tant d'industries du divertissement et de l'information prospèrent précisément sur cet épuisement-là.
Mais ce que Boris Cheval et Matthieu Boisgontier expliquent dans « Le syndrome du paresseux », c'est que le peu d'appétence à l'effort physique qui caractérise notre société moderne vient aussi d'une partie de notre cerveau qui s'est construite ancestralement dans la nécessité d'économiser de l'énergie, donc de faire moins d'efforts. Le système n'a donc pas créé la pulsion sédentaire : il l'exploite et l'amplifie.
Reprendre son énergie, retrouver le goût du mouvement, ce n'est donc pas qu'une affaire de santé personnelle. Car de l'énergie nous en avons grand besoin, notamment pour se redonner les moyens d'agir, de penser, de tenir debout face aux enjeux immenses de ce siècle, inventer d'autres modes de vie, de production, de consommation, réorganiser un pays entier, le tout en gérant notre vie personnelle, familiale et professionnelle !
Ce qui est encourageant, c'est que cela passe par une reprise du contrôle de notre cerveau — donc une résistance qui ne nous condamne pas à l'impuissance mais qu'il s'agit de conscientiser.
Et l'activité physique régulière est justement la meilleure manière de protéger notre cerveau, notamment via la BDNF. Nous en reparlerons.
Michaël
Photo : Isadora Duncan