24/07/2026
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On entend parfois que la prostitution serait un « mal nécessaire », un moyen d’éviter que certains hommes ne passent à l’acte. Cet argument, présent dans certains débats sociaux, repose sur une conception particulière du désir sexuel : celle selon laquelle la frustration masculine pourrait constituer un risque pour l’ordre collectif et nécessiterait un exutoire.
Cette conception mérite toutefois d’être interrogée.
Elle suppose que la frustration sexuelle serait difficilement supportable et que la société devrait organiser des réponses permettant de l’éviter. Or l’une des fonctions fondamentales de la socialisation consiste précisément à apprendre à différer la satisfaction de ses désirs. Grandir implique de reconnaître que tout désir ne peut être immédiatement satisfait, et que l’autre existe comme un sujet distinct, et non comme un objet destiné à répondre à nos besoins.
Présenter la prostitution comme une nécessité sociale peut alors conduire à déplacer la question de la responsabilité individuelle. La gestion des pulsions et des frustrations ne relèverait plus seulement de l’individu, mais serait reportée sur certaines personnes, parmi lesquelles de nombreuses femmes, souvent confrontées à des situations de vulnérabilité économique, sociale ou administrative, auxquelles reviendrait la charge de répondre à cette supposée nécessité.
Dans une perspective psychanalytique freudienne, la civilisation ne repose pas sur la satisfaction immédiate et illimitée des pulsions, mais sur leur transformation et leur élaboration. Dans Malaise dans la civilisation (1930), Freud souligne que la vie collective implique un certain renoncement pulsionnel. Ce renoncement n’est pas considéré comme un échec du sujet, mais comme l’une des conditions permettant l’existence du lien social.
Présenter la jouissance comme un droit modifie profondément la manière dont nous envisageons notre relation à autrui. Lorsque le désir est pensé comme une créance, l’autre risque d’être réduit à une fonction : celle de satisfaire un besoin. Or le désir, aussi intense soit-il, ne crée pas de droit sur le corps d’une autre personne. (J’ai presque envie de l’écrire en majuscule pour que ça soit plus explicite !)
Cette réflexion ne vise pas à nier la complexité de la prostitution, ni la diversité des parcours des personnes qui l’exercent. Elle invite plutôt à questionner les discours qui la présentent comme une réponse indispensable au fonctionnement social. Lorsqu’une société considère qu’il faudrait garantir l’accès au corps de certaines personnes afin de prévenir des comportements problématiques, elle exprime aussi une certaine conception du désir, de la responsabilité individuelle et de l’altérité.
La question n’est donc peut-être pas seulement : « La prostitution est-elle nécessaire ? » Elle pourrait être reformulée ainsi : que révèle de notre conception de l’être humain et du lien social le fait de considérer qu’elle pourrait l’être ?