14/09/2026
L’AUTOMNE 🍁
L’automne est, pour certains, une saison triste ou grise. Pourtant. La tristesse qu’elle porte est celle de l’acceptation du temps passé. Elle donne, du fait de ce sentiment et de l’évocation de ce passé, toute la valeur que nous avons accordée aux vécus estivaux, pleins d’agitation, de jeux, de rencontres et de chaleur. L’été a réchauffé le corps et le coeur, l’automne arrive pour calmer et transformer les vécus en mémoires. Cette idée est majeure, parce que les mémoires, c’est ce qui nous est propre, nous appartient. Elles font partie de nous, à jamais, qu’elles soient conscientes ou non. Et leur évocation, chaque fois qu’elles sont accessibles ou réveillées par un objet, une photo ou un propos, construit et enrichit le décor de notre vie. Elles donnent une profondeur quasi charnelle à ce décor.
L’automne conduit l’énergie à « descendre » pour permettre une sédimentation, c’est à dire la transformation de ce qui a été mouvement en quelque chose de structurel et de porteur. Ce qui a été, nous a construit intérieurement et le fait à l’identique de ce qu’ont été les vécus. Ce tissu devient charpente, et même lorsqu’il est cicatriciel parce que les vécus ont parfois été difficiles. La cicatrisation en fait de la force. Le cal osseux, résultat de cette cicatrisation, rend l’os plus solide que partout ailleurs. Il en est de même dans toute la nature où la sève descend vers le sol puis dans les profondeurs des racines. Ce n’est pas pour fuir ou pour mourir qu’elle le fait, c’est pour se renforcer. Cette descente n’est pas le signe d’une fin. Elle est le signe de la capacité du vivant à se protéger, à se préserver pour le futur. Avant que les frimas de l’hiver ne viennent faire leur travail de cristallisation de tout, l’automne invite à « rentrer » ce qui est important et à « laisser » le reste.
Les couleurs rouge et rouille qui explosent alors sont le résidu du feu solaire. C’est au Japon, un moment de l’année aussi important que celui des cerisiers en fleurs. On vient du monde entier pour assister au spectacle extraordinaire des érables du Temple Tokufuji (temple des érables) à Kyoto, dont le feuillage prend des teintes magnifiques.
A l’aube et au crépuscule, la lumière prend des teintes alanguies et fantomatiques. Est-ce le signe de la fin? Le brame des cerfs et la frénésie nutritionnelle des animaux nous dit que non. S’ils se comportent ainsi, ce n’est pas par peur de « ne plus avoir », c’est pour préparer l’avenir. Les hirondelles et les cigognes se préparent à partir. Les cris et les chants sont légion. Les écureuils enterrent les dernières noisettes, les marmottes rentrent dans leur grottes, les derniers saumons remontent immuablement le cours des rivières où ils sont nés un jour. C’est sans doute pour y finir leur chemin mais c’est surtout pour répondre à une pulsion irrépressible, celle de la continuité et non de la fin, celle de déposer avec frénésie une semence de vie renouvelée et renforcée par leurs efforts pour arriver jusqu’à cet endroit. Tout ceci ne signifie en rien la fin de la vie mais bien au contraire la future vie à venir.
Le temps de la récolte et de la mise en réserve est arrivé. Les jours et la température diminuent. La profusion des nourritures et des fruits également. Le temps du jeu doit laisser la place à celui du labeur des moissons puis de la mise en réserve dans les granges, les greniers et les caves. La Terre nous a tout donné, sans restriction, et ce avec d’autant plus de prodigalité que nous avons su l’aider en cultivant notre jardin.
Alors il nous faut récolter puis trier pour engranger tout ce qui nous permettra de traverser l’hiver. Trier c’est à dire choisir, décider d’éliminer ou de garder. Et c’est aussi ensuite « ranger les choses » au bon endroit. Et pour cela il nous faut les connaître et savoir ce qu’elles nous apportent. On ne conserve pas au grenier les mêmes aliments qu’à la cave. On mettra au grenier tout ce vient du ciel, les fruits comme les plantes séchées. On mettra à la cave, tous les tubercules et ce qui vient de la terre et a besoin d’humidité. Leurs conditions de conservation ne sont pas les mêmes. S’ils sont mis à la cave, les fruits pourrissent, et s’ils sont gardés au grenier, les tubercules s’assèchent, se racornissent.
Trier et éliminer, c’est protéger ce qui est sain. Et si la tristesse est là, c’est sans doute pour traduire la valeur que l’on accordait à ce qui est perdu. Ce n’est que si le regret s’ajoute à la tristesse, que la nostalgie peut naître. C’est elle qui risque de nous conduire à vouloir « garder encore un peu… » Si elle se développe, elle nous sort du temps présent pour nous ramener au temps passé, sorte de vase où nous risquons de nous engluer.
Dans nos civilisations « d’agir et de faire », ces phases automnales et hivernales nous sont difficiles parce qu’elles nous semblent privatives. Ce que nous en « voyons » se résume à ce « que nous ne pouvons plus faire ». Le besoin d’immédiateté ne comprend pas la nécessité des phases de transition, ces phases où tout se transforme pour pouvoir changer d’état ou de forme. Nous savions tout cela, lorsque notre civilisation était encore « traditionnelle », c’est à dire dans une acceptation de « ce que le Ciel ordonne ». Les dynamiques des saisons s’imposaient à nous. Le printemps nourrissait notre capacité à entreprendre, l’été notre capacité à développer, l’automne notre capacité à récolter et l’hiver celle à intégrer (c’était le temps de la culture, non plus extérieure mais intérieure). Nous savions nous nourrir de ce que la terre mettait à notre disposition, profiter des longues journées estivales pour être actifs, de la verdeur printanière pour les semailles et des longues soirées automnales et hivernales pour construire et nourrir l’histoire et la culture de la famille ou du clan. C’était le temps de la « sédimentation » des vécus et des expériences, celle où la tradition orale, portée par les anciens, qui donnait du sens à tout cela. Tout avait une raison d’être parce qu’il s’inscrivait dans un tout et un continuum rassurants. Et comme le disaient ces anciens, « les choses étaient en ordre ».
Tout cela nous semble bien loin et désuet… Peut-être pas tant que cela. En effet, si cela n’est plus « d’actualité » dans notre monde habité par les actes éphémères et marchands, cela continue de l’être à l’intérieur de nous, à travers cette « économie » naturelle d’échanges et de transformations qui anime nos corps et nos esprits. La M.T.C. nous donne quelques clés à ce propos, à travers la notion des énergies et son caractère global où les manifestations extérieures ne sont que des échos ou des miroirs de celles de l’intérieur. Les saisons de la nature sont celles du corps et de l’esprit. Les fonctions de la nature également, tout comme les cycles et leurs enchainements.
L’automne est là. Accueillons cette saison pour ce qu’elle est. C’est la condition sine qua non pour bénéficier de tout ce qu’elle nous apporte. Accompagnons là en « mettant de l’ordre » dans notre « maison intérieure ». Saisissons l’opportunité de faire des bilans et des choix, de trancher sur ce qui n’a plus de raisons d’être, sauf à nourrir les regrets.
Les temps extérieurs ne sont pas sereins, certes, mais la météo ne fait pas le temps. Elle décrit seulement des possibles. Ne devenons pas prisonniers de ceux qui nous effraient, au risque sinon qu’ils finissent par produire ce que l’on craint.
Gardons à l’esprit, que la « tristesse » de l’automne, est une opportunité de l’accueil nécessaire des choix à faire. « Même la veille de ma mort, je planterai un arbre » a dit un sage.
Un très bel automne à tous.
Michel Odoul