04/05/2026
De la "sensorialité" à la " dentellièrité"
Il faisait 25, peut-être 27 degrés. Ce genre de chaleur qui fait courir les enfants sans qu’on ait besoin de leur dire. Une chaleur qui invite à sentir, à explorer, à être simplement là.
Autour de nous pourtant, les “non” claquent. Des enfants tirent sur leurs lacets, curieux de sentir le sable sous leurs pieds, et les réponses tombent, nettes, sans détour : “Non, tu gardes tes chaussures.” Parfois sans même un regard, sans même laisser la tentative exister. Comme si le sable était un danger.
Et puis il y a nous.
On s’approche, et dans ses yeux, quelque chose s’allume immédiatement. Une demande silencieuse, presque fragile : “Je peux ?” Bien sûr que tu peux. On est venues pour ça. Elle avance de deux pas, s’arrête, se retourne, comme pour vérifier que le monde ne va pas s’écrouler si elle ose. Sa voix devient fine, presque un fil : “Je peux enlever mes chaussures ?” Je ne réfléchis pas. Ma main est déjà tendue. “Donne, je te les garde.” Alors elle se déchausse, et ce geste a quelque chose de libérateur. Elle n’enlève pas juste ses chaussures, elle s’autorise. Et la voilà en train d’apprivoiser le sable, doucement, à son rythme.
Cela s'appelle de la sensorialité.
Moi, j’ai envie d'appeler cela de la "dentellièrité". Comme si le corps venait broder le monde, point après point. Un grain de sable devient une maille, une sensation s’ajoute à une autre, et peu à peu, quelque chose se tisse. Le corps apprend, relie, s’ancre. Interdire le sable, c’est comme faire un trou dans cette dentelle. Empêcher de sentir, c’est risquer de laisser filer une maille, et avec elle, toute une construction fragile qui ne demande qu’à se faire.
Un peu plus loin, il y a l’eau.
J’ai 25 ans, et l’enfant en moi n’est pas parti. Et heureusement. On ne peut pas accompagner des corps si on a coupé le lien avec le sien. Alors je joue. J’arrose ma compagne, elle riposte, on rit. On est mouillées, pleinement, sans retenue. Et autour de nous, des enfants regardent. L’envie est là, visible, presque palpable. Mais les mots des adultes retiennent encore : “Tu vas être mouillé”, “Tu vas te salir”. Alors ils restent au bord. Au sec. À distance de ce qui les appelle.
Ma filleule s’approche. Elle veut, ça se voit. Mais elle se retient. Elle oscille, elle hésite, comme si deux mondes tiraient en elle. Je n’interviens pas tout de suite. J’observe. Le sol est devenu une mer miniature. Moi, mes chaussures me protègent. Elle, en chaussettes, le sent rapidement. Elle évite, elle contourne, elle a intégré la règle : mouillé, c’est risqué.
Alors je me baisse, à sa hauteur. Je lui parle doucement: “Enlève-les. Donne. Elles t’attendront au sec. Et viens.” Elle sourit, mais une inquiétude persiste : “Et mes habits ? Je vais être sale…” Je la regarde, et je ne vois que du vivant. “des vêtement ça se lave ” Et là, tout bascule. Une éclaboussure, un cri, un rire. Puis deux. Puis encore. Elle entre dans le jeu, pleinement. On devient fontaines.
Catherine Potel parle de l’eau comme d’une enveloppe, une matière qui contient sans enfermer. Ce jour-là, je n’avais pas ses mots en tête, mais j’en ai vu les effets.
Elle a enveloppé ma filleule, elle lui a donné des limites sans la contraindre. Elle a surpris son corps, puis l’a relâché dans le rire. Elle a ajusté son équilibre, son tonus, sa posture, sans qu’elle ait besoin d’y penser. Elle a appris avec son corps, et non contre lui. Elle a dentelé, à sa manière, son rapport au monde.
Moi, on ne m’a pas empêchée. On m’a laissée courir, tomber, toucher, expérimenter. On m’a fait confiance. Et aujourd’hui, je mesure à quel point ça compte. Alors à mon tour, je tends la main. À mon tour, je dis oui.
Parce que mon métier, c’est aussi ça: défendre ces espaces-là. Défendre le droit de sentir, d’explorer, de se construire à travers le corps. Dire que ce n’est pas “juste du jeu”, que ce qui se passe là est essentiel, fondateur, structurant.
Peut-être qu’un jour, elle ne se souviendra pas de ce moment précisément. Mais quelque chose restera: une trace, une sensation. L’idée qu’elle a eu le droit.
Le droit de se salir, le droit de sentir, le droit d’être.
Et peut-être qu’un jour, à son tour, elle tendra la main et continuera, sans le savoir, à denteler le monde.
Potel, C. (2009). Le corps et l’eau : Une médiation en psychomotricité. Toulouse : Érès.