04/08/2026
Celles qui restent
L’hypothèse de la grand-mère et la fécondité de transmission
Joëlle Lanteri — Psychanalyste
Une énigme du vivant
Chez l’être humain, une question étonne : pourquoi les femmes vivent-elles si longtemps après la fin de leur fécondité biologique ?
Dans beaucoup d’espèces, la reproduction occupe la plus grande part de la vie adulte. Chez l’humain, au contraire, une part considérable de la vie féminine peut se dérouler après la ménopause. La femme ne porte plus d’enfant, mais elle continue de vivre, d’agir, de penser, de transmettre.
La biologie évolutionniste a donné un nom à cette énigme : l’hypothèse de la grand-mère.
Selon cette hypothèse, les femmes ménopausées auraient eu un rôle décisif dans la survie du groupe : non plus en donnant naissance directement, mais en augmentant les chances de survie des enfants déjà nés, en soutenant les filles devenues mères, en nourrissant, en gardant, en protégeant, en transmettant des savoirs pratiques. Les travaux de Kristen Hawkes sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont fortement contribué à formuler cette hypothèse.
Ainsi, la fécondité ne s’arrêterait pas avec l’arrêt de la reproduction. Elle changerait de forme.
La femme ne donnerait plus naissance par le corps.
Elle soutiendrait le vivant par la transmission.
L’entrée anthropologique : les femmes après la fécondité
L’anthropologie donne à cette hypothèse une force particulière.
Chez les Hadza, peuple de chasseurs-cueilleurs de Tanzanie, les observations de terrain ont montré l’importance des femmes âgées dans la collecte et le partage de nourriture, notamment auprès des enfants sevrés. Ces femmes, qui ne sont plus prises dans les grossesses et les allaitements répétés, peuvent consacrer une part de leur énergie à soutenir la génération suivante.
En Gambie rurale, une étude longitudinale a montré que la présence des grand-mères maternelles était associée à une amélioration de l’état nutritionnel et de la survie des enfants. Là encore, la grand-mère n’apparaît pas comme un reste de la famille, mais comme une ressource active du vivant.
Dans des populations historiques finlandaises, des travaux récents ont également étudié l’effet des grand-mères sur la survie des petits-enfants, en montrant notamment que leur présence pouvait réduire certains risques de mortalité infantile, même si cet effet varie selon les contextes, l’âge, la santé et la place familiale de la grand-mère.
Ces exemples ne disent pas que toutes les grand-mères sauvent, ni que toute femme âgée transmet. Ils disent autre chose : dans certaines organisations humaines, les femmes qui ne sont plus fécondes biologiquement continuent d’occuper une place essentielle dans la survie, l’éducation et la continuité du groupe.
Elles ne sont plus du côté de l’enfantement.
Elles deviennent du côté du maintien du vivant.
Le règne animal : les vieilles femelles comme mémoire du groupe
Le règne animal ouvre lui aussi une perspective saisissante.
La ménopause véritable, avec une longue vie post-reproductive, est rare. Elle est surtout documentée chez les humains et chez certaines baleines à dents, notamment les orques. Une étude publiée dans Nature en 2024 montre que, chez plusieurs espèces de baleines à dents, la ménopause aurait évolué par allongement de la durée de vie sans allongement équivalent de la période reproductive.
Chez les orques, les femelles post-reproductives jouent un rôle majeur dans la survie du groupe. Des recherches ont montré que les grands-mères orques améliorent les chances de survie de leurs petits-enfants, notamment par leur connaissance des ressources, des trajets et des conditions de survie.
Les éléphants offrent un autre exemple, même s’il ne s’agit pas de ménopause au même sens que chez l’humain. Les vieilles femelles, souvent matriarches, possèdent une mémoire sociale et écologique précieuse : elles reconnaissent mieux les dangers, les groupes voisins, les itinéraires, les périodes de sécheresse. Des études ont montré que les groupes dirigés par des matriarches âgées bénéficient de cette mémoire accumulée.
Le vivant semble donc parfois garder auprès du groupe celles qui savent.
Celles qui ont traversé.
Celles qui ont vu revenir les sécheresses.
Celles qui savent où aller quand les plus jeunes ne savent pas encore.
Celles qui reconnaissent le danger avant qu’il n’apparaisse clairement.
Celles qui ne produisent plus, mais qui orientent
Cette entrée anthropologique et animale oblige à déplacer notre regard.
Dans une société obsédée par la jeunesse, la performance, la séduction et la production, la femme qui ne procrée plus peut être vite pensée comme sortie du champ de la valeur.
Mais le vivant dit peut-être autre chose.
Il dit que certaines présences ne servent pas seulement à produire.
Elles servent à orienter.
Elles servent à garder mémoire.
Elles servent à soutenir ceux qui viennent après.
La femme âgée, lorsqu’elle occupe cette fonction, n’est pas une survivante inutile de la reproduction. Elle est une mémoire active du groupe. Elle sait quelque chose du temps long. Elle sait que la vie ne se limite pas à mettre au monde. Elle sait aussi accompagner ce qui a été mis au monde.
C’est là que l’hypothèse de la grand-mère devient beaucoup plus qu’une hypothèse biologique. Elle devient une pensée du passage.
La grand-mère comme fonction symbolique
Il ne faut pas réduire la grand-mère à une personne familiale.
Toutes les grand-mères ne transmettent pas. Certaines capturent, envahissent, possèdent, se servent des enfants pour prolonger leur narcissisme. Et certaines femmes qui ne sont pas grand-mères biologiquement occupent pourtant une fonction grand-maternelle essentielle.
La grand-mère, au sens symbolique, est une fonction.
Elle est celle qui soutient sans prendre la place.
Elle est celle qui transmet sans confisquer.
Elle est celle qui accompagne sans posséder.
Elle est celle qui sait que le vivant passe par elle, mais ne lui appartient pas.
La vraie fonction de transmission n’est pas de retenir.
Elle est de permettre à l’autre de partir mieux équipé.
Une autre fécondité
La ménopause peut alors être pensée autrement.
Non pas seulement comme perte, déclin, retrait, fin d’une puissance corporelle.
Mais comme passage d’une fécondité à une autre.
La fécondité biologique donne naissance à des corps.
La fécondité symbolique donne naissance à des pensées, des repères, des paroles, des filiations intérieures.
Il y a des femmes qui, après la fécondité du ventre, entrent dans la fécondité de la parole.
Elles ne portent plus d’enfants.
Elles portent des récits.
Elles portent des savoirs.
Elles portent des limites.
Elles portent une mémoire de la perte, du danger, de la survie.
Elles portent parfois une pensée que les plus jeunes n’ont pas encore eu le temps de construire.
Ce n’est pas une moindre fécondité.
C’est une autre saison du vivant.
Transmission et psychanalyse
Dans le champ psychanalytique, cette question prend une résonance particulière.
Le clinicien qui a traversé des années d’écoute ne détient pas seulement des concepts. Il porte une mémoire clinique. Il a entendu des répétitions, des effondrements, des alliances invisibles, des enfants assignés, des mères dévorées, des pères effacés, des haines silencieuses, des fidélités mortifères, des renaissances inattendues.
À un certain moment, cette expérience demande à circuler.
Écrire devient alors un acte de transmission.
Non pour imposer une doctrine.
Non pour occuper une position de maître.
Mais pour laisser des repères à ceux qui écoutent à leur tour.
La transmission clinique ressemble à cette fonction grand-maternelle : elle ne donne pas des solutions toutes faites. Elle offre une mémoire, une orientation, un appui pour penser.
Elle dit :
j’ai traversé certaines scènes ;
j’ai entendu certaines douleurs ;
j’ai reconnu certaines impasses ;
voici quelques mots pour que vous ne soyez pas seuls devant elles.
Celles qui restent pour transmettre
Il y a donc une phrase à écrire fortement :
La femme qui ne donne plus naissance peut devenir celle qui aide le monde à ne pas perdre la mémoire du vivant.
Ce n’est pas une consolation. C’est une fonction.
Certaines femmes restent parce qu’elles ont encore à transmettre.
Elles restent pour tenir un bord.
Elles restent pour nommer ce qui menace.
Elles restent pour relier les générations.
Elles restent pour rappeler que l’expérience a une valeur.
Elles restent pour dire aux plus jeunes : ce que vous traversez a déjà eu des formes, des dangers, des issues.
La société moderne valorise beaucoup la nouveauté. Mais le vivant, lui, semble parfois préserver la mémoire.
Et cette mémoire est souvent portée par les anciennes.
Conclusion : la fécondité de transmission
L’hypothèse de la grand-mère nous ouvre une pensée puissante : la vie ne se contente pas de produire des naissances. Elle doit aussi protéger ce qui naît, l’accompagner, l’orienter, le soutenir, lui transmettre des chemins.
La fécondité biologique est une puissance.
Mais la fécondité de transmission en est une autre.
Elle ne passe plus par le ventre.
Elle passe par la parole, la mémoire, l’expérience, la présence.
Elle ne dit plus : je donne naissance.
Elle dit : j’aide ce qui est né à tenir dans le monde.
Dans le règne animal comme dans les sociétés humaines, les femelles âgées ne sont pas toujours des restes. Elles peuvent être des archives vivantes. Des guides. Des gardiennes de savoirs. Des appuis pour la survie du groupe.
Et chez l’être humain, cette fonction peut s’élever encore : elle devient symbolique.
Certaines femmes, après la fécondité du corps, entrent dans une fécondité plus vaste. Elles transmettent ce qu’elles ont compris du vivant, de la perte, de la douleur, de l’amour, de la séparation, de la parole.
Elles ne font plus naître des enfants.
Elles font naître du sens.
Et peut-être est-ce cela, au fond, la grande hypothèse de la grand-mère : le vivant garde auprès de lui celles qui peuvent encore transmettre ce que les plus jeunes ne savent pas encore qu’ils auront besoin de savoir. Voir moins