20/05/2026
Le ministre wallon de la Santé, de l'Environnement, des Solidarités et de l'Économie sociale Yves Coppieters (Les Engagés) a annoncé ce mardi sur Facebook une Task Force sur la pénurie dans le secteur social. Le Forem recense 1033 travailleurs sociaux disponibles, mais les institutions peinent à recruter et à fidéliser.
Le ministre y voit "un signal à analyser avec lucidité" et confie le diagnostic au SPW IAS, au Forem, à l'AVIQ, à l'IWEPS, à l'ARES et au Haut Conseil Stratégique. Sauf qu'il suffit d'entrer dans n'importe quel CPAS, AMO, service de santé mentale ou structure bas seuil pour comprendre pourquoi les assistants sociaux et les éducateurs disponibles ne postulent pas. Les gens ne sont pas introuvables. Ils ne refusent pas seulement un poste, ils quittent le métier pour aller voir ailleurs.
Le ministre écrit que les institutions peinent à "recruter et fidéliser" leurs équipes. Le mot "fidéliser" mérite qu'on s'y arrête. Il vient du vocabulaire RH du privé, où l'on fidélise un client. Appliqué au social, il sous-entend que les travailleurs partent par caprice ou par défaut de management. La réalité est plus simple. Les gens partent parce qu'ils craquent. Un assistant social de CPAS gère couramment plus de cent dossiers actifs. Un éducateur en AMO passe ses journées à expliquer à des familles qu'il n'y a plus de logement social avant des années, plus de place en pédopsychiatrie avant des mois, plus de budget pour les aides facultatives.
À cela s'ajoute le traumatisme vicariant, l'usure psychique documentée depuis trente ans qui s'installe à force d'accompagner une souffrance que les outils disponibles ne peuvent plus résoudre, et qui n'est toujours pas reconnue comme risque professionnel structurel. Ce n'est pas un problème de fidélisation, c'est un problème de soutenabilité du poste.
S'ajoutent les injonctions contradictoires. Accompagner et contrôler, prendre le temps du lien et tenir des cadences administratives qui rendent ce lien impossible, respecter l'autonomie des bénéficiaires et atteindre des objectifs d'activation. Ce double langage institutionnel vient des cahiers des charges imposés par les pouvoirs subsidiants, dont fait partie le SPW IAS qui siège dans la Task Force annoncée. On va donc demander aux producteurs du problème de produire les solutions.
Le tableau s'aggrave encore pour les équipes de première ligne du sans-abrisme. Maraudes, accueils de jour, équipes mobiles, structures bas seuil. Là, les travailleurs accompagnent quotidiennement des personnes pour lesquelles il n'existe tout simplement plus de solution disponible. Hébergements d'urgence saturés, Housing First sous-doté, santé mentale inaccessible, addictions sans prise en charge tenable. On travaille dehors par tous les temps, on porte le matériel, on marche, on encaisse la violence et les scènes de consommation, et on rentre chez soi en sachant qu'on retrouvera les mêmes personnes dans la même rue le lendemain. Ce métier n'est ni reconnu statutairement, ni correctement payé, ni protégé par une reconnaissance de sa pénibilité physique et psychique. Sa seule visibilité publique survient quand quelqu'un meurt de froid en rue, et disparaît avec la fin du redoux.
Le cadre budgétaire achève le tableau. Le gouvernement wallon MR-Engagés a acté en octobre dernier 270 millions d'euros d'économies structurelles pour 2026, dont 83,7 millions sur les aides APE qui financent une partie du non-marchand et 28,3 millions sur la dotation de l'AVIQ qui ne sera pas indexée. Coppieters lui-même a résumé la ligne en six mots : "faire mieux avec les mêmes moyens". C'est précisément l'inverse de ce que demandent les travailleurs sociaux, qui font déjà mieux avec moins depuis quinze ans.
Bruxelles a illustré la même mécanique en pire au début 2026. Faute de gouvernement régional formé depuis les élections de juin 2024, les budgets fonctionnent en douzièmes provisoires. Plusieurs structures sociales bruxelloises ont licencié, non renouvelé des contrats ou suspendu des projets, faute de visibilité sur leurs subventions. Le métier d'assistant social ou d'éducateur ne tient pas sur un contrat standard, il tient sur des enveloppes annuelles renégociables, des projets pilotes à durée limitée, des subsides facultatifs révocables, des points APE menacés de suppression. Aucun professionnel ne reste durablement dans un secteur où son existence dépend d'un arbitrage politique annuel.
Il n'y a donc pas de pénurie de candidats, il y a une pénurie d'employeurs en capacité d'offrir des conditions tenables. Le Forem lui-même note qu'une offre d'emploi sur deux dans le secteur n'est pas un CDI. Les diplômés ne disparaissent pas dans la nature, ils basculent vers la fonction publique hors social, vers les ressources humaines en entreprise, vers la formation ou la médiation en indépendant, vers l'enseignement. Autant de métiers où la formation en travail social reste un atout, mais où la charge émotionnelle, les horaires et la rémunération sont objectivement moins punitifs.
La Task Force annoncée n'inclut aucun représentant des travailleurs de terrain ni des bénéficiaires. On parlera donc des travailleurs sociaux sans eux. Le résultat est prévisible. Un rapport, des recommandations sur la formation, un effort de communication, et le cœur du problème intact.
Si le ministre veut redonner de l'attractivité au social, le levier est connu. Refinancement structurel des employeurs, augmentation des ratios d'encadrement, généralisation des CDI, reconnaissance du traumatisme vicariant comme risque professionnel. Tout le reste est de la communication.