05/17/2026
Quand la loi commence enfin à comprendre la violence conjugale
La récente décision de la Cour suprême du Canada sur le contrôle coercitif, combinée à l’entrée en vigueur de la Loi Gabie Renaud, marque un tournant important dans la manière dont la justice commence enfin à comprendre cette violence souvent invisible.
Pendant longtemps, nos institutions ont surtout reconnu la violence lorsqu’elle devenait visible : une plainte criminelle, une agression grave, une hospitalisation, un féminicide.
Mais bien avant cela, de nombreuses femmes vivaient déjà dans la peur.
Contrôle des déplacements, des finances, des communications, isolement, surveillance, menaces implicites, manipulation psychologique : une violence parfois sans traces physiques, mais profondément destructrice.
Comme psychiatre travaillant depuis plus de vingt ans auprès de femmes victimes de violence conjugale et de trauma, je vois quotidiennement les conséquences de cette emprise. Stress post-traumatique complexe, hypervigilance, anxiété chronique, dépression, isolement social, perte d’identité et atteinte importante au fonctionnement.
Les enfants n’en sortent pas indemnes non plus.
Même sans voir directement de violence physique, ils grandissent dans des environnements marqués par la peur, la tension et l’imprévisibilité. Leur développement affectif et relationnel peut être profondément altéré par ce climat de contrôle constant.
La décision récente de la Cour suprême est importante parce qu’elle déplace enfin le regard de l’événement violent vers le système de domination lui-même.
Elle reconnaît qu’une personne peut être progressivement privée de sa liberté, de son autonomie et de sa santé mentale sans nécessairement présenter de blessures visibles.
Mais il reste encore beaucoup à faire.
Former les juges, les avocats, les policiers, les médiateurs, les intervenants sociaux et les professionnels de la santé à reconnaître les dynamiques de contrôle coercitif sera essentiel.
Parce qu’au fond, l’enjeu dépasse largement la violence conjugale.
Il s’agit de savoir quel type de société nous voulons être.
Une société qui attend des ecchymoses, des hospitalisations ou des féminicides avant de croire les femmes.
Ou une société capable de reconnaître qu’une personne peut être détruite lentement, psychologiquement, socialement et physiquement, bien avant qu’elle ne soit en danger de mort.
Empêcher une femme de mourir ne devrait jamais être considéré comme un objectif suffisant.
Le véritable progrès commencera le jour où nos lois, nos tribunaux et nos institutions auront enfin comme ambition non seulement de sauver la vie des femmes, mais aussi de leur rendre pleinement leur liberté, leur sécurité, leur santé mentale et leur dignité.