19/07/2022
Recueil d'expériences sur la clinique du covid. (Printemps 2020)
Durant cette période de pandémie mondiale, comme pour tous les professionnels de santé, le métier de psychologue est mis à l' épreuve.
Dans l'hôpital psychiatrique où je travaille depuis vingt trois ans, les psychologues racontent, parlent de leur activité professionnelle, de leur nouvelle façon d'exercer, de leur nouveau terrain d'exercice pendant cette période : En service intra hospitalier l'une me disait, "les conditions changent d'une semaine à une autre, d'un jour à l'autre".
En arrivant une infirmière se confie "quand j'arrive dans le service le matin, j'appuie sur play et je ne réfléchis pas.." "Est ce que nous nous adaptons ou est ce que nous éprouvons sans réfléchir au risque de s'effondrer.."
Ainsi donc, dès le début du confinement, la vie des services se modifie, se réorganise et notre clinique aussi. Le psychologue ne reste pas dans son bureau et est souvent traversé par une perte de ses repères habituels. Il doit faire preuve de créativité et développe au fil des semaines sa pratique. Ainsi, certaines ont mis en place des entretiens "buissonniers",c'est-à-dire dans le parc ou "déambulatoires", qui lui permet de maintenir une continuité dans les soins. Dans d'autres services, le psychologue consulte "au chevet de", dans les chambres, en observant les règles de sécurité de distanciation physique, en portant un masque ou pas, "au cas par cas". Une collègue se construit un cadre amovible afin de faire tomber le masque et de consulter à nouveau dans son bureau, rendant la rencontre plus vraie. Dans un ehpad où j'ai travaillé, j'ai développé une clinique de la rencontre en allant vers les personnes âgées malades à travers les couloirs, les espaces collectifs et dans les chambres, au plus près de l'intimité de chacun. C'est ce qui m'a permis de découvrir que la rencontre avec le sujet âgé est singulière en tous points. Je me suis rendue compte que je ne pouvais pas rester dans mon bureau et qu'en étant " au chevet de " la personne, je parvenais à effectuer mes consultations, les écoutant comme des personnes ayant une histoire à raconter, avec des traumatismes et des résiliences, des habitudes et des repères, un bagage émotionnel, un itinéraire psychologique et médical.
Avec la fermeture des structures extra hospitalière, les psychologues repensent aussi leur clinique, donnant la possibilité aux patients dont le travail psychothérapeutique était entamé avant le confinement de le poursuivre sous une nouvelle forme, par des consultations téléphoniques. Quasiment tous les patients adoptent cette modalité de consultation. Cela vient soulever un questionnement pour les autres patients sur liste d' attente déjà depuis plusieurs mois. Peut on débuter une psychothérapie par téléphone ? ou par visio conférence ? Des psychologues ayant déjà développé cette clinique spécifique, avant le confinement,
mettent en avant combien ce dispositif téléphonique permet d'effectuer un véritable travail de perlaboration. Il permet de donner aux patients la possibilité d'entamer un travail thérapeutique qu'ils n'auraient probablement pas mené dans d'autres cadres. Le processus à l'œuvre dans ce dispositif est semblable au processus à l'œuvre dans un travail d'inspiration analytique, en face a face. Certains parlent de dispositif thérapeutique en voix -à -voix. Par téléphone, la rencontre clinique a bien lieu passant par l'oreille et la voix essentiellement et mène le patient sur un chemin thérapeutique. Cette clinique par téléphone ne se substitue pas au travail psychologique traditionnel mais peut être une alternative et s'avère intéressante pour des personnes qui sont en difficulté pour consulter un psychologue en face à face. Plusieurs d'entre nous l' expérimentent durant cette période particulière et témoignent de la spécificité de ce travail qui nécessite pour le clinicien une mobilisation importante sur le plan de l'attention et du travail de la pensée. Il s'agit d'être ensemble sans se voir. Pas de représentation du corps de l'autre, de ses mimiques, de son allure, de sa posture, de son odeur. Les représentations que le clinicien a de son patient ne sont qu'imaginaires. Mais celles ci sont mises au travail. C'est aussi
un investissement de l'ouïe et de la voix qui est nécessaire. Certains patients disent que c'est plus compliqué sans voir l'expression du visage et le regard mais d'autres sont très au travail ( plutôt les névrosés). Le clinicien travaille autant sur ce qu'il ressent, perçoit de son patient que ce qu'il laisse percevoir de lui. La frontière entre soi et l'autre est plus ténue, floue et c'est un travail psychique important à faire de différenciation entre soi et l'autre.
Et puis, des psychologues ont aussi expérimenté l'entretien par téléphone dans l'anonymat, dans le cadre de la mise en place d'une plateforme téléphonique qui a été fortement sollicitée. Les personnes appelants s'adressent à un professionnel de l'écoute ce qui a des effets thérapeutiques déjà. Au téléphone, il est plus facile de parler de soi, notamment dans un cadre anonyme, de se libérer en se laissant aller à des confidences, en livrant des doutes, des angoisses, en avouant un moment de déprime, des idées noires ou suicidaires. La pratique semble montrer combien la nature intime de la rencontre s'instaure rapidement. Cette modalité d'aide psychologique par téléphone repose sur l'immédiateté de la rencontre, le repli derrière l'anonymat et la distance avec la voix sans être sous le regard de l'autre à un moment où le besoin de dire sa problématique devient possible.
Cette période a ainsi permis aux psychologues de l'Hôpital psychiatrique du département où je travaille, de se réinventer pour maintenir une continuité des soins. Il me semblait intéressant de laisser une trace écrite sur toutes ces expériences professionnelles partagées.