17/08/2026
Enfants et Adultes, refuge intérieur, quand le dehors devient trop grand. Enfants, adultes et refuge intérieur. Travailler les transitions : apprendre à sortir sans perdre son dedans
Il suffit parfois d’observer une scène devenue familière, un enfant qui préfère rester dans sa chambre plutôt que descendre jouer dehors, un adolescent qui vit essentiellement derrière une porte fermée, un jeune adulte qui étudie, travaille, mange, joue et entretient ses relations sans presque jamais quitter l'intérieur de sa maison.
Ici, nous parlons des enfants mais le phénomène ne concerne pas seulement les plus jeunes car de nombreux adultes organisent désormais une part considérable de leur existence depuis leur domicile : travail, achats, loisirs, rencontres, relations sociales, sexualité, démarches administratives ou bien divertissements.
L’intérieur n’est plus seulement aujourd'hui un lieu où l’on revient après avoir vécu dehors. Les équilibres du passé se sont renversés car progressivement il est devenu parfois le lieu principal où la vie se déroule.
Cette transformation peut naturellement être pensée à partir des évolutions sociales et technologiques. Les écrans permettent de travailler, de jouer, de communiquer, de consommer et de rencontrer sans déplacement. L’espace domestique s’est ainsi considérablement enrichi de possibilités. Mais la psychanalyse pourrait se demander ce que ces changements induisent, produisent et de quel symptôme parlons nous.
Pourquoi le dehors serait désirable principalement à distance ?
L’intérieur comme enveloppe
Pour comprendre ce phénomène, il faut d'abord prendre au sérieux la fonction psychique de l'espace.
La maison n'est jamais uniquement une construction matérielle. Elle constitue une enveloppe, une frontière entre soi et le monde. Elle permet de se retirer, de se retrouver, de contrôler les entrées et les sorties, le bruit, les regards, les sollicitations. Elle est faite de nos investissements, de nos rapports à nos objets parentaux, de nos vécus.
Progressivement l'enfant au gré de ses expériences infantiles devrait arriver à intégrer que le monde extérieur peut être supportable parce qu'il existe un lieu où revenir. Une zone de confortabilité loin du tumulte extérieur, un espace sécure.
Dans cette perspective donc le chez-soi participe à la construction d'une sécurité fondamentale. Pourtant habiter un intérieur n'est pas nécessairement la même chose que pouvoir habiter le monde.
La clinique psychanalytique de l'habiter souligne précisément cette différence entre occuper un logement et être capable d'y construire un véritable « chez-soi ». La maison peut protéger, mais elle peut aussi devenir une frontière défensive contre tout ce qui vient de l'extérieur.
J'aimerai m'att**der sur l'interface entre le dedans et le dehors et sur ce que nous nommons le seuil. Celui-ci ne se situe pas à l'intérieur et n'est pas non plus sur l'extérieur. C'est un espace intermédiaire tel qu'une porte, une fenêtre, un balcon, le jardin, la rue, la cour, un porche...
Symnoliquement le seuil représente la frontière, une zone où il peut y avoir un passage.
Dans certaines configurations psychiques, préférer l'intérieur n'est pas forcément une problématique mais cela le deviendra lorsqu'il n'y aura plus la possibilité de franchir le seuil et que sortir, dehors pourra alors être vécu comme une exposition à divers risques et situations allant de l'inconfortable à l'inssuportable ou bien produisant des réactions phobiques innomables.
Il sera alors difficile par exemple de s'exposer au regard de l'autre, à l'imprévisible, au conflit avec autrui, au bruit, à des stimulations, à l'échec, à l'image de son corps, au désir de l'autre etc.
Dans ce cas privilégier l'intérieur permet alors une forme de maîtrise et de controle sur un environnement externe considéré comme mettant à mal.
Depuis l'intérieur il est aisé de savoir qui entre, qui sort, de choisir ce que l'on regarde, de stopper une conversation, éteindre la télé, fermer portes, fenêtres ou volets. Il y a dans cette dynamique la volonté de controler les paramêtres du monde extérieur.
Winnicott évoque la nécessité d'avoir un espace suffisamment sécurisant. C'est un besoin fondamental. Pour le psychanalyste britannique, le développement du sujet nécessite un environnement suffisamment sécurisant permettant progressivement de passer d'une dépendance initiale à une capacité d'exister davantage par soi-même.
Son concept d'espace potentiel est particulièrement fécond ici. Winnicott situe le jeu dans un espace intermédiaire entre le monde interne et la réalité extérieure.
« C’est en jouant et seulement en jouant que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif. »
Dans son ouvrage Jeu et Réalité, le jeu constitue justement une expérience où le sujet peut explorer le monde sans être immédiatement soumis à toute la dureté du réel. Il permet de créer, d'expérimenter, de transformer et de symboliser.
Le problème contemporain nous pousse à nous interroger sur la modification de ces espaces potentiel aujourd'hui qui se réduisent de plus en plus à l'espace domestique ou numérique avec une diminution pout certains d'entre nous à ces allers retours entre le dedans et le dehors.
Dans notre ère moderne l'enfant peut jouer, sans sortir, un adolescent va rencontrer ses amis, au travers d'un écran. La barrière de l'intime n''est plus la même que par le passé où par nature les habitations, l'intérieur des maisons, se faisait beaucoup plus nombreuses.
Aujourd'hui l'adulte peut travailler, communiquer, consommer et se divertir sans rencontrer physiquement l'altérité et ainsi d'autres individus. Nous assistons à une réduction des expériences et des espaces d'entre deux, de transition. Or le développement psychique suppose précisément la possibilité de passer du dedans au dehors, du familier à l'étranger, du connu à l'inconnu.
Ainsi le refuge devient un retrait. Car se refugier n'est pas se retirer. Le retrait va être une organisation défensive durable qui va s'installer pour se protéger de l'extérieur considéré comme trop menaçant. Le refuge à l'inverse est une zone de récupération, de recharge avant de repartir.
Il est aisé malheureusement de passer d'un désir de rester chez soi à "je préfère rester chez moi car dehors c'est fatiguant ou bien à je ne vois pas pourquoi j'irai là à je n'ai plus l'énergie de sortir.
Nous voyons bien comment la situation qui de prime abord ne paraît pas problématique mais qu'elle peut vite le devenir sans réelle conscience de l'individu.
La différence paraît minime mais en réalité, elle ne l'est pas. Dans le premier exemple l'intérieur est une base de sécurité, dans le second, il peut devenir une forteresse psychique, une manière de s'isoler, s'enfermer sous couvert de protection.
Lorsque le familier devient inquiétant pour rejoindre le concept d'inquiétante étrangeté ou d'Unheimliche, nous pourrions dire que le dehors n'est pas nécessairement objectivement dangereux mais qu'il peut être devenu psychiquement étranger. Et c'est ce qui nous intéressera ici. Le monde auparavant familier ne l'est plus autant. La chambre, la maison deviendront extraordinairement rassurants. L'individu va alors construire à son image un monde plus à sa mesure.
La chambre, la maison ont cette fonction particulère que nous appelons le territoire du Moi.
Elles constituent une première forme d'espace privé, surtout la chambre qui est un lieu où les parents n'entrent plus totalement, où le sujet peut expérimenter une identité, une sexualité, des goûts, des appartenances.
Fermer la porte va être un acte développemental parfaitement normal et que la chambre soit sans porte ou qu'elle se transforme en "moulin" où toute la famille rentre et sort sans réserve n'est donc absolument pas l'idéal et va questionner autour de fonctionnement familiaux incestuels.
Mais cette fermeture peut également prendre une autre signification. La porte ne sépare plus seulement l'adolescent de ses parents, elle le sépare du monde. La chambre devient alors un espace où tout peut être maîtrisé. Les objets vont être choisis, la lumière sera contrôlée et il y aura possiblement des interactions interrompues.
Dans l'espace privé, intime, le corps peut être soustrait au regard et l'écran permet d'être simultanément présent et absent.
Cela permet d'être relié au monde sans avoir à le rencontrer. Ainsi, l'écran peut être pensé comme une nouvelle fenêtre. Mais celle-ci sera paradoxale car elle permet de voir le monde sans être exposé à lui.
Il est possible alors de regarder des personnes sans être regardé, de communiquer sans être physiquement présent et d'explorer sans se déplacer, de ne pas rencontrer directement l'obje du désir.
L'écran peut donc constituer une extension de l'espace potentiel winnicottien, mais il peut aussi devenir une paroi défensive extrêmement efficace.
La question clinique serait donc de se demander ce que rester à l'intérieur permettrait d'éviter et surtout qu'est ce que je peux faire à l'intérieur, derrière un écran que je ne peux plus bien faire dans la réalité.
Cette distinction est essentielle car le corps aussi reste à l'intérieur et sortir suppose de mettre son corps en mouvement.
Marcher, être vu, rencontrer des regards, sentir la température, le bruit, le vent, les odeurs, les autres corps. L'extérieur réintroduit une expérience sensorielle beaucoup plus imprévisible. À l'intérieur, le sujet peut contrôler son environnement sensoriel. Lumière, bruit, température peuvent être réglés.
Le monde extérieur impose au contraire ses propres rythmes.
Dans une société où l'on peut satisfaire une quantité croissante de besoins sans bouger, le déplacement devient progressivement moins nécessaire mais psychiquement plus coûteux.
L'OMS souligne d'ailleurs que les modes de vie sont devenus plus sédentaires notamment avec le développement des transports motorisés et l'augmentation de l'utilisation des écrans pour le travail, l'éducation et les loisirs. Mais ces données ne disent pas ce que le symptôme signifie pour un sujet particulier.
Et c'est précisément là que la psychanalyse apporte autre chose car sortir c'est rencontrer l'autre et c'est une exposition à son propre désir.
Le dehors confronte à la différence des corps, des générations, des sexes, des classes sociales, des styles, des réussites et des échecs. Il confronte également à la frustration où tout n'est pas disponible, tout ne peut être controlé, où tout le monde ne répond pas, où il y a du refus et de l'effacement, de la comparaison, de la déception, bref, un lieu fait d'altérité. L'intérieur peut donc être particulièrement séduisant, car réduisant cette alterité avec la promesse de proposer un monde plus prévisible.
Le monde numérique donne ainsi au sujet une capacité de contrôle de son environnement que le monde réel ne permet évidemment pas. La Tv peut remplacer le numérique, tout comme le fait de réduire ses activités et de priviligégier l'intérieur de la maison. Une forme de maîtrise du cadre de vie et des expériences qui en découlent.
Mais ne serait ce pas là une illusion ?
Travailler les transitions, apprendre à sortir sans perdre son dedans
Dans le travail avec une patiente qui tend à privilégier massivement l’espace intérieur, nous avons choisi de ne pas faire de la sortie un objectif en soi. Il ne s’agissait pas de lui demander de « sortir davantage », comme si le problème résidait simplement dans un comportement d’évitement.
Nous avons plutôt travaillé sur la transition entre le dedans et le dehors.
Car pour cette patiente, sortir ne signifiait pas simplement franchir une porte. La sortie pouvait être vécue comme une rupture avec un espace sécurisant, comme une exposition brutale à un monde extérieur difficilement contrôlable. En arrêt maladie, aller faire les courses, se rendre à un rendez vous médical, se déplacer en ville était extrèmement couteux, source d'angoisse qui régulièrement la poussait à éviter, reporter, procrastiner...
Le retour à l’intérieur, quant à lui, pouvait prendre la forme d’un soulagement massif, renforçant progressivement l'association : dehors = tension / dedans = apaisement.
L'enjeu thérapeutique a donc été de créer une troisième possibilité : sortir tout en conservant psychiquement un dedans suffisamment présent pour pouvoir y revenir.
Il ne s'agit plus de choisir entre le dedans et le dehors, mais d'apprendre à circuler entre les deux. Nous avons ainsi travaillé à partir de ce que l'on pourrait appeler une zone de confort, non pas comme un espace dans lequel il faudrait maintenir indéfiniment la patiente, mais comme une base de sécurité à partir de laquelle l'exploration devient possible.
Le travail consistait à repérer pour elle :
« Jusqu'où puis-je aller dehors tout en sachant que je peux revenir avant que cela ne devienne trop ? »
Cette formulation modifie profondément le rapport à la sortie.
Il ne s'agit plus de se confronter au dehors jusqu'à épuisement ou débordement, mais d'expérimenter progressivement que l'on peut s'éloigner sans perdre son sentiment de sécurité.
Il s'agissait de renforcer le fait que les allers et venues sur l'extérieur étaient avant tout des expériences qui possiblement de réussiraient pas mais permettraient de trouver comment aller mieux.
De mon côté j'insite en tant que thérapeute sur le tissage essentiel d'une alliance thérapeutique qui permet de au patient de se sécuriser et de tenter les expériences non pas seul mais en appui avec le thérapeute qui va renforcer la confiance en soi, la confiance en l'autre dans la relation.
Nous questionnerons en parrallèle les expériences personnelles du patient de manière à ce que la relation thérapeutisue au gré du transfert patient/parent/therapeute soit réparateur et qu'il puisse favoriser des expériences de sorties sur l'extérieur.
La porte devient alors moins une frontière infranchissable qu'un seuil.
Il est possible alors de penser qu'il est possible de sortir, de revenir et de ressortir.
Le jeu de la bobine et du For Da de Freud est aussi un essentiel. Tel un enfant qui apprend à faire du vélo sans roulette le patient va expérimenter les sorties et les entrées de la maison, intérieur, extérieur. Ainsi le mouvement de va-et-vient passe du symbolique au réel et créé une inscription positive qui devient lui-même une expérience psychique.
La patiente va apprendre que partir n'est pas abandonner son refuge. Chez certaines personnes, sortir peut être inconsciemment associé à une perte : perdre la sécurité, perdre le contrôle, perdre le lieu protecteur.
Nous travaillons alors sur l'idée que quitter momentanément son espace intérieur ne signifie pas le perdre.
La patiente a pu peut ainsi commencer à découvrir que la sécurité n'est pas uniquement contenue dans les murs de son logement : elle peut progressivement devenir une expérience psychique transportable.
C'est là que le concept winnicottien d'espace potentiel prend toute sa pertinence. L'objectif n'est pas de supprimer le monde intérieur au profit de la réalité extérieure, mais de permettre au sujet de disposer d'un espace intermédiaire dans lequel il puisse expérimenter, jouer, se déplacer et rencontrer l'autre sans être immédiatement débordé.
Une dimension importante du travail consiste également à repérer le moment où la sortie cesse d'être une expérience d'exploration pour devenir une expérience de dépassement.
Nous cherchons donc moins à mesurer la distance parcourue qu'à identifier les signaux internes :
À quel moment mon corps commence-t-il à se tendre ?
Quand est-ce que l'inquiétude monte ?
Est-ce encore de l'inconfort ou déjà du débordement ?
Puis-je revenir maintenant, avant que mon système ne soit saturé ?
La possibilité de revenir volontairement constitue ici un élément essentiel. Je peux sortir parce que je sais que je peux revenir.
Et paradoxalement, c'est parfois cette possibilité du retour qui permet d'aller un peu plus loin. Ce travail permet progressivement de transformer la maîtrise.
L'objectif thérapeutique n'est pas de faire disparaître la zone de confort. Il est de l'élargir progressivement, jusqu'à ce que le dehors puisse lui aussi devenir suffisamment familier.
Le mouvement thérapeutique pourrait finalement être résumé par au début, je dois être dedans pour me sentir en sécurité, puis je peux sortir parce que je sais que je peux revenir dedans et que je peux emporter jne part de cette sécurité lorsque je suis dehors.
C'est peut-être là que se situe le véritable enjeu du travail des transitions. Il ne s'agit pas de faire sortir le sujet de son refuge, mais lui permettre de transformer peu à peu le refuge externe en sécurité interne.
Le dedans n'est alors plus un lieu dont il faut s'arracher. Il va devenir une base à partir de laquelle il devient possible de rencontrer le dehors.
Et entre les deux, il y a le seuil : cet espace fragile et précieux où le sujet apprend progressivement que partir ne signifie pas perdre, et revenir ne signifie pas échouer.
J'apporte ici un éclairage sous un angle précis qui n'évoque pas l'aspect transgénérationnel même si celui-ci bien sûr fait parti des lectures et analyse autour de la question de l'habiter, du seuil et de l'inertie ou l'impossibilité de se mettre en mouvement sur l'extérieur.
Nous retrouvons des dynamiques et des vécus traumatiques.
Karine Henriquet Psychologue Clinicienne Psychanalyste Psychothérapeute