03/06/2026
La souffrance n’est pas toujours le problème.
Lorsqu’une personne pousse la porte de mon cabinet, c’est rarement par curiosité.
Elle vient parce que quelque chose fait souffrir.
Parfois, il s’agit d’une anxiété devenue envahissante. D’un sentiment de vide qui s’installe. D’une tristesse persistante. D’une colère qui surgit trop souvent ou trop intensément. D’un épuisement qui ne disparaît plus malgré le repos. Parfois encore, ce sont des difficultés relationnelles qui se répètent, comme si les mêmes scénarios revenaient inlassablement sous des visages différents.
Face à cette souffrance, la demande est généralement légitime et compréhensible : « Je voudrais que cela s’arrête. »
Nous vivons dans une société qui valorise la rapidité des solutions. Lorsque quelque chose dysfonctionne, nous cherchons naturellement à le corriger au plus vite. Une douleur physique appelle un traitement. Une panne appelle une réparation. Il est donc logique d’aborder la souffrance psychique avec la même attente.
Pourtant, l’expérience clinique conduit souvent à nuancer cette manière de voir les choses.
Car si la souffrance est bien ce qui amène à consulter, elle n’est pas toujours le véritable problème.
Depuis plus d’un siècle, différentes approches en psychologie ont montré que les symptômes psychiques possèdent souvent une fonction. Cela ne signifie pas qu’ils sont bénéfiques ou qu’il faudrait les conserver à tout prix. Cela signifie simplement qu’ils ne sont pas toujours des erreurs de fonctionnement.
Ils peuvent parfois être compris comme des tentatives d’adaptation.
Une personne qui développe une anxiété importante n’est pas nécessairement victime d’un esprit qui fonctionnerait mal. Cette anxiété peut avoir émergé dans un contexte où il a fallu rester constamment vigilant.
Une personne qui peine à faire confiance n’est pas forcément « trop méfiante ». Il arrive que cette méfiance ait été construite à partir d’expériences où la confiance a été blessée à plusieurs reprises.
Une personne qui contrôle tout peut être perçue comme rigide. Pourtant, ce contrôle a parfois représenté pendant longtemps la meilleure solution dont elle disposait pour maintenir un équilibre psychique acceptable.
Avec le temps, ces stratégies peuvent devenir coûteuses. Elles peuvent même devenir une source de souffrance à part entière. Mais cela ne retire rien au fait qu’elles ont souvent eu une raison d’apparaître.
Carl Gustav Jung écrivait : « Ce à quoi nous résistons persiste. »
Cette phrase est parfois mal comprise. Elle ne signifie pas qu’il faudrait se résigner à souffrir ou accueillir passivement tout ce qui nous traverse.
Elle rappelle plutôt une observation fréquente en psychothérapie : plus une personne lutte exclusivement contre un symptôme, plus elle risque parfois d’en renforcer involontairement la présence.
Celui qui surveille en permanence son anxiété finit souvent par devenir anxieux de son anxiété.
Celui qui cherche à tout prix à ne plus être triste peut se retrouver prisonnier d’une lutte incessante contre sa propre vie émotionnelle.
Celui qui refuse catégoriquement certaines parts de lui-même passe parfois une énergie considérable à tenter de les maintenir hors de sa conscience.
C’est là qu’un déplacement de regard devient possible.
Au lieu de se demander uniquement comment faire disparaître un symptôme, il devient parfois utile de se demander pourquoi il est apparu.
Que tente-t-il de protéger ?
Que cherche-t-il à signaler ?
Quelle fonction a-t-il remplie jusqu’à présent ?
Cette manière d’aborder la souffrance ne vise pas à la justifier. Elle vise à la comprendre.
Car lorsqu’un symptôme est considéré uniquement comme un ennemi à abattre, il arrive que l’on passe à côté de ce qu’il cherche à exprimer.
J’aime parfois utiliser l’image du voyant lumineux sur le tableau de bord d’une voiture.
Lorsque le voyant s’allume, il peut être agaçant. Inquiétant même.
Mais le problème n’est pas le voyant.
Le voyant indique simplement que quelque chose mérite notre attention.
Le faire disparaître sans chercher à comprendre son origine ne résout généralement rien.
En thérapie, il arrive souvent que le travail ne consiste pas d’abord à supprimer la souffrance, mais à comprendre ce qu’elle raconte de l’histoire de la personne, de ses tentatives d’adaptation, de ses besoins, de ses blessures ou de ses ressources encore inexploitées.
Et c’est parfois là que se produit un paradoxe intéressant.
Lorsque la souffrance cesse d’être considérée uniquement comme un adversaire, lorsqu’elle devient un objet de curiosité plutôt qu’un simple obstacle, quelque chose commence souvent à bouger.
La personne ne se résume plus à son symptôme.
Elle découvre progressivement ce qui se joue derrière lui.
Et il n’est pas rare que certaines souffrances commencent à perdre de leur intensité précisément au moment où l’on cesse de vouloir les faire taire à tout prix.
Peut-être parce qu’avant de disparaître, certaines d’entre elles ont d’abord besoin d’être entendues.
Et parfois, un texte vient simplement mettre des mots sur quelque chose qui était déjà là, sans que l’on sache vraiment quoi.
Si la lecture de celui-ci a fait résonner une réflexion, une émotion ou une interrogation particulière, vous pouvez me contacter afin que nous prenions le temps d’en parler.
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