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PMA : la délicate question de l’arrêt des traitements

Des médecins évoquent les critères qui les mènent à mettre fin à un parcours de procréation médicalement assistée

Camille Stromboni

Dans le témoignage de Charlotte Bourdin, 37 ans, le tiraillement est omniprésent. « Etre engagée depuis plus de huit ans dans un parcours de procréation médicalement assistée[PMA], c’est sûr que ça paraît peu efficace, et ça ne me semble pas normal d’en arriver là,confie l’enseignante. En même temps, ma plus grande peur, c’est que les médecins me disent stop. »En quasiment une décennie, la trentenaire a été prise en charge dans trois centres de PMA différents – un à Paris, et deux en Alsace, où elle vit. Elle a réalisé trois fécondations in vitro (FIV), avec ponction ovocytaire sous anesthésie, puis transfert embryonnaire. Sans oublier deux autres essais n’ayant pas abouti à un embryon. Est-ce trop ? Elle n’élude pas la question. « Ça peut ressembler à de l’acharnement, et à chaque échec, on se demande, mon conjoint et moi, si c’est vraiment sain de continuer. Mais notre désir est tellement fort… On a la chance de savoir que ça en vaut la peine. » Charlotte Bourdin et son conjoint sont déjà parents d’un petit garçon, né après un premier parcours de PMA de quatre ans.

Alors que des millions de femmes et de couples empruntent désormais ces parcours médicaux pour avoir des enfants à la suite de problèmes d’infertilité, la question de savoir « jusqu’où traiter ? » se pose d’autant plus. Les Etats généraux de la bioéthique, lancés en janvier, pour préparer une future révision de la loi, ont mis en outre à l’ordre du jour cette question, autour du thème de la « sobriété en médecine ». Lors de son audition devant les sénateurs, le 8 avril, le président du Comité consultatif national d’éthique, Jean-François Delfraissy, a inscrit la PMA dans le champ des questionnements de manière très concrète : « Quand on est une femme de plus de 40 ans, à la quatrième tentative de FIV, avec un pourcentage de chances[de succès] inférieur à 1,5 %… on peut s’interroger,[se demander] si c’est encore raisonnable », a estimé le professeur de médecine.

Cette réflexion ne manquera pas de faire débat, chez les patientes comme chez les médecins, ces derniers reconnaissant une part de subjectivité dans les décisions prises au quotidien. Va-t-on trop loin, dans ce domaine encore très récent de la médecine ? Comment se font les choix ? L’âge est-il le critère déterminant ? Ces questions qui s’imposent en oncologie, en réanimation, en gériatrie, et, de manière plus générale, quand il s’agit d’une décision d’ordre vital au sens premier du terme, valent aussi pour la prise en charge de l’infertilité.

« Droit au remboursement »

Commencer, continuer, arrêter les traitements, qui se concentrent principalement autour de la stimulation ovarienne, l’insémination artificielle ou la FIV… « C’est une réflexion globale, menée au cas par cas, selon l’âge, bien sûr, qui est un facteur majeur de fertilité, mais aussi en fonction des bilans sanguins et des différents résultats d’examens, sur la réserve ovarienne[stock de follicules ovariens à la naissance], la réponse aux traitements…,explique Thomas Fréour, chef du service de médecine de la reproduction au CHU de Nantes. Au fil du parcours, il y a aussi le ressenti en consultation qui entre en jeu : certains couples arrivent à un moment où l’on peut parler d’une autre étape, comme un recours au don de gamètes, ou de l’adoption. D’autres ne sont prêts à rien d’autre, quand bien même leurs chances deviennent extrêmement faibles. »

La balance bénéfice-risque, censée être soupesée avant chaque décision, se retrouve dans uneconfiguration particulière en PMA par rapport à d’autres domaines, du fait des règles autour du remboursement par l’Assurance-maladie :quatre tentatives de FIV et six inséminations artificielles sont prises en charge, avec un âge « limite » fixé à 43 ans pour la femme. Ce cadre légal est à double tranchant, rapportent les médecins. « Si la limite d’âge peut nous aider, ce “droit au remboursement Sécu” peut nous mettre en porte à faux,relève le docteur Fréour. Il nous est opposé de plus en plus, or ce n’est pas un droit à une prise en charge médicale : le médecin n’est pas distributeur de soins, il doit juger de ce qui est faisable et raisonnable, avec cette boussole de ne jamais nuire à la patiente, de ne pas être dans l’acharnement. »

Le moment-clé, où la position du médecin peut varier, au risque de provoquer l’incompréhension des patientes, est celui de l’arrêt du parcours. « La variabilité des pratiques entre médecins se situe surtout au moment où l’on doit juger si ça vaut le coup de continuer ou s’il faut arrêter, décrit-il. C’est là où intervient la conviction médicale, qui est celle d’un staff pluridisciplinaire. » Et en cas de désaccord, la patiente, le couple sont toujours libres d’aller voir ailleurs, rappelle-t-il. Une possibilité qui existe, de fait, dans toutes les spécialités médicales, mais qui prend une coloration particulière dans ce domaine, où les « risques » sont particulièrement limités – de très rares cas de complications après une FIV ou une surstimulation –, tandis que les « chances » ne sont jamais – ou presque – à zéro. Existe-t-il des pourcentages de chances auxquels on s’arrête forcément ? Les médecins écartent ces chiffres comme critère en soi, rappelant qu’ils ne sont que des moyennes. « On s’arrête quand on estime qu’on n’apporte plus assez à une patiente ou à un couple, ou si peu que ça n’en vaut plus le coup,rapporte Michaël Grynberg, chef du service de médecine de la reproduction, à l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart (Hauts-de-Seine). C’est toujours un pari, ce n’est jamais blanc ou noir la médecine, c’est donc toujours discutable. »

Pratiques variables

En consultation, ce spécialiste assure qu’il est très rare de refuser une première tentative de PMA. « On essaie quasiment toujours au moins une fois – quand il y a une chance d’avoir des ovocytes. » Mais pour lui, la réponse médicale ne se justifie plus quand on arrive à moins de 5 % de chances de succès, après plusieurs tentatives, sans jamais aboutir à un embryon, par exemple. « Cela reste artisanal, il demeure dans notre domaine beaucoup de choses qu’on ne comprend pas,reprend-il. Le médecin est incapable de savoir chez qui ça va marcher ou pas, même au moment où l’on a des embryons de bonne morphologie à transférer. » Et d’insister : « Mais on fait de la médecine de la reproduction, pas des miracles : il existe certes des grossesses en PMA à 45 ans, mais on ne peut pas construire une pratique médicale là-dessus. »

Des pratiques qui varient aussi selon les politiques menées par chaque centre, reconnaît-on chez les médecins. A l’hôpital Foch, établissement de santé privé d’intérêt collectif à Suresnes (Hauts-de-Seine), le professeur Jean-Marc Ayoubi, chef du service de gynécologie-obstétrique et de la reproduction, assume un accueil plus large, notamment autour du critère-clé de l’âge. « Je ne suis pas de ceux qui évitent de prendre toute patiente après 40 ans parce qu’elle aurait “peu de chances” », résume-t-il, en faisant référence, lui, à des centres de PMA qui évitent de les accepter ou donnent des délais tellement longs qu’ils en deviennent dissuasifs, « pour ne pas altérer leurs statistiques ». Dans son centre, « on reçoit ces patientes, et on regarde tout le dossier ensemble. Ensuite, si une patiente a quelques pourcents de chances, on lui laisse le choix. Il faut donner l’information la plus pleine et entière, expliquer à quel point ce sont des parcours ultracontraignants, stressants, angoissants. Mais il ne faut pas ajouter de l’abus de pouvoir médical. »Il a créé une consultation spécialisée de « dernier recours », ouverte aux femmes après plusieurs échecs ou atteignant la limite d’âge, pour les orienter vers d’autres projets comme l’adoption ou les dons d’ovocytes.

Que sa voix, son choix ne soient plus pris en compte, c’est l’une des plus grandes inquiétudes de Charlotte Bourdin. « Si vraiment, les traitements me mettaient en danger, j’aimerais que mon médecin ait le courage de me dire qu’il faut arrêter, même si ce serait dur à entendre. Mais sinon, on doit nous laisser le choix et qu’on puisse aller au bout de tout ce qui est possible », défend la trentenaire. Comme pour se rassurer, elle le répète : il lui reste « encore » un embryon pour un transfert, et une quatrième tentative de FIV possible.

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