15/08/2026
La retraite — S’absenter de ce que l’on a été
La lecture d’un poème m’a conduite vers cette idée : certaines absences ne se mesurent pas seulement à ce qui n’est plus là. Elles modifient la couleur du temps, la manière d’habiter les jours, jusqu’au sentiment que nous avons de nous-mêmes.
La retraite appartient à ces séparations singulières. Elle est annoncée, préparée, administrativement datée. Elle peut même avoir été désirée pendant des années. Pourtant, lorsqu’elle advient, quelque chose échappe à cette préparation. Car on ne quitte pas seulement un travail. On quitte un lieu dans lequel une partie de soi avait trouvé forme, adresse et reconnaissance.
I. Partir d’un lieu où l’on existait
Le dernier jour peut être presque banal. Quelques paroles, des mains serrées, un bureau que l’on vide, une porte que l’on ferme.
Mais ce qui se défait ne tient pas dans les cartons que l’on emporte.
Pendant trente ou quarante ans, parfois davantage, le travail a discrètement organisé l’existence. Il lui a donné ses heures, ses habitudes, ses visages, ses contrariétés, ses attentes. Il a surtout donné au sujet une place depuis laquelle il pouvait répondre : je suis celui ou celle qui fait cela.
Il existe ainsi une fonction contenante du travail que l’on ne perçoit pleinement qu’au moment où elle disparaît. Le métier soutenait une identité, mais aussi une continuité narcissique : on savait à peu près où l’on devait être, ce que l’on attendait de nous, ce que nous savions encore faire.
À la retraite, personne ne retire brutalement cette identité. Elle s’efface plus subtilement.
Un jour, on s’entend dire : « J’étais… »
Et ce passé du verbe touche parfois bien davantage qu’on ne l’aurait imaginé.
II. Ce qui s’effeuille après le départ
La perte ne survient pas en une fois.
Elle s’effeuille.
Au commencement, les collègues appellent encore. On connaît les dossiers, les histoires, les changements. Puis les noms nouveaux apparaissent. Les conversations professionnelles deviennent plus lointaines. Un autre s’installe à cette place que l’on avait fini, sans le savoir, par croire un peu nôtre.
L’institution continue.
Cette évidence peut être douloureuse.
Non parce que chacun aurait besoin de se croire indispensable, mais parce que nous faisons tous l’expérience de nous-mêmes à travers les traces que notre présence produit chez les autres. Être attendu, consulté, contrarié même, constitue une forme de reconnaissance.
Lorsque cette circulation s’interrompt, le sujet peut se trouver privé d’un miroir familier.
Il ne s’agit donc pas seulement de perdre une activité.
On perd une certaine manière d’être reconnu par le monde.
III. Le métier comme amour perdu
Nous pouvons avoir détesté certaines journées, rêvé de vacances, compté les années avant le départ et néanmoins éprouver un manque.
Il n’y a là aucune contradiction.
On ne pleure pas seulement ce que l’on a aimé. On peut aussi faire le deuil de ce à quoi l’on a consacré une immense part de son existence.
Le travail porte nos années.
Il contient celui que nous étions à vingt-cinq ans, celui qui apprenait encore, celui qui voulait réussir, celui qui a connu ses premières humiliations, ses premières reconnaissances, ses alliances, ses rivalités. Il conserve quelque chose des âges successifs que nous avons traversés.
C’est pourquoi la nostalgie professionnelle masque parfois une nostalgie plus profonde.
Ce n’est pas véritablement le bureau que l’on voudrait retrouver.
Ni la réunion du lundi matin.
Ni même les collègues.
C’est peut-être celui que l’on était lorsqu’on entrait encore chaque matin dans ce lieu.
La retraite rencontre alors une limite irréductible : on pourrait parfois retourner visiter son ancien travail ; on ne peut pas retourner dans le temps de soi qui lui était associé.
En cela, elle possède quelque chose de l’amour perdu.
IV. Quand le temps se dénude
On parle beaucoup du « temps libre » de la retraite.
L’expression est trompeuse.
Un temps délivré de l’obligation n’est pas immédiatement un temps habitable.
Le travail remplissait les journées, bien sûr, mais il faisait davantage : il fournissait une architecture extérieure au désir. Il fallait se lever, partir, répondre, terminer. Le monde décidait en partie de ce que nous allions faire de nos heures.
Puis cette nécessité tombe.
Et celui qui pensait désirer du temps découvre parfois qu’il doit désormais lui donner une forme.
L’angoisse peut naître précisément là où l’on attendait la liberté.
Car lorsqu’on ne demande plus : « Que dois-je faire ? », une question autrement plus exigeante surgit :
Qu’ai-je encore envie de faire lorsque personne ne l’exige de moi ?
Cette question appartient pleinement à la clinique de la retraite.
Elle touche au désir.
V. Le risque de remplir pour ne pas sentir
Notre société propose très vite une réponse : s’occuper.
Voyager. Marcher. Faire du sport. Garder les petits-enfants. S’inscrire quelque part. Devenir bénévole. Apprendre l’italien. Refaire la maison.
Toutes ces activités peuvent évidemment ouvrir une nouvelle vie.
Mais leur accumulation peut parfois avoir une autre fonction : ne laisser aucune place à l’expérience de la perte.
Certains retraités reconstruisent ainsi, presque à l’identique, l’emploi du temps qu’ils viennent de quitter. Chaque journée doit être pleine. Chaque heure doit avoir sa justification.
Comme si ne rien faire risquait de dévoiler quelque chose d’insupportable.
Or il existe peut-être un temps nécessaire entre deux appartenances : un moment où l’ancienne identité ne soutient plus tout à fait et où la nouvelle n’existe pas encore.
Ce temps n’est pas nécessairement pathologique.
Il peut être un entre-deux psychique, une période de désidentification où le sujet doit peu à peu découvrir ce qui demeure de lui lorsqu’un de ses principaux étayages disparaît.
Il faut parfois accepter de ne pas immédiatement savoir qui l’on sera après.
VI. Retrouver plutôt qu’inventer
On imagine volontiers la retraite comme le commencement d’une « nouvelle vie ».
L’expression me semble trop radicale.
Pourquoi faudrait-il devenir quelqu’un d’autre ?
Peut-être s’agit-il moins d’inventer un nouveau soi que de retrouver des parties anciennes de soi, longtemps laissées en bordure parce que l’existence professionnelle occupait presque tout l’espace.
Un désir de lire.
De peindre.
De marcher.
De travailler de ses mains.
De transmettre autrement.
Ou simplement de ralentir sans éprouver la nécessité de produire quelque chose de ce ralentissement.
Ces retrouvailles ne sont toutefois jamais un retour pur. Celui qui retrouve une passion abandonnée trente ans auparavant n’est plus celui qui l’avait quittée.
Entre les deux, une vie a eu lieu.
C’est précisément ce décalage qui peut devenir fécond : retrouver quelque chose de soi sans prétendre retrouver celui que l’on était.
VII. La retraite et la question du vieillissement
Il serait également artificiel de séparer totalement la retraite de la question de l’âge.
Même lorsqu’elle survient chez un homme ou une femme encore en pleine vitalité, elle introduit une marque temporelle.
Une immense partie de la vie est derrière soi.
Cette pensée n’est pas nécessairement triste. Mais elle existe.
Le départ professionnel peut alors réactiver d’autres pertes : celles des parents disparus, des enfants devenus adultes, d’un corps qui change, de projets que l’on sait désormais ne pas accomplir.
La retraite rassemble parfois silencieusement plusieurs deuils qui ne portent pas son nom.
Elle peut aussi confronter le sujet à cette étrange expérience : avoir enfin du temps au moment même où l’on découvre que le temps n’est pas infini.
D’où peut-être cette urgence chez certains retraités à voyager, entreprendre, réparer, transmettre.
Il ne s’agit plus seulement de remplir les jours.
Il s’agit de faire quelque chose du temps qui demeure.
VIII. Ne pas effacer celui que l’on a été
Le véritable travail psychique de la retraite ne consiste sans doute ni à s’accrocher à son ancienne identité ni à la congédier.
Il s’agit de parvenir à la porter autrement.
Ce que nous avons été professionnellement ne disparaît pas parce que nous avons quitté notre poste. Les gestes appris, les rencontres, les savoirs, les blessures et les réussites ont laissé leur empreinte.
Il faut seulement qu’ils cessent d’occuper toute la scène.
Alors peut apparaître une forme nouvelle de continuité : je ne suis plus exactement celui que j’étais là-bas, mais celui que j’étais appartient encore à celui que je suis.
La retraite ne demande donc pas d’oublier.
Elle demande peut-être quelque chose de plus subtil : consentir à s’absenter d’un lieu de soi sans se perdre avec lui.
On s’éloigne.
Le paysage demeure quelque temps visible derrière nous. On reconnaît encore ses chemins, ses reliefs, les endroits où l’on a été heureux et ceux où l’on s’est blessé.
Puis il devient plus lointain.
Il ne s’efface pas.
Il prend sa place dans l’histoire.
Et devant soi, le temps n’est plus tout à fait celui de recommencer.
Il devient celui, plus délicat, de continuer autrement.
Joëlle Lanteri — Psychanalyste