22/09/2026
Après des années de recherches publiées, dans le cadre du CEPPA et du CNRS, sur les conséquences possibles d'un bad trip, voilà que la psychiatrie 'découvre' ce phénomène :
Mediapart
"Soigner son « bad trip », les nouvelles frontières de la psychiatrie
Anxiété envahissante, peur de plonger dans la folie, déréalisation : la psychiatrie a longtemps ignoré les séquelles psychiques des « bad trips ». À Paris, une consultation pionnière tente de combler ce vide médical, aux premières loges d’usages en pleine mutation.
Émilie Vignon
21 septembre 2026 à 11h36
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21 septembre 2026 à 11h36
LaLa consultation a ouvert en toute discrétion. À Paris, depuis un an et demi, les hôpitaux Marmottan (XVIIe arrondissement) et Sainte-Anne (XIIIe arrondissement) reçoivent des patient·es venu·es chercher de l’aide après un bad trip. Une première en France.
Le programme est coordonné par un binôme habitué à disséquer les états modifiés de conscience. D’un côté, l’anthropologue et chercheur à l’Inserm David Dupuis, qui scrute dans ses travaux le tourisme chamanique en Amazonie péruvienne et la médicalisation des substances psychédéliques. De l’autre, Lucie Berkovitch, spécialiste de l’usage des psychédéliques en psychiatrie, qui dirige à Sainte-Anne les essais sur leur potentiel thérapeutique.
C’est dans ce contexte de renaissance psychédélique qu’est née la consultation. Des travaux suggèrent que la psilocybine – composé actif des champignons hallucinogènes – ou encore le L*D pourraient permettre de traiter des pathologies telles que l’anxiété, le stress post-traumatique ou des dépressions résistantes.
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Une patiente endormie dans une chambre de l'hôpital Sainte-Anne à Paris. © Photo Joël Saget / AFP
Longtemps mises au ban, ces substances suscitent depuis quinze ans un vif regain d’intérêt dans la communauté scientifique mondiale, dans le champ de la santé mentale.
« Cela suscite beaucoup d’espoir chez certaines personnes, mais ces substances sont encore au stade des essais cliniques, elles ne sont pas disponibles en tant que traitement, souligne David Dupuis. Ce qui engendre une hausse des usages en automédication, hors de tout cadre médical. »
Le chercheur évoque même un « boom autour des psychédéliques », popularisés notamment par des séries documentaires diffusées sur les plateformes de streaming, qui dépasse désormais le cercle des initié·es. Les profils se diversifient, les usages aussi : fête, quête de bien-être, recherche de performance au travail (« microdosing ») ou retraites spirituelles, elles aussi en plein essor.
Et pour certain·es, le voyage tourne mal. « Ce dispositif permet de combler un angle mort du système de soins, explique David Dupuis. Il offre un espace sans jugement à des personnes qui, jusqu’ici, ne savaient pas vers qui se tourner. »
« J’ai cassé un truc dans mon cerveau »
Gratuite, la consultation s’adresse aux consommateurs et consommatrices de psychédéliques ou d’autres substances psychoactives. Sur la cinquantaine de patient·es reçu·es depuis l’ouverture de la consultation, nombre de patient·es sont venu·es pour des effets liés au cannabis, notamment ingéré. Une surprise, pour l’équipe.
« Nous observons des tableaux de déréalisation, d’anxiété aiguë, parfois une peur de devenir fou, égrène Lucie Berkovitch. Certains patients traversent une expérience extrêmement éprouvante, mais qui ne sera pas suivie de troubles psychiatriques. Pour d’autres, l’épisode sera relativement modéré, pas spécialement inquiétant et pourtant, ils se trouvent totalement déstabilisés par la suite. »
Chez certain·es, la détresse est aiguë. « Leur narratif, c’est : “J’ai cassé un truc dans mon cerveau”, avec l’idée que ce n’est pas réparable », illustre la psychiatre. Reposant sur une approche pluridisciplinaire, la consultation associe psychiatrie, psychologie et addictologie, pour soulager les symptômes et prévenir l’installation de troubles durables.
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Les mécanismes du bad trip, eux, restent mal connus. Pour mieux cerner les facteurs sociaux, contextuels et psychologiques qui les favorisent, la consultation alimente un volet recherche. « Nous recueillons des informations permettant de constituer des données scientifiquement valides, qui serviront ensuite de support aux prises en charge futures », explique Lucie Berkovitch. Des données d’autant plus utiles que les essais thérapeutiques menés sur ces molécules soulèvent également la question de leurs effets indésirables potentiels.
Au fil des récits, des schémas inattendus ont déjà été identifiés. « J’ai reçu des patients qui développent de l’anxiété ou des ruminations existentielles. Plus rarement, certains présentent des symptômes ressemblant à des troubles obsessionnels compulsifs (TOC). Je n’avais jamais vu, dans la littérature médicale, que des psychédéliques puissent amener à cela », poursuit la psychiatre.
Souvent, ces patient·es frappent à la porte après une longue errance médicale. Certain·es se sont heurté·es à la méconnaissance des effets de ces substances.
« Face à un patient qui dit avoir dialogué avec des entités sous ayahuasca [préparation médicinale hallucinogène originaire d’Amérique du Sud – ndlr], un soignant qui n’en a jamais entendu parler va prendre cela pour un tableau délirant, hallucinatoire ou psychotique, avec le risque d’administrer un traitement inadapté », détaille Lucie Berkovitch. D’autres ont renoncé à consulter par crainte d’être stigmatisé·es.
Pour Nicolas Bourguignon, directeur général du Comité d’étude et d’information sur la drogue et les addictions (CEID) de Bordeaux, c’est là que réside l’intérêt du dispositif parisien : « Parce qu’elle appartient à la culture populaire, cette étiquette “bad trip” constitue une porte d’entrée précieuse. Elle permet de capter un public qui ne se reconnaît ni comme addict, ni comme malade mental. »
Un marché de « l’inquiétude »
Loin du cliché des fêtard·es ou des « psychonautes » (néologisme qualifiant les « navigateurs de l’âme ») averti·es, celles et ceux qui se rendent à la consultation sont souvent victimes d’un bad trip lors d’une première expérience. « Nous observons une grande diversité sociologique des usagers, que ce soit en termes d’origine sociale, de catégorie socioprofessionnelle. À l’image de la société française », indique David Dupuis.
« Depuis la crise du covid, le terrain est hyper propice à l’explosion des consommations, observe Nicolas Bourguignon. Les gens qui créent ces molécules savent qu’il y a un marché de la souffrance, de l’inquiétude, de toutes les anxiétés que développe notre monde actuel. »
La diversité des profils s’explique en partie par un accès plus facile aux substances. Promotions, livraison à domicile et avis d’utilisateurs et d’utilisatrices : en copiant les codes du commerce en ligne, les plateformes de vente se professionnalisent.
Avec l’émergence de nouveaux produits, la massification de leur usage et l’ampleur du narcotrafic, le fait de responsabiliser et de culpabiliser les usagers trahit le fait que l’État ne trouve plus de solutions.
Nicolas Bourguignon, directeur général du Comité d’étude et d’information sur la drogue et les addictions de Bordeaux
« C’est le verre à moitié vide ou à moitié plein, réagit Fabrice Olivet, qui anime l’association d’Autosupport des usagers de drogues (Asud). C’est aussi parce qu’il y a un partage communautaire, grâce à ces avis, qu’il est possible de sécuriser un peu plus les achats. Il suffit de se rendre sur les forums pour voir que la question de l’autopréservation est un vrai sujet. »
En juin 2026, l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) alertait à nouveau, par le biais du dispositif Sintes, sur la hausse des risques sanitaires et des intoxications liées aux drogues illicites. L’organisme pointe l’émergence constante de nouvelles substances et la hausse des phénomènes de tromperie.
« Les tests que nous réalisons très régulièrement dans les festivals montrent que souvent, ni la molécule ni le dosage du principe actif ne correspondent à ce que les gens pensent avoir acheté, témoigne Nicolas Bourguignon. Sensibiliser à ces évolutions est un vrai enjeu de santé publique. »
Et de regretter le manque de moyens affectés à la prévention et à la réduction des risques à la faveur de la répression. « La réponse répressive a toujours existé et je suis pour ma part très attaché à la notion d’interdit protecteur, notamment pour les mineurs, poursuit-il. Mais avec l’émergence de nouveaux produits, la massification de leur usage et l’ampleur du narcotrafic, le fait de responsabiliser et de culpabiliser les usagers, au-delà de la question même de l’interdit, trahit le fait que l’État ne trouve plus de solutions. »
Dispositif pilote, la consultation « bad trip » fonctionne à moyens constants, dans un hôpital public en sous-effectif chronique. À terme, l’objectif est de développer ce type de prise en charge, si l’équipe parvient à débloquer des financements.
Elle s’emploie en attendant à faire connaître la consultation auprès des acteurs et actrices de terrain, des centres d’addictologie aux associations spécialisées, pour sortir les personnes ayant vécu un bad trip du pire : le no man’s land médical."