30/07/2026
Retrouvons notre "humanité"
Magnifique texte...
L’insensibilité au vivant
Le feu comme symptôme de notre séparation
Joëlle Lanteri — Psychanalyste
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« Il faut toujours ramener la vie à sa nécessité première de faim, de soif et de poésie. Le monde moderne détruit nos forces vitales, notre capacité à être attentif, rêveur, lent, amoureux, notre capacité à faire des gestes gratuits.
Les livres, l’écriture, la beauté, la poésie, certaines musiques peuvent nous ramener à nous-mêmes et donner des forces pour lutter contre l’éparpillement où nous nous trouvons avec une âme déchiquetée, partout sur la planète, lancée aux chiens.
La méditation, la beauté, la simplicité, le resserrement sur quelques phrases, sur un visage, sur la vie ordinaire, tout ça nous donne des forces pour résister. C’est le grand mot, c’est résister. »
Christian Bobin, France Inter, 2012
I. Le feu devant lequel nous ne savons plus nous arrêter
Des forêts brûlent.
Des chevaux fuient. Des oiseaux tombent. Des nids disparaissent. Des animaux meurent encerclés par les flammes. Des arbres centenaires s’effondrent dans un fracas que personne n’entend vraiment.
Nous regardons les images. Nous voyons les fumées, les routes évacuées, les maisons menacées, les avions survolant les massifs. Puis une autre information arrive. Une autre catastrophe prend la place de la précédente.
Ce n’est pas seulement la nature qui brûle.
C’est peut-être aussi notre capacité à être atteints par ce qui lui arrive.
Les incendies témoignent du dérèglement climatique. Mais ils révèlent également un dérèglement de notre sensibilité. Ils montrent ce qui se produit lorsque le vivant cesse d’être éprouvé comme une présence et devient un décor, une ressource, une réserve, un espace de loisir ou une surface disponible.
La forêt ne nous apparaît plus comme un monde peuplé. Nous disons qu’un nombre d’hectares a brûlé. Nous mesurons des surfaces, des températures, des coûts et des pertes économiques.
Mais que mesurons-nous de la terreur d’un cheval lancé au galop devant les flammes ?
Que savons-nous de l’affolement d’une biche séparée de son petit ?
Que savons-nous de la lente agonie d’un arbre, incapable de courir, de fuir ou d’appeler ?
Le chiffre informe.
Il ne suffit pas toujours à rendre sensible.
II. Quand le vivant devient un arrière-plan
Nous avons progressivement relégué le vivant à l’arrière-plan de nos existences.
La nature est encore admirée, photographiée, visitée. Nous voulons une maison près des arbres, une vue sur la mer, un jardin agréable, un sentier où marcher. Mais cette beauté demeure souvent pensée à partir de notre propre confort.
Nous aimons la nature à condition qu’elle se tienne à sa place.
L’arbre ne doit pas soulever le goudron.
L’animal ne doit pas traverser la route.
L’insecte ne doit pas entrer dans la maison.
La pluie ne doit pas contrarier les vacances.
La rivière ne doit pas déborder.
La forêt ne doit pas brûler près de nos habitations.
Le vivant est toléré tant qu’il ne rappelle pas qu’il possède ses rythmes, ses besoins, ses dangers, ses lenteurs et ses lois propres.
Nous nous sommes installés dans le monde comme si tout devait répondre à nos usages. Cette position ne relève pas seulement de l’économie ou de la technique. Elle révèle une organisation psychique dans laquelle l’autre vivant n’existe plus véritablement comme autre.
Il est là pour nous.
III. La destruction de l’attention
Christian Bobin désigne avec une grande précision ce que le monde moderne attaque : notre capacité à être attentifs, rêveurs, lents, amoureux, capables de gestes gratuits.
L’attention n’est pas seulement une faculté intellectuelle. Elle est une disposition affective.
Être attentif, c’est accepter qu’une réalité extérieure interrompe notre mouvement, déplace notre regard et nous impose sa présence.
L’attention suppose que le monde ne soit pas entièrement soumis à notre programme.
Or nos sociétés sollicitent sans cesse notre réaction tout en détruisant notre capacité de présence. Nous sommes continuellement alertés, mais rarement véritablement touchés. Les images se succèdent trop vite pour devenir des expériences.
Nous voyons tout, mais nous ne rencontrons presque plus rien.
L’incendie devient une séquence spectaculaire. La forêt embrasée est saisissante, presque cinématographique. Les chevaux courant devant un mur de flammes nous bouleversent quelques secondes, puis leur fuite est recouverte par le flux.
La répétition du désastre ne produit pas nécessairement davantage de conscience. Elle peut engendrer une défense : pour ne pas être submergé, le sujet réduit ce qu’il voit à une information parmi d’autres.
Il sait.
Mais il ne sent plus.
IV. L’anesthésie comme protection psychique
Cette perte de sensibilité ne relève pas toujours d’une indifférence morale. Elle peut constituer une protection contre une douleur devenue trop grande.
Reconnaître pleinement ce qui arrive au vivant obligerait à éprouver la perte, la culpabilité, l’impuissance et l’angoisse. Il faudrait admettre que certaines destructions sont irréversibles, que des espèces disparaissent, que des paysages familiers ne reviendront pas et que l’avenir ne garantit plus la continuité du monde que nous avons connu.
Devant cette réalité, plusieurs défenses sont possibles.
Le déni affirme que rien n’est réellement grave.
La banalisation soutient que les incendies ont toujours existé.
L’intellectualisation accumule les données sans laisser paraître l’émotion.
Le cynisme transforme l’angoisse en dérision.
L’agitation pousse à passer immédiatement à autre chose.
L’omnipotence promet qu’une innovation future réparera tout, sans que nous ayons à modifier notre rapport au monde.
Ces défenses protègent momentanément contre l’effondrement. Mais elles peuvent aussi aggraver notre séparation d’avec le vivant.
À force de ne pas souffrir avec ce qui disparaît, nous finissons par ne plus savoir ce qui mérite d’être sauvé.
V. Des pertes sans sépulture
Pour qu’un deuil puisse commencer, encore faut-il que la perte soit reconnue.
Or les pertes écologiques restent souvent sans sépulture, sans rituel et sans récit commun.
Qui pleure une forêt disparue ?
Qui nomme les animaux morts dans un incendie ?
Qui marque la disparition d’une source, d’une haie, d’un insecte, d’une espèce d’oiseau ou d’un sol devenu stérile ?
Le deuil humain s’organise autour d’un corps, d’un nom et d’une histoire. Le vivant non humain disparaît souvent dans l’anonymat. Sa mort est dissoute dans des catégories générales : biodiversité, hectares, faune, végétation.
L’absence de rites ne signifie pas l’absence de douleur. Elle peut au contraire laisser se déposer une inquiétude diffuse, une mélancolie sans objet clairement reconnu.
Beaucoup éprouvent une tristesse devant l’état du monde sans pouvoir en identifier précisément la source. Ils sont affectés par des pertes qu’aucune culture commune ne les autorise véritablement à pleurer.
Le chagrin écologique devient alors une douleur sans adresse.
VI. L’animal qui fuit nous regarde
L’image des chevaux courant devant une forêt en flammes est particulièrement saisissante.
Le cheval est puissance, élan, souffle et sensibilité. Il perçoit avant nous les vibrations, les odeurs et les transformations de l’air.
Dans l’incendie, cette puissance devient fuite.
Le galop n’est plus liberté, mais tentative de survie.
Quelque chose se renverse.
L’animal que l’être humain a domestiqué, monté, utilisé et admiré se trouve chassé par un désastre auquel les activités humaines ne sont pas étrangères. Son corps lancé hors des flammes nous montre brutalement ce que nous préférons ne pas voir : le vivant paie physiquement les conséquences de nos modes d’existence.
L’animal ne dispose d’aucun discours pour expliquer la catastrophe. Son corps parle pour lui. Ses muscles tendus, ses naseaux ouverts et son regard agrandi par la peur donnent une forme visible à ce que nous avons désappris à éprouver.
Il ne fuit pas une idée.
Il fuit le feu.
Devant lui, aucune abstraction ne tient longtemps.
VII. Sanctuariser n’est pas abandonner
Il faut cependant interroger une représentation devenue presque intouchable : celle selon laquelle protéger une forêt consisterait toujours à ne plus y intervenir.
Certaines forêts anciennes, certains habitats rares et certaines zones de régénération doivent évidemment être strictement protégés. Il existe des territoires où l’absence d’exploitation humaine est indispensable à la biodiversité.
Mais toutes les forêts ne relèvent pas de la même histoire, du même climat ni du même régime de feu.
Dans plusieurs territoires méditerranéens, la déprise agricole, l’abandon du pâturage et la fermeture progressive des paysages ont favorisé l’embroussaillement et la continuité de la végétation combustible.
Lorsque les friches, les arbustes et les sous-bois se rejoignent sans interruption sur de vastes surfaces, le feu trouve devant lui un chemin continu.
Une forêt laissée totalement à elle-même n’est donc pas toujours une forêt sauvée.
Elle peut devenir, dans certains contextes, une masse végétale continue, sèche, inaccessible et inflammable : une véritable bombe à ret**dement lorsque surviennent la sécheresse, le vent et l’étincelle.
L’insensibilité au vivant peut paradoxalement prendre deux formes opposées.
La première consiste à exploiter la forêt jusqu’à l’épuiser.
La seconde consiste à l’idéaliser de loin, puis à la délaisser, comme si toute présence humaine constituait nécessairement une profanation.
Dans les deux cas, il n’y a plus de relation.
D’un côté, l’emprise.
De l’autre, l’abandon.
Entre les deux pourrait exister une troisième voie : prendre soin.
VIII. De la forêt sanctuaire à la forêt habitée
Habiter une forêt ne signifie pas nécessairement la coloniser.
Il ne s’agit pas de multiplier les lotissements, les routes et les villas isolées sous les pins. Les activités humaines peuvent elles-mêmes augmenter les risques de départ de feu. Les habitations dispersées compliquent également la protection, l’évacuation et le travail des secours.
Il ne s’agirait donc pas de distribuer la forêt en parcelles constructibles.
Habiter autrement pourrait signifier restaurer des hameaux déjà existants, réinvestir des terres abandonnées, maintenir des clairières cultivées, rouvrir des chemins, entretenir les points d’eau, faire revenir des troupeaux et créer des activités compatibles avec la préservation des sols et des espèces.
Il serait possible d’imaginer des terres confiées à des projets partagés :
des jardins nourriciers ;
des vergers collectifs ;
des cultures sobres en eau ;
des pépinières d’essences locales ;
des pâturages entretenus par des chèvres ou des moutons ;
des ateliers de transformation du bois issu des éclaircies nécessaires ;
des lieux de transmission des savoirs forestiers ;
des habitats collectifs installés dans des espaces déjà occupés ou anciennement cultivés ;
des réserves de biodiversité reliées entre elles par des corridors protégés.
La présence humaine ne serait plus une prise de possession, mais une responsabilité.
Il ne s’agirait plus de dire : « Cette terre m’appartient. »
Il faudrait pouvoir dire : « Cette terre m’est confiée. »
IX. Créer des paysages en mosaïque
Les grands incendies trouvent leur puissance dans la continuité.
Lorsque des kilomètres de végétation homogène et sèche se succèdent sans cultures, sans pâturages, sans clairières ni coupures entretenues, le feu peut se propager avec une extrême violence.
Une agriculture adaptée, l’agroforesterie, le sylvopastoralisme, les vergers, les prairies et les espaces ouverts peuvent créer des paysages en mosaïque.
Ces discontinuités ne suppriment pas tous les incendies, mais elles peuvent ralentir leur progression, diminuer localement leur intensité et faciliter l’intervention des secours.
Le paysan, le berger, le forestier, le naturaliste, l’habitant et le pompier ne devraient plus être pensés comme des adversaires.
Ils sont les gardiens possibles d’un même territoire, à condition que les places, les usages et les limites soient clairement organisés.
La forêt ne doit devenir ni un musée immobile ni une marchandise sans fin.
Elle peut redevenir un milieu relié à des présences humaines qui connaissent ses rythmes, ses fragilités, ses ressources et ses dangers.
X. Une responsabilité partagée plutôt qu’une appropriation
Donner des terres à des projets partagés ne devrait pas signifier les livrer à l’initiative privée sans contrôle.
La fragmentation foncière, les installations anarchiques et les constructions isolées pourraient aggraver le problème que l’on prétend résoudre.
Il faudrait au contraire penser des formes de propriété ou d’usage dans lesquelles la terre ne serait pas immédiatement transformée en marchandise : communes forestières, coopératives, associations foncières, fermes collectives, conventions de pâturage, obligations d’entretien et projets intergénérationnels.
Les projets devraient être évalués à partir de plusieurs questions :
Que protègent-ils ?
Que cultivent-ils ?
Quelle eau consomment-ils ?
Quels sols préservent-ils ?
Quel combustible retirent-ils ?
Quels animaux peuvent-ils accueillir ?
Quelle continuité écologique maintiennent-ils ?
Quelle responsabilité assument-ils en période de sécheresse et de risque d’incendie ?
Il ne s’agit donc pas simplement de remettre des humains dans la forêt.
Il s’agit de reconstruire une culture du soin.
XI. La forêt comme monde psychique extérieur
La psychanalyse nous a appris que le sujet ne vit pas seulement dans la réalité extérieure. Il habite un monde interne peuplé de traces, de visages, de voix, de peurs, de désirs et d’objets aimés.
Mais peut-être avons-nous parfois oublié que ce monde interne a besoin d’un monde extérieur vivant pour se constituer, se soutenir et se renouveler.
L’arbre, l’animal, la saison, la lumière, la pluie, le vent, la mer et la montagne ne sont pas de simples décors.
Ils participent à notre vie psychique.
Ils offrent des formes, des rythmes, des métaphores, des abris et des limites. Ils enseignent la croissance, la patience, la transformation, la vulnérabilité et la mort.
La destruction de la nature atteint donc aussi notre appareil de représentation.
Que deviendra l’imaginaire d’un enfant qui ne connaît les animaux sauvages qu’à travers des écrans ?
Que signifie le printemps lorsque les saisons ne structurent plus le temps ?
Que devient notre capacité à penser la durée lorsque tout est soumis à l’immédiateté, au rendement et au remplacement ?
Une forêt ancienne porte une temporalité qui excède la vie humaine. Elle rappelle au sujet qu’il n’est ni le commencement ni la fin du monde.
La détruire, c’est aussi attaquer cette limite symbolique.
Mais abandonner toute transmission des savoirs permettant de l’entretenir, de la traverser et de vivre auprès d’elle constitue une autre forme de rupture.
XII. Sortir de l’illusion de séparation
Nous nous comportons comme si la nature était située devant nous, autour de nous, à notre disposition, mais séparée de nous.
Cette séparation est une fiction.
Nous respirons grâce à des équilibres que nous n’avons pas créés. Nous dépendons de l’eau, des sols, des végétaux, des insectes, des cycles climatiques et d’innombrables formes de vie dont nous ignorons jusqu’au nom.
La faim et la soif auxquelles Bobin ramène la vie ne sont pas des métaphores lointaines. Elles rappellent notre appartenance corporelle au monde.
Nous sommes des êtres de besoin avant d’être des êtres de maîtrise.
La modernité cherche pourtant à nous faire croire que toute dépendance pourrait être supprimée. Elle promet un sujet autonome, rapide, connecté, assuré d’une disponibilité permanente des objets.
Mais cette autonomie apparente repose sur un immense réseau de dépendances rendues invisibles.
Nous ne voyons plus ce qui nous nourrit.
Nous ne savons plus d’où vient l’eau.
Nous ne savons plus quels vivants rendent possible la fertilité d’un sol.
Cette ignorance nourrit l’illusion que le monde pourrait continuer à nous servir même après avoir été dévasté.
XIII. Retrouver la capacité d’être atteint
Résister commence peut-être par retrouver la capacité d’être atteint.
Non pas être continuellement submergé par la culpabilité ou la peur, mais consentir à ce que le vivant compte psychiquement.
Accepter qu’un arbre abattu, un animal brûlé, une rivière polluée ou un paysage détruit ne soient pas des événements totalement extérieurs à nous.
La sensibilité n’est pas une faiblesse.
Elle est ce qui permet de discerner la valeur avant qu’elle ne soit convertie en prix.
Ce que nous ne sentons plus, nous ne le protégeons plus.
Mais protéger suppose aussi d’agir.
Il ne suffit pas d’aimer abstraitement la forêt. Il faut débroussailler, surveiller, cultiver, entretenir, rouvrir des passages, préserver l’eau, soutenir les bergers, transmettre les connaissances et créer des solidarités territoriales.
Prendre soin du vivant n’est pas le contempler de loin.
C’est accepter d’en devenir responsable.
XIV. La poésie comme acte de résistance
Bobin associe la faim, la soif et la poésie.
Il ne place pas la poésie après les besoins essentiels, comme un luxe accordé à ceux qui seraient déjà rassasiés. Il la situe au même niveau de nécessité.
Car la poésie restaure ce que le langage utilitaire détruit.
Elle rend un nom à ce qui était devenu une catégorie.
Elle redonne une présence à ce qui était réduit à une donnée.
Elle permet qu’un cheval ne soit plus seulement un animal évacué d’une zone d’incendie, mais un corps vivant, affolé, cherchant une issue dans un monde devenu irrespirable.
La poésie ne nie pas la catastrophe.
Elle empêche qu’elle devienne banale.
Écrire, lire, regarder, écouter et contempler ne sont pas des retraits hors du monde lorsqu’ils nous rendent plus disponibles à ce qui existe.
Ils peuvent être des gestes de réanimation psychique.
La beauté ne nous détourne pas nécessairement du réel.
Elle peut nous rendre la force de ne pas l’abandonner.
XV. Les gestes gratuits contre le règne de l’utilité
Le geste gratuit dont parle Bobin est un geste qui ne cherche pas immédiatement son rendement.
Planter un arbre dont nous ne connaîtrons pas l’ombre.
Déposer de l’eau pour un animal.
Protéger un espace sans en tirer profit.
Regarder un insecte sans l’écraser.
Marcher sans produire.
S’arrêter devant un paysage sans immédiatement le photographier.
Écouter un enfant parler de la peur qu’il éprouve pour les animaux ou pour la planète sans réduire cette peur à une fragilité personnelle.
Participer à l’entretien d’une terre qui ne nous appartient pas.
Ces gestes restaurent une relation au monde qui n’est pas fondée sur l’appropriation.
Ils rappellent que toute présence n’a pas à justifier son existence par son utilité pour l’être humain.
Le vivant n’a pas à mériter de vivre.
XVI. Ne pas détourner les yeux
Les chevaux fuient devant la forêt en flammes.
Nous pourrions considérer cette image comme une scène de plus dans l’immense archive des catastrophes.
Nous pouvons aussi décider de ne pas détourner immédiatement les yeux.
Derrière eux brûle plus qu’un paysage.
Brûle une certaine manière d’habiter la terre.
Brûle l’illusion que le vivant pourrait indéfiniment absorber nos excès.
Brûle notre croyance en un monde toujours disponible, toujours réparable, toujours recommençable.
Mais dans la course des chevaux demeure aussi une force. Ils cherchent une issue. Ils portent dans leur fuite l’obstination du vivant à continuer.
Peut-être nous appartient-il encore de courir non pas devant eux, comme les maîtres du monde, ni derrière eux, trop t**d, mais à leurs côtés.
Assez proches pour entendre leur peur.
Assez sensibles pour reconnaître leur droit à l’existence.
Assez responsables pour entretenir les territoires dont nous dépendons.
Assez inventifs pour créer des formes d’habitation qui ne soient ni l’abandon de la terre ni sa conquête.
Résister, aujourd’hui, c’est peut-être cela.
Rendre au vivant sa présence.
Rendre à la forêt ses gardiens.
Rendre aux habitants une responsabilité.
Rendre à notre regard sa lenteur.
Rendre à notre âme la capacité d’être bouleversée.
Et protéger ce qui brûle avant qu’il ne soit plus possible que d’en écrire le deuil.
Joëlle Lanteri —
Psychanalyste