16/06/2026
« L’angoisse est une peur sans objet, sans objet actuel et présent, mais pas sans réalité, tant elle asservit notre corps et notre esprit. » CHRISTOPHE ANDRÉ
La peur est une émotion qui connaît son objet, la peur de prendre un coup, d’avoir mal, de mourir. Comme elle a un objet, on peut y faire face, fuir ou se défendre. L’angoisse, elle, n’a pas d’objet. Cette absence d’objet la rend d’autant plus insaisissable, on voudrait nommer ce qui nous tourmente, mais il n’y a rien à désigner. Si l’objet manque, c’est souvent qu’il est devenu invisible, enfoui dans l’inconscient, une peur ancienne ou un traumatisme refoulé. On la confond souvent avec le stress, cette tension devant une pression réelle, une échéance ou un imprévu, qui retombe une fois l’épreuve passée.
L’angoisse est aussi une affaire de corps. Le neuroscientifique américain Joseph LeDoux a montré qu’une menace suit deux chemins dans le cerveau. Le plus court file vers l’amygdale, notre détecteur d’alarme, qui déclenche aussitôt la réaction de survie ; le plus long passe par le cortex, qui prend le temps d’analyser et, souvent, désamorce l’alerte. Un promeneur voit un bâton tordu sur le sentier et son corps a déjà sursauté, croyant à un serpent. Utile devant un vrai danger, ce réflexe se déclenche aussi quand il n’y a rien. Le neuroscientifique Stephen Porges, lui, a décrit le corps comme un radar qui jauge en permanence, avant toute pensée, s’il se sent en sécurité ou en danger. Quand il se sent menacé, il pousse à fuir ou à lutter ; quand il se sent dépassé, il se fige, comme sidéré. L’angoisse est comme une alarme restée allumée alors que le danger est passé.
Chez certains, l’angoisse revient presque chaque jour. L’esprit rumine, « et si je me trompais, et si ça tournait mal, et s’il lui arrivait quelque chose ? ». Comme l’écrivait Montaigne dans ses Essais, « qui craint de souffrir souffre déjà de ce qu’il craint ». Le corps reste en hypervigilance, le sommeil s’abîme et la fatigue gagne. Souvent, elle s’entretient en boucle. Une sensation suffit à l’amorcer. Le cœur s’accélère, le souffle se raccourcit, l’esprit y lit aussitôt une menace. Plus la peur grimpe, plus les sensations s’intensifient et semblent confirmer le danger, ce qui resserre la boucle. À son comble, celle-ci devient une attaque de panique qui submerge sans prévenir, avec l’impression de mourir ou de devenir fou, alors qu’aucun danger réel n’est là. On finit parfois par redouter la peur elle-même, ce qui ne fait que la nourrir.
Pour s’en protéger, les défenses les plus courantes consistent à tout prévoir et tout contrôler, pour garder une sensation de maîtrise, ou à éviter ce qui la déclenche, quitte à ne plus sortir de chez soi, à se couper des autres ou à annuler ses rendez-vous. Sur le moment, l’angoisse retombe et le soulagement est réel. Mais chez ceux qui souffrent de fortes angoisses, ces défenses peuvent devenir très épuisantes et handicapantes, dans la vie sociale comme personnelle. Peu à peu, les possibilités de vivre se rétrécissent. Cet engrenage n’est pas le fruit d’un manque de volonté mais d’une alarme intérieure hypersensible et active pour de bonnes raisons comme nous allons le voir.
D’où vient l’angoisse ? Dans Inhibition, symptôme et angoisse, le neurologue autrichien Sigmund Freud y voit un signal, le moi qui prévient d’un danger intérieur. Ce danger prend bien des visages. Freud en retrouve souvent un, très ancien, la peur de perdre l’objet aimé, d’être séparé ou abandonné, comme chez le tout-petit qui perd sa mère des yeux. Mais l’angoisse peut naître ailleurs, par exemple de ne pas avoir reçu, enfant, de quoi affronter la vie avec assez de confiance.
Le psychiatre britannique John Bowlby a placé cette sécurité première au cœur du développement. Le tout-petit a besoin d’une présence sûre vers laquelle revenir, une base à partir de laquelle explorer le monde. Quand cette présence manque ou se montre imprévisible, l’enfant apprend très tôt à rester sur ses gardes. Cette alerte précoce laisse une empreinte. Mary Ainsworth a montré, en observant de jeunes enfants séparés puis retrouvés par leur mère, que chacun développe sa manière de vivre le lien, plus ou moins confiante, plus ou moins inquiète. Devenue adulte, la personne n’en garde aucun souvenir précis, seulement une façon d’attendre l’autre, de craindre l’abandon sans savoir d’où cela vient. La source est ancienne, souvent enfouie, parfois jamais mise en mots, ce qui rend l’angoisse déroutante. Le philosophe danois Søren Kierkegaard, lui, la rattachait à autre chose encore. « L’angoisse est le vertige de la liberté », écrivait-il dans Le Concept de l’angoisse, ce vertige qui nous saisit devant tout ce que nous pourrions choisir.
L’angoisse n’est pourtant pas qu’une affaire intime. Une époque, aussi, peut être angoissante. Dans La Fatigue d’être soi, le sociologue français Alain Ehrenberg l’a bien vu, nos sociétés attendent désormais de chacun qu’il réussisse, qu’il s’accomplisse, qu’il devienne lui-même. Tout paraît possible, donc tout semble dépendre de nous et l’on s’épuise à ne jamais se sentir à la hauteur. À cela s’ajoute un présent saturé de mauvaises nouvelles et des écrans qui déversent l’inquiétude du monde entier dans notre poche. De là cette angoisse récente qu’on nomme l’éco-anxiété, la crainte diffuse de voir notre environnement se dégrader et l’avenir s’assombrir. Une vaste enquête publiée en 2021 dans la r***e The Lancet Planetary Health l’a chiffrée, dans dix pays, près de six jeunes de 16 à 25 ans sur dix se disent très inquiets face au changement climatique et trois sur quatre trouvent l’avenir effrayant. Entre les crises, les pandémies et les tensions internationales, l’air du temps lui-même nourrit une inquiétude de fond, souvent sans qu’on s’en aperçoive.
Pour y voir un peu plus clair, quelques questions à laisser résonner. Notre peur a-t-elle un objet précis, ou monte-t-elle sans qu’on sache d’où elle vient ? Revient-elle dans les mêmes situations, aux mêmes moments ? Où se loge-t-elle, au juste, dans le corps, une boule qui serre, un point qui pèse, ou quelque chose de plus diffus, presque un vide ? Si on devait lui donner une forme, une densité, une couleur, lesquelles ? Et si, plutôt qu’une ennemie, elle avait quelque chose à nous dire ?
L’angoisse a quelque chose d’un messager. Comme la douleur prévient que le corps souffre, elle signale que quelque chose, en nous, demande à être entendu, un besoin, une limite, une blessure jamais écoutée. Vouloir s’en débarrasser ne fait souvent que l’amplifier ; se mettre à l’écoute de ce qu’elle cherche à dire, au contraire, commence à l’apaiser.
En séance, ce chemin peut s’ouvrir. Avec l’Analyse Psycho-Organique, le travail consiste à accueillir cette angoisse et à prendre le temps de sentir où elle se loge dans le corps, quelle émotion se cache derrière elle, quelle forme elle prend, quelles images nous viennent à son contact. Un travail respiratoire en lien avec l’angoisse peut aussi être proposé, pour l’apaiser quand elle se manifeste, sans pour autant remplacer le travail de fond, celui d’en comprendre la source pour l’apaiser durablement. Peu à peu, cette alarme prend la forme d’un message clair, celui de nos besoins non comblés, de nos élans non réalisés et de nos limites non respectées, voire abusées.
Le poète Rainer Maria Rilke, dans ses Lettres à un jeune poète, propose un autre regard sur ce qui nous effraie. « Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions. » Nos angoisses sont peut-être de ces dragons, qui demandent moins d’être combattus que d’être enfin entendus.
Vous reconnaissez-vous dans ce que vous venez de lire ? Au cabinet, je vous accueille dans un espace d’écoute confidentiel et vous accompagne, à votre rythme, pour apaiser ce qui vous serre et vous aider à respirer, à nouveau, plus librement.