05/08/2026
Marcher à côté de l’enfant
La posture parentale à l’épreuve du temps
À partir de La Démarche reggae du dromadaire, de Pierre Soletti, illustré par Clarisse Lochmann
Le dromadaire de Pierre Soletti avance à contretemps du monde. Il ne se précipite pas. Il ne cherche pas à rattraper ceux qui courent. Sa démarche est chaloupée, irrégulière, presque musicale. Elle épouse le désert plutôt qu’elle ne tente de le vaincre.
Cette démarche pourrait nous enseigner quelque chose de la position parentale.
Face à l’enfant, les adultes sont souvent tentés de hâter le pas. Ils voudraient qu’il comprenne plus vite, qu’il parle mieux, qu’il réussisse plus tôt, qu’il se sépare sans trop souffrir et qu’il devienne rapidement celui qu’ils imaginent déjà.
Mais l’enfant ne se développe pas en ligne droite. Il avance, s’arrête, revient sur ses pas, s’att**de, se balance entre dépendance et autonomie. Comme le dromadaire, il progresse selon une démarche qui lui appartient.
La difficulté du parent est alors de ne pas lui imposer son propre rythme.
I. Le vacarme du monde pressé
La vie familiale est souvent prise dans une succession d’horaires et d’obligations : se lever, s’habiller, partir à l’école, terminer les devoirs, se dépêcher de manger, ranger, dormir.
« Dépêche-toi » devient parfois la phrase la plus fréquemment adressée à l’enfant.
Le temps adulte est un temps organisé, mesuré, compté. Le temps de l’enfant est un temps vécu. Une fermeture éclair peut devenir une aventure. Une flaque d’eau suspend le trajet. Une question appelle dix autres questions.
Ce décalage produit de l’irritation.
L’adulte croit parfois que l’enfant ralentit volontairement, qu’il provoque ou qu’il refuse d’obéir. Pourtant, l’enfant ne cherche pas nécessairement à faire perdre du temps. Il habite simplement un temps qui n’est pas encore celui des adultes.
Le parent peut alors confondre accompagner et accélérer.
Or, faire grandir un enfant ne consiste pas à lui faire franchir au plus vite chacune des étapes de son développement. Grandir suppose aussi de pouvoir s’att**der suffisamment dans une expérience pour se l’approprier.
II. Tirer l’enfant devant soi
Certains parents marchent devant l’enfant en le tirant vers un avenir déjà écrit.
Ils anticipent ses compétences, ses goûts, sa réussite, parfois même son métier ou sa place sociale. L’enfant réel se trouve alors confronté à un enfant imaginaire : celui que ses parents avaient rêvé avant même de le connaître.
Il lui faut apprendre plus vite, être plus autonome, montrer ses talents, ne pas décevoir.
Sous couvert d’encouragement, le parent peut ainsi entraîner l’enfant vers une destination qui n’est pas encore la sienne.
L’enfant se met parfois à réussir pour conserver l’amour parental. Il devient très adapté, très raisonnable, très performant. Mais cette adaptation peut masquer une difficulté à reconnaître ses propres désirs.
Il avance, mais il ne sait plus très bien vers quoi.
Tirer un enfant devant soi, c’est risquer de lui faire perdre le contact avec ce qui, en lui, hésite, résiste ou demande encore du temps.
III. Pousser l’enfant par-derrière
D’autres parents se placent derrière l’enfant.
Ils le poussent, l’encouragent sans relâche, surveillent ses progrès et interprètent chaque arrêt comme un recul.
« Tu peux le faire. »
« Tu dois dépasser ta peur. »
« À ton âge, tu devrais déjà savoir. »
Ces phrases peuvent être soutenantes. Mais lorsqu’elles se répètent sans tenir compte de ce que l’enfant éprouve, elles peuvent devenir une pression.
L’enfant sent qu’il doit avancer pour rassurer l’adulte.
Il ne s’agit plus seulement de grandir : il doit prouver qu’il grandit.
Ses hésitations deviennent alors inquiétantes. Sa peur est considérée comme un obstacle à supprimer, sa lenteur comme un défaut, son besoin de dépendance comme une faiblesse.
Pourtant, une régression momentanée n’est pas nécessairement un échec. L’enfant peut avoir besoin de retrouver une position plus infantile avant de reprendre son mouvement vers l’autonomie.
Le développement n’est pas une marche militaire. Il possède quelque chose de la démarche reggae du dromadaire : un balancement, une reprise, un mouvement qui semble parfois latéral mais qui permet néanmoins d’avancer.
IV. Marcher au-dessus de lui
Le parent peut également adopter une position de surplomb.
Il explique l’enfant à l’enfant.
Il sait pourquoi celui-ci pleure, pourquoi il a peur, pourquoi il refuse, pourquoi il se met en colère. Il interprète ses gestes avant même que l’enfant ait pu leur donner un sens.
Cette connaissance supposée peut empêcher l’enfant de découvrir progressivement son propre monde intérieur.
Le poème nous dit que le dromadaire porte un monde qu’il ne racontera jamais, fait d’histoires qui ne rentrent pas dans les poches.
L’enfant porte lui aussi un monde qui ne se laisse pas entièrement saisir.
Ses silences ne sont pas forcément des secrets à forcer. Ses comportements ne sont pas toujours des messages qu’il faudrait immédiatement décoder. Certaines expériences demeurent longtemps sans mots.
Le parent doit pouvoir accepter de ne pas tout savoir.
Cette retenue ne signifie pas l’indifférence. Elle constitue au contraire une forme de respect : reconnaître qu’un enfant est un sujet distinct, possédant une intériorité qui ne se réduit ni aux attentes parentales ni aux explications des adultes.
V. Marcher à côté de l’enfant
La position parentale la plus difficile consiste peut-être à marcher à côté.
Ni devant pour tirer.
Ni derrière pour pousser.
Ni au-dessus pour savoir à sa place.
Marcher à côté suppose d’ajuster son pas sans renoncer à sa fonction d’adulte.
Le parent ne devient pas le camarade de l’enfant. Il conserve la responsabilité du cadre, des limites, de la protection et des décisions que l’enfant ne peut pas encore prendre.
Mais il ne transforme pas ce cadre en contrainte permanente.
Il indique la direction tout en laissant à l’enfant une manière singulière de parcourir le chemin.
Il peut dire : « Nous devons partir », sans humilier l’enfant qui peine à nouer ses chaussures.
Il peut poser une interdiction sans faire de la colère de l’enfant une attaque personnelle.
Il peut attendre qu’une parole vienne au lieu d’exiger immédiatement une explication.
Marcher à côté, c’est maintenir sa place tout en reconnaissant le rythme de l’autre.
VI. Ne pas remplir toutes les poches
Les parents cherchent naturellement à protéger l’enfant du manque. Ils voudraient lui éviter l’ennui, la solitude, la frustration, l’échec et la tristesse.
Ils remplissent alors ses journées, ses poches, sa chambre et parfois sa pensée.
Mais l’enfant a besoin de rencontrer un espace qui ne soit pas déjà occupé par les réponses parentales.
Dans le texte de Pierre Soletti, le dromadaire n’a jamais vu la mer, mais il sait qu’elle existe parce qu’elle lui manque.
Cette image dit quelque chose d’essentiel : le manque ne désigne pas seulement ce qui fait souffrir. Il ouvre aussi un espace pour le désir, l’imagination et la recherche.
Un enfant à qui l’on évite tout manque risque de ne plus savoir ce qu’il désire.
Il attend que l’adulte fournisse l’objet, l’activité, la solution ou la parole qui viendra combler l’inconfort.
Accepter qu’un enfant s’ennuie un moment, qu’il ne réussisse pas immédiatement ou qu’il éprouve l’absence ne signifie pas l’abandonner. Cela revient à lui permettre de découvrir ses propres ressources psychiques.
Le parent reste présent, mais il ne bouche pas toutes les ouvertures.
VII. La lenteur n’est pas l’absence de cadre
Respecter le temps de l’enfant ne signifie pas renoncer à toute exigence.
Le dromadaire avance lentement, mais il avance.
La lenteur n’est pas l’immobilité. Le respect du rythme de l’enfant ne consiste pas à le laisser seul décider de tout ni à supprimer les limites pour éviter les conflits.
Un enfant a besoin que les adultes organisent le temps lorsqu’il ne peut pas encore le faire. Il a besoin d’horaires, de règles et d’interdits qui rendent le monde prévisible.
Mais il importe que ces limites ne soient pas constamment présentées comme la preuve d’une insuffisance personnelle.
L’enfant peut être en re**rd sans être paresseux.
Il peut avoir peur sans être lâche.
Il peut échouer sans devenir un échec.
Il peut désobéir sans que toute la relation soit menacée.
Le cadre parental contient l’enfant lorsqu’il lui permet d’éprouver ses mouvements internes sans craindre de perdre l’amour de ses parents.
VIII. Supporter de ne pas connaître la destination
Les parents voudraient savoir ce que deviendra leur enfant.
Cette inquiétude est compréhensible. Mais elle peut conduire à observer chaque comportement comme le signe d’un avenir inquiétant : une difficulté scolaire annoncerait un échec futur, une solitude passagère deviendrait une incapacité relationnelle, une colère révélerait un caractère impossible.
L’enfant se retrouve alors enfermé dans une prévision.
Marcher à côté de lui suppose de renoncer à connaître trop tôt sa destination.
L’enfant ne porte pas seulement l’histoire de sa famille. Il porte aussi une histoire qui n’a pas encore été écrite.
Les parents lui transmettent une langue, des valeurs, des interdits, des blessures et des désirs. Mais quelque chose de l’enfant leur échappe nécessairement.
Cet écart n’est pas une défaite de l’éducation. Il en constitue peut-être la réussite : permettre à celui que l’on a accompagné de devenir un sujet que l’on n’avait pas entièrement prévu.
Conclusion
La démarche reggae du dromadaire nous rappelle que l’on peut avancer sans se précipiter.
Face au vacarme du monde pressé, le parent peut être celui qui ne transforme pas l’enfance en course contre le temps.
Il ne s’agit pas de ralentir artificiellement chaque mouvement, mais de reconnaître qu’un enfant ne peut pas être conduit comme un projet dont il faudrait respecter le calendrier.
La posture parentale consiste à donner une direction sans imposer une destination, à soutenir sans pousser, à protéger sans enfermer, à comprendre sans tout interpréter.
Marcher à côté de l’enfant, c’est accepter que son pas ne ressemble pas au nôtre.
C’est aussi reconnaître que les détours, les arrêts et les balancements font partie du voyage.
La tâche des parents n’est peut-être pas de faire arriver l’enfant le plus vite possible.
Elle est de lui permettre de laisser dans le sable une trace qui soit véritablement la sienne.
Joëlle Lanteri — Psychanalyste