31/07/2026
Poser les bonnes questions pour aider l’enfant à grandir….
Dialogue fictif avec Jacques Lacan
La « phobie scolaire » ou l’enfant retenu au seuil du monde
Joëlle Lanteri — Psychanalyste
Joëlle Lanteri :
Le terme de « phobie scolaire » m’agace parfois. Il rassemble sous une même appellation des situations très différentes et peut conduire les adultes à ne plus rien demander à l’enfant. Dès qu’il manifeste de l’angoisse, le retrait de l’école devient presque une réponse évidente.
Jacques Lacan :
Un signifiant peut éclairer, mais il peut aussi recouvrir. Lorsqu’un mot vient répondre trop vite, il dispense d’interroger ce qui se joue pour ce sujet-là. « Phobie scolaire » peut alors fonctionner comme une conclusion avant même que la question ait été posée.
Joëlle Lanteri :
Le mot paraît expliquer la souffrance. Pourtant, il ne nous dit pas de quoi l’enfant a peur. Est-ce l’école, la séparation, le groupe, le regard des autres, l’échec, l’enseignant, ou ce qui pourrait se passer à la maison pendant son absence ?
Jacques Lacan :
La peur possède généralement un objet repérable. L’angoisse, elle, surgit lorsque le sujet ne sait plus quelle place il occupe dans le désir de l’Autre.
L’enfant qui refuse l’école ne dit pas nécessairement : « J’ai peur de ce bâtiment. » Il peut demander, sans pouvoir le formuler :
« Que vais-je devenir loin de ceux dont je dépends ? »
« Que deviendra ma mère si je la quitte ? »
« Que veut-on de moi à l’école ? »
« Que voient les autres lorsqu’ils me regardent ? »
La question scolaire peut ainsi masquer une énigme plus profonde.
L’école comme lieu de l’Autre
Joëlle Lanteri :
L’école n’est pas seulement le lieu des apprentissages. Elle représente un extérieur. L’enfant y rencontre des adultes qui ne sont pas ses parents, des camarades qu’il n’a pas choisis, des règles qui ne sont pas organisées autour de lui.
Jacques Lacan :
L’école introduit l’enfant dans le champ de l’Autre : celui du langage, du savoir, de la loi et du lien social.
Dans la famille, l’enfant possède une place liée à son histoire, à sa naissance et au désir parental. À l’école, cette place n’est plus garantie de la même manière. Il devient un élève parmi d’autres.
Il doit attendre, écouter, demander, ne pas tout savoir, se tromper et reconnaître qu’un autre peut savoir quelque chose qu’il ignore.
Joëlle Lanteri :
Il doit donc renoncer à être l’unique centre de l’attention.
Jacques Lacan :
Oui. L’école lui apprend qu’il existe un monde qui ne se règle pas entièrement sur son besoin immédiat. C’est une expérience structurante, mais elle peut être vécue comme une blessure lorsque la séparation et le manque sont difficiles à supporter.
La mise à mal du tiers
Joëlle Lanteri :
Ce qui m’inquiète, c’est que l’angoisse de l’enfant peut conduire les parents à désavouer l’école. L’enseignant devient celui qui ne comprend pas. L’institution devient maltraitante. Toute exigence est dénoncée comme excessive.
Jacques Lacan :
Lorsque tout tiers est disqualifié, l’enfant reste enfermé dans un face-à-face avec le parent.
Le tiers signifie qu’un autre ordre existe. Il indique à l’enfant :
« Tu n’es pas tout pour ton parent, et ton parent n’est pas tout pour toi. »
L’école soutient cette séparation. Elle introduit d’autres paroles, d’autres savoirs et d’autres objets de désir.
Si les parents abolissent ce tiers chaque fois que l’enfant éprouve une difficulté, ils risquent de confirmer que seul le dedans familial est habitable.
Joëlle Lanteri :
En voulant le protéger, ils peuvent lui transmettre que le monde extérieur est effectivement trop dangereux pour lui.
Jacques Lacan :
Exactement. La protection cesse alors d’être un appui pour le départ. Elle devient une confirmation de l’impossibilité de partir.
Que devient le parent lorsque l’enfant s’absente ?
Joëlle Lanteri :
Certains enfants paraissent incapables de laisser leur mère ou leur père seuls. Ils surveillent un parent déprimé, malade, endeuillé ou très anxieux.
Jacques Lacan :
L’enfant peut se vivre comme ce qui maintient l’Autre debout.
Il ne reste pas seulement à la maison pour se protéger. Il peut y rester pour protéger son parent. Son absence lui paraît dangereuse parce qu’il imagine qu’en partant, il abandonnera l’Autre à sa détresse.
La question devient alors :
« Puis-je désirer ailleurs sans détruire celui que je quitte ? »
Joëlle Lanteri :
Il porte une responsabilité qui ne devrait pas être la sienne.
Jacques Lacan :
Il occupe la place de l’objet dont le parent aurait besoin pour ne pas s’effondrer. Aller à l’école suppose alors de renoncer à cette fonction de gardien.
Ce n’est pas une simple séparation géographique. C’est une séparation psychique.
Le regard des autres
Joëlle Lanteri :
Chez les adolescents, le refus scolaire apparaît souvent au moment où le regard du groupe devient particulièrement intense.
Jacques Lacan :
Le regard n’est pas seulement ce que le sujet voit. C’est aussi le sentiment d’être vu depuis un endroit qu’il ne maîtrise pas.
L’adolescent peut se demander :
« Que voient-ils de moi ? »
« Mon corps est-il ridicule ? »
« Suis-je désirable ou repoussant ? »
« Que vaut ma parole devant les autres ? »
À l’école, le corps est exposé, comparé, commenté. La voix tremble, le visage rougit, la transformation pubertaire devient visible.
Le sujet peut éprouver qu’il ne possède plus l’image qu’il donne de lui-même.
Joëlle Lanteri :
Le retrait supprime alors la scène du regard.
Jacques Lacan :
Il la supprime momentanément. Mais plus le sujet se retire, plus le retour devient chargé d’un regard imaginaire démesuré. Il se persuade que chacun remarquera son absence, son malaise, son corps ou son étrangeté.
L’évitement nourrit ce qu’il prétend apaiser.
L’évaluation comme verdict sur l’être
Joëlle Lanteri :
Certains enfants ne supportent pas l’évaluation. Une note moyenne ou un exercice raté provoquent une véritable catastrophe.
Jacques Lacan :
Parce que la note n’est plus entendue comme l’évaluation d’un travail. Elle devient un jugement sur l’être :
« Je n’ai pas échoué à cet exercice ; je suis un échec. »
Apprendre suppose pourtant d’accepter de ne pas savoir. Il faut consentir au manque de savoir pour qu’un apprentissage puisse avoir lieu.
Lorsque l’enfant doit immédiatement être brillant, comprendre avant d’avoir appris ou répondre à l’idéal parental, l’erreur devient insupportable.
Joëlle Lanteri :
Ne pas aller à l’école permet alors de ne pas échouer.
Jacques Lacan :
Oui. Tant qu’il ne fait pas, il peut conserver l’idée qu’il aurait pu réussir. L’absence protège une image idéale de lui-même.
Mais elle le prive également de l’expérience selon laquelle on peut se tromper sans perdre toute valeur.
Le groupe et la rivalité
Joëlle Lanteri :
Le groupe scolaire peut être cruel. Il existe de véritables situations de harcèlement, d’exclusion et d’humiliation.
Jacques Lacan :
Ces situations doivent être reconnues et traitées. Il serait indigne de tout réduire à une difficulté interne de l’enfant.
Mais le groupe réveille aussi la rivalité imaginaire. L’autre possède ce qui me manque : la beauté, l’aisance, la popularité, la réussite ou l’attention de l’adulte.
Lorsque la médiation symbolique est faible, le semblable devient un rival menaçant. Le sujet se sent constamment comparé, jugé ou menacé de disparition.
Joëlle Lanteri :
Le rôle des adultes est donc essentiel.
Jacques Lacan :
Un groupe d’enfants ne peut être abandonné à sa propre jouissance. Il a besoin d’adultes capables de nommer les actes, de poser des limites, de différencier les places et de restaurer une parole.
Une école qui ne traite pas la violence entre élèves perd sa fonction de tiers. Elle laisse alors l’enfant seul face au réel du groupe.
Le symptôme comme tentative de solution
Joëlle Lanteri :
Le refus scolaire ne doit donc pas seulement être considéré comme un comportement à supprimer.
Jacques Lacan :
Le symptôme tente toujours de résoudre quelque chose.
Il peut permettre à l’enfant :
de ne pas quitter un parent ;
d’éviter une humiliation ;
de se soustraire à l’évaluation ;
de conserver une place centrale dans la famille ;
de tenir à distance un événement traumatique ;
d’échapper au regard du groupe ;
de reprendre un contrôle sur ce qui lui échappe.
Le symptôme protège, mais le prix de cette protection peut devenir considérable.
Joëlle Lanteri :
Il faut entendre ce qu’il protège sans organiser toute l’existence autour de lui.
Jacques Lacan :
C’est là toute la difficulté. Respecter le symptôme ne signifie pas s’y soumettre.
L’enfant ne doit pas être brutalement arraché à son abri. Mais l’abri ne peut devenir son unique monde.
Quand la famille s’organise autour du retrait
Joëlle Lanteri :
Une fois l’enfant à la maison, tout peut progressivement se réorganiser autour de son angoisse. Il se lève plus t**d, ne s’habille plus, vit la nuit, reste sur les écrans. Le parent devient enseignant, éducateur et seul partenaire relationnel.
Jacques Lacan :
Le symptôme individuel devient alors un symptôme familial.
L’enfant obtient une place particulière. Toute l’organisation se règle sur lui. Les parents négocient, surveillent, expliquent et renoncent. L’école devient de plus en plus lointaine.
Le retrait, qui devait être provisoire, acquiert une stabilité.
Joëlle Lanteri :
Et plus le temps passe, plus le retour devient difficile.
Jacques Lacan :
Parce que l’enfant ne doit plus seulement affronter l’école. Il doit renoncer à la place que son absence lui a donnée dans la famille.
Revenir, c’est perdre certains bénéfices du symptôme : la présence du parent, l’évitement des contraintes, la réduction des comparaisons, l’organisation du temps autour de soi.
Ces bénéfices ne signifient pas que l’enfant simule. Ils indiquent que le symptôme a trouvé une fonction dans l’économie familiale.
Ne pas opposer brutalement la famille et l’école
Joëlle Lanteri :
Les professionnels peuvent parfois culpabiliser les parents, comme si ceux-ci étaient responsables du refus scolaire.
Jacques Lacan :
La culpabilisation ne restaure aucun tiers. Elle pousse souvent les parents à défendre encore davantage leur enfant contre l’institution.
Il faut reconnaître leur inquiétude et leur épuisement. Mais il faut aussi les aider à distinguer deux choses :
accueillir la souffrance de l’enfant ;
et :
obéir à toutes les solutions dictées par son angoisse.
Joëlle Lanteri :
On peut reconnaître qu’il souffre sans lui laisser décider seul de la disparition de toute vie extérieure.
Jacques Lacan :
Oui. L’adulte doit pouvoir dire :
« Je crois que tu as peur. Je ne t’abandonnerai pas à cette peur. Mais je ne laisserai pas non plus cette peur décider de toute ta vie. »
C’est une parole de séparation et de soutien.
Ne pas forcer, ne pas abdiquer
Joëlle Lanteri :
Comment éviter les deux écueils : le forçage brutal et l’abdication ?
Jacques Lacan :
En construisant des passages.
Le retour ne doit pas nécessairement commencer par une journée complète de classe. Il peut prendre la forme d’une rencontre avec un enseignant, d’un passage dans l’établissement, d’un cours choisi, d’une activité en petit groupe ou d’un temps limité de présence.
Mais chaque étape doit préserver l’orientation vers l’extérieur.
Joëlle Lanteri :
Il faut également maintenir un rythme de vie, même lorsque l’enfant ne va pas encore en classe.
Jacques Lacan :
Le temps est une première loi. Se lever, s’habiller, manger à des heures régulières, accomplir une tâche et rencontrer un adulte extérieur empêchent que le retrait scolaire ne devienne un retrait général du lien social.
L’enseignement à domicile peut maintenir certains apprentissages. Mais il ne remplace pas l’expérience de l’altérité.
On n’apprend pas seulement des contenus à l’école. On apprend que les autres existent.
Peut-on retourner à l’école avec l’angoisse ?
Joëlle Lanteri :
Les adultes attendent souvent que l’enfant n’ait plus peur avant d’envisager son retour.
Jacques Lacan :
Cette attente peut devenir infinie.
Le sujet n’a pas toujours besoin que l’angoisse disparaisse entièrement. Il a besoin de découvrir qu’il peut agir sans lui obéir totalement.
La reprise ne consiste pas à nier la peur. Elle permet de faire l’expérience suivante :
« J’ai peur, mais cette peur ne constitue pas toute ma personne. »
Joëlle Lanteri :
Il peut donc franchir la porte avec son angoisse, à condition de ne pas être seul.
Jacques Lacan :
Oui. Le but n’est pas l’absence de toute émotion. Le but est que l’émotion cesse de faire loi.
Ce que la psychanalyse peut soutenir
Joëlle Lanteri :
Quelle serait alors la place d’une écoute analytique ?
Jacques Lacan :
Ne pas répondre trop vite à la place de l’enfant.
Il faut entendre ses mots, ses images, ses silences, ses symptômes corporels et ses contradictions.
De quoi a-t-il peur exactement ?
Qui ne peut-il pas quitter ?
Que pense-t-il protéger en restant chez lui ?
Quelle place l’école lui impose-t-elle ?
Quel regard lui est devenu insupportable ?
Quel échec ne peut-il imaginer survivre ?
Que perdrait-il s’il allait mieux ?
Joëlle Lanteri :
La dernière question est souvent négligée : que perdrait-il si le symptôme disparaissait ?
Jacques Lacan :
Parce qu’un symptôme ne produit pas seulement de la souffrance. Il organise aussi une place.
L’analyse permet au sujet de découvrir cette fonction sans l’accuser de son symptôme. Elle l’aide à inventer une autre manière de se séparer, de parler, de demander et de rencontrer les autres.
L’enfant n’est pas sa phobie
Joëlle Lanteri :
Le risque serait finalement que l’enfant soit entièrement défini par son refus scolaire.
Jacques Lacan :
Tout diagnostic peut devenir un nom propre abusif.
On ne dit plus :
« Cet enfant éprouve une angoisse qui l’empêche actuellement d’aller à l’école. »
On dit :
« C’est un phobique scolaire. »
Le symptôme devient son identité. Les adultes ne lui parlent plus que de son retour, de sa peur et de ses incapacités.
Or le sujet est toujours davantage que ce qui lui arrive.
Il possède des désirs, des colères, des talents, des rivalités, des curiosités et des contradictions qui ne se réduisent pas à son refus.
Joëlle Lanteri :
Il faut donc continuer à s’adresser à celui qui peut désirer, et non seulement à celui qui ne peut pas.
Jacques Lacan :
C’est précisément cela.
La porte de l’abri
Joëlle Lanteri :
Je dirais que la maison doit demeurer un refuge, mais qu’un refuge doit posséder une porte.
Jacques Lacan :
Une porte marque une limite entre le dedans et le dehors. Elle peut se fermer lorsque le sujet a besoin de protection. Mais elle doit aussi pouvoir s’ouvrir.
La muraille protège davantage qu’une porte, mais elle emprisonne.
Joëlle Lanteri :
Il ne s’agit donc ni de pousser violemment l’enfant dehors ni de condamner l’ouverture.
Jacques Lacan :
Il s’agit de lui permettre de franchir le seuil sans croire qu’il perdra son abri, son parent ou lui-même.
La véritable protection ne consiste pas à supprimer le monde extérieur.
Elle consiste à rendre l’enfant progressivement capable de l’habiter.
Conclusion
Joëlle Lanteri :
La question ne serait donc pas seulement :
« Comment faire retourner cet enfant à l’école ? »
Mais :
« Qu’est-ce que l’école représente pour lui ? »
« De quoi son refus le protège-t-il ? »
« Quelle séparation est devenue impossible ? »
« Quel tiers a été fragilisé ? »
« Comment rouvrir le monde sans reproduire une effraction ? »
Jacques Lacan :
Et surtout, ne pas laisser le terme « phobie scolaire » parler à la place de l’enfant.
Le diagnostic peut désigner une difficulté. Il ne doit pas refermer la question du sujet.
Joëlle Lanteri :
Ne pas forcer. Ne pas abandonner. Entendre la fonction du symptôme, tout en maintenant le chemin vers les autres.
Jacques Lacan :
Car grandir suppose de découvrir que l’on peut quitter un lieu sans le perdre, rencontrer l’Autre sans disparaître et entrer dans le monde sans cesser d’être soi.
Joëlle Lanteri — Psychanalyste