14/08/2026
A lire… et à méditer quand aux « urgences ostéopathiques »…
Ostéopathie (n.f) :
Pratique manuelle visant à améliorer la mobilité du corps et à soulager certaines douleurs.
Il fut un temps où l’urgence était un phénomène biologique.
Une vache vêlait mal.
Un cheval s’ouvrait sur un barbelé.
Une brebis faisait une torsion.
Et quelque part, à quinze kilomètres de là, il y avait un vétérinaire.
Un seul.
Pas de plateforme téléphonique, pas de Doctolib, pas de Google, pas de messagerie instantanée, pas de « vu à 18 h 42 », pas de photo de la mamelle envoyée avec trois points d’exclamation.
Il y avait un vétérinaire.
Alors on allait le chercher.
À pied, à vélo, puis en tracteur. La vache, pendant ce temps-là, avait cette qualité extraordinaire aujourd’hui presque disparue : elle attendait.
Non pas parce que les vaches de 1950 étaient biologiquement plus patientes que celles de 2026, mais parce que les humains savaient encore qu’entre le problème et sa solution, il pouvait s’écouler un peu de temps.
Puis le progrès est arrivé.
Et avec lui cette promesse magnifique : nous allons gagner du temps.
J’ai connu les répondeurs à bandes magnétiques.
Le sommet de la technologie vétérinaire.
On partait en visite, on revenait à la clinique, on appuyait sur le bouton et, si la bande ne s’était pas transformée entre-temps en plat de spaghettis, on découvrait qu’une vache nous attendait depuis deux heures dans un village à trente kilomètres.
Et figurez-vous qu’elle était encore vivante.
Le propriétaire aussi.
Puis sont arrivées les cabines téléphoniques à pièces. On pouvait enfin interroger le répondeur à distance.
Formidable.
On gagnait une heure.
Ensuite, il y eut la CIBI.
Un outil merveilleux permettant d’entendre :
« KRRRRRCHHH… Philippe… KRRRCHHH… vêlage… KRRRRCHHH… Saint-quelque-chose… KRRRCHHH… »
Et il fallait retrouver la ferme.
C’était un mélange de médecine vétérinaire, de chasse au trésor et de radioguidage soviétique.
Puis nous avons eu les téléphones radio.
Des machins gros comme des batteries de camion, vissés dans la voiture, qui sonnaient avec suffisamment de puissance pour provoquer eux-mêmes une urgence cardiaque.
Et puis…
le téléphone portable.
Et là, nous aurions dû nous méfier.
Parce qu’à force de vouloir gagner du temps, nous avons fini par supprimer l’attente.
Puis Internet est arrivé.
Puis Google.
Puis Facebook.
Puis les groupes.
Puis les forums.
Puis les réseaux sociaux.
Et aujourd’hui, le vétérinaire n’est même plus appelé pour examiner un animal.
Il reçoit directement le diagnostic.
« Bonjour docteur, mon chien fait certainement une pancréatite. J’arrive dans dix minutes. »
Ah.
Très bien.
Pourquoi venir, finalement ?
Il ne manque plus que l’ordonnance.
Et l’urgence a suivi exactement le même chemin.
Autrefois, l’urgence était déterminée par la biologie.
Aujourd’hui, elle est souvent déterminée par l’angoisse, l’impatience et la disponibilité supposée du prestataire.
Et c’est là que notre société a réussi un exploit remarquable.
Autrefois, un paysan avait quatre vaches, puis dix, puis vingt.
Aujourd’hui, certains en ont 120, 200 ou 250.
Les exploitations se sont agrandies.
Les distances n’ont pas diminué.
Les vétérinaires ruraux ne se sont pas multipliés.
Mais curieusement…
tout doit aller plus vite.
Nous avons donc réussi à augmenter le nombre d’animaux tout en diminuant le délai psychologiquement acceptable pour les soigner.
C’est assez remarquable.
Nous n’avons pas accéléré la biologie.
Nous avons simplement compressé l’humain.
Et ce phénomène s’est merveilleusement exporté vers nos chiens et nos chats.
Le chien boite depuis ce matin ?
Urgence.
Le chat a vomi deux fois ?
Urgence.
Il se gratte l’oreille depuis trois jours mais aujourd’hui nous sommes samedi à 18 heures ?
Urgence absolue.
Et naturellement, une ordonnance devient urgente.
Un renouvellement devient urgent.
Un certificat devient urgent.
Tout est urgent puisque, finalement, la définition moderne de l’urgence pourrait être :
« Quelque chose dont j’ai décidé que je voulais m’occuper maintenant. »
Et puis, ironie délicieuse de l’existence, hier, c’est moi qui ai eu besoin d’un médecin.
Et là, j’ai découvert l’autre côté du miroir.
SOS Médecins ?
Saturé.
Je vais dans un service d’urgence à Plaisance-du-Touch.
« Ah non monsieur, ici c’est plutôt la bobologie. »
Bon.
Purpan alors ?
« Ah non monsieur, Purpan, ce sont les urgences vitales. »
Très bien.
Me voilà donc aux Cèdres .
Et là, je rencontre des gens gentils.
Patients.
Des soignants qui font ce qu’ils peuvent.
Et dans le couloir, un vieux monsieur qui semble autrement plus mal en point que moi.
Alors j’attends.
Quatre heures et demie.
Cinq heures.
Pour une prise de température, une prise de sang, un examen.
Et vous savez quoi ?
Je n’ai engueulé personne.
Je n’ai pas demandé à parler au directeur.
Je n’ai pas photographié la façade pour préparer un avis Google.
Je n’ai pas écrit :
« HONTEUX !!! À FUIR !!! PERSONNEL INHUMAIN !!! »
Je n’ai pas expliqué au médecin comment organiser son service.
J’étais malade.
J’étais fatigué.
Et j’étais simplement content que quelqu’un finisse par s’occuper de moi.
Parce qu’au bout du compte, derrière le mot « urgence », il reste une réalité extrêmement simple :
il y a des malades, des animaux, des familles inquiètes…
et il y a un nombre limité de soignants avec deux bras, deux jambes et vingt-quatre heures dans leur journée.
Le téléphone portable n’a pas ajouté une vingt-cinquième heure.
Internet n’a pas accéléré la cicatrisation.
Facebook n’a jamais raccourci une gestation.
Google n’a jamais ressuscité personne.
Et WhatsApp n’a toujours pas réussi à modifier les lois de la physiologie.
Alors peut-être faudrait-il remettre, comme on dit chez nous, l’église au milieu du village.
Réapprendre qu’entre « maintenant » et « tout de suite », il existe encore quelques minutes.
Que l’attente n’est pas nécessairement du mépris.
Que la disponibilité n’est pas un droit illimité.
Que l’inquiétude est légitime mais qu’elle ne transforme pas automatiquement un problème en urgence.
Et surtout que la patience et la résilience ne sont pas des défaillances du système de soins.
Elles permettent justement au système de soins de continuer à fonctionner.
Parce qu’à force de tout déclarer urgent, nous allons obtenir un résultat assez prévisible :
plus rien ne le sera.
Et pendant que quelqu’un expliquera avec beaucoup d’indignation que l’ordonnance de Médor devait absolument être prête avant midi…
quelque part, dans un couloir, il y aura peut-être un vieux monsieur qui, lui, ne réclamera rien.
Et qui aura réellement besoin qu’on s’occupe de lui.
Alors oui.
Hier, j’ai attendu cinq heures.
Aujourd’hui, je retourne soigner mes animaux.
Avec peut-être une petite leçon rapportée de la salle d’attente :
une urgence n’est pas ce qui ne peut pas attendre dans notre tête.
C’est ce qui ne peut pas attendre dans le corps.
Et ça, malgré toutes nos applications, tous nos téléphones et tous nos réseaux sociaux, c’est encore la biologie qui décide.
Pas le client.
PS: je remercie l’infirmière qui s’est occupé de moi avec tant de bienveillance, elle s’appelle LÉA