03/05/2026
J’ai plusieurs fois évoqué ici le Ramayana ou le Seigneur des Anneaux, deux grandes épopées initiatiques issues l’une de la tradition védique, l’autre des mythologies nordiques, dont la symbolique universelle traverse les âges et les cultures. Je voudrais vous parler aujourd’hui d’un passage de l’Odyssée.
De retour de la guerre de Troie qui a déjà duré 10 ans, Ulysse « aux mille ruses » poursuivi par la colère de Poséidon dont il a aveuglé le fils Polyphème, erre 10 autres années en Méditerranée avant de pouvoir rejoindre Ithaque où l’attendent son épouse Pénélope et son fils Télémaque. Il traverse de multiples épreuves au cours desquelles il perd successivement tous ses compagnons. La magicienne Circé l’a prévenu de certains dangers, dont font partie les Sirènes.
On retrouve les Sirènes sous des formes diverses dans de nombreuses légendes, de l’Inde à l’Afrique et de la Scandinavie au Japon, ainsi que dans la Bible. Chez les Grecs, elles ont une tête de femme sur un corps d’oiseau, et attirent les marins vers les récifs où leurs navires se fracassent. Ulysse décide de boucher à la cire les oreilles de ses compagnons, mais lui-même veut entendre leur chant redoutable ; il demande à être ligoté au mât de son navire et donne l’ordre de ne le détacher sous aucun prétexte, quelles que soient ses supplications.
Notre monde navigue en ce moment sur une mer houleuse où les sirènes sont nombreuses. La consommation bien sûr, depuis longtemps, mais maintenant surtout la fascination pour ce qu’on pourrait regrouper sous le terme de « mauvais esprit » : tout ce qui oriente notre attention vers le sordide et vers la peur, le goût du frisson morbide. Les médias sont les sirènes les plus faciles à identifier, mais les conversations de comptoir, de marché ou de palier font aussi bien l’affaire. Et les réseaux sociaux. On trouve de belles personnes, de belles idées et de belles choses en tous ces lieux, mais aussi de perverses tentations mentales.
Nous avons la responsabilité individuelle minimale de ne pas alimenter ces égrégores malsains. Se boucher les oreilles est sans aucun doute une première option. Il ne s’agit pas de se détourner de la réalité du monde, mais dans un premier temps de réduire au maximum la pollution de l’esprit. Il est étonnant de mesurer tous les flux de soi-disant informations dont on peut se passer tout en restant au courant de l’essentiel. Mais tout cela ne sont que des mesures de surface.
Comme Ulysse l’a bien identifié, la réponse la plus puissante consiste à assurer sa propre stabilité. Le mât du navire représente notre verticalité d’être humain adulte, notre colonne vertébrale, notre aptitude à rester ferme dans la tempête. Il est notre ancre intérieure. Lorsque notre conscience est fermement amarrée dans l’immobilité, rien d’extérieur ne peut plus nous entraîner vers la catastrophe. C’est l’expérience d’Être son véritable Soi, en dehors des tumultes environnants. Sous le chaos des vagues règne un silence imperturbable, une puissance de conscience qui est notre mât véritable. Ni sourd ni aveugle au monde, nous sommes dans cette posture un être digne de son humanité.
Dans l’inévitable chaos qui doit accompagner tous les processus de transformation, notre responsabilité individuelle réside dans notre décision sans cesse renouvelée de revenir nous amarrer à l’éveil immobile du Soi intérieur. Ensemble dans cette posture, nous avons le pouvoir d’apaiser les tempêtes et d’apprivoiser les sirènes.