28/06/2026
Quand se retenir finit par nous coûter cher
Nous avons longtemps cru que la force consistait à tenir.
Tenir sa colère.
Tenir ses larmes.
Tenir sa peur.
Tenir ses besoins.
Tenir encore un peu.
Dans notre culture, celui qui « se maîtrise » est souvent présenté comme plus mature que celui qui exprime ce qu'il ressent. Pourtant, la biologie raconte une histoire plus nuancée. Car inhiber durablement une réponse émotionnelle n'est pas un état neutre : c'est un travail permanent. Et tout travail a un coût.
Cette idée me semble profondément importante, non seulement comme psychologue, mais aussi parce qu'elle éclaire différemment ce que vivent tant de personnes qui viennent consulter.
Le cerveau ne fait pas disparaître une émotion
Lorsque nous inhibons une émotion, nous ne l'effaçons pas.
Nous empêchons simplement son expression.
La colère n'a pas disparu ; elle continue d'exister sous forme d'activation physiologique.
La peur n'a pas disparu ; elle continue d'activer les systèmes de vigilance.
Le besoin n'a pas disparu ; il cesse simplement d'être entendu.
Autrement dit, le cerveau maintient simultanément deux programmes :
celui qui pousse à agir ;
celui qui interdit cette action.
Cette co-activation demande énormément d'énergie.
Les neurosciences parlent ici de contrôle inhibiteur, assuré notamment par le cortex préfrontal qui freine des réponses émotionnelles générées par des structures plus anciennes comme l'amygdale. Ce mécanisme est indispensable à la vie en société. Sans lui, nous agirions chacune de nos impulsions.
Le problème n'est donc pas l'inhibition.
Le problème est lorsque l'inhibition devient notre manière habituelle d'exister.
Une stratégie brillante... pour survivre
Pourquoi développons-nous cette manière de fonctionner ?
Parce qu'elle marche.
L'enfant qui comprend très tôt qu'il vaut mieux ne pas déranger apprend à taire ses besoins.
Celui qui découvre que montrer sa tristesse attire les moqueries apprend à sourire.
Celui qui grandit dans un environnement imprévisible apprend à anticiper les attentes des autres plutôt qu'à écouter les siennes.
Toutes ces adaptations sont extraordinairement intelligentes.
Elles permettent de préserver le lien, d'éviter le rejet, parfois même de survivre.
Le problème est qu'une stratégie de survie n'est pas toujours une stratégie de vie.
Ce qui coûte, ce n'est pas l'émotion
Nous avons tendance à croire que ce sont nos émotions qui nous épuisent.
Or, bien souvent, c'est leur inhibition chronique qui consomme nos ressources.
Maintenir en permanence une tension intérieure mobilise les systèmes hormonaux du stress, augmente la vigilance, sollicite sans relâche les fonctions exécutives du cerveau.
À court terme, cela fonctionne.
À long terme, l'organisme paie la facture.
Les recherches en psychobiologie montrent qu'une activation répétée des systèmes de stress peut contribuer à augmenter le risque de nombreuses pathologies : troubles anxieux, dépression, maladies cardiovasculaires, troubles immunitaires, douleurs chroniques ou encore épuisement professionnel. Il serait toutefois excessif d'affirmer que l'inhibition les provoque directement. Elle constitue plutôt un facteur de vulnérabilité parmi d'autres, surtout lorsqu'elle s'installe durablement dans un contexte de stress chronique.
Autrement dit, ce n'est pas parce que nous nous retenons une fois.
C'est parce que nous nous retenons tous les jours.
Pendant des années.
Les récits deviennent biologiques
Ce qui me fascine, c'est que les histoires que nous racontons sur nous-mêmes finissent par s'inscrire dans notre corps.
« Je ne dois pas déranger. »
« Je dois être fort. »
« Je dois faire plaisir. »
« Mes besoins peuvent attendre. »
Ces phrases ne restent pas de simples pensées.
À force d'être répétées, elles organisent notre manière de respirer, de parler, de marcher, de dormir, de travailler et même de réguler notre système nerveux.
Le récit devient une habitude.
L'habitude devient une organisation biologique.
Le corps ne distingue plus vraiment entre une menace extérieure et une règle intérieure devenue automatique.
En thérapie, il ne s'agit pas d'apprendre à tout exprimer
Je ne crois pas qu'une vie psychiquement saine consiste à dire tout ce que l'on pense ou à suivre chacune de ses émotions.
L'inhibition reste une capacité précieuse.
Ce qui importe, c'est de retrouver la liberté de choisir.
Puis-je dire non lorsque cela est nécessaire ?
Puis-je exprimer une émotion sans craindre de perdre ma valeur ?
Puis-je accueillir un besoin sans immédiatement le disqualifier ?
Lorsque cette liberté réapparaît, le corps n'a plus besoin de maintenir en permanence ses freins serrés.
Il peut alterner.
S'adapter.
Respirer.
Retrouver une écologie intérieure
La thérapie narrative ne cherche pas à convaincre quelqu'un qu'il devrait changer.
Elle s'intéresse plutôt aux histoires qui rendent certains changements impossibles.
Si une personne vit depuis trente ans avec le récit qu'aimer signifie s'oublier, alors son inhibition n'est pas un défaut de caractère.
Elle est une fidélité.
Une loyauté.
Une solution devenue trop coûteuse.
Le travail thérapeutique consiste alors moins à supprimer cette stratégie qu'à lui rendre son contexte.
Car une fois que l'on comprend pourquoi elle est apparue, elle cesse progressivement d'être une obligation.
Elle redevient un choix.
Et c'est peut-être cela, la véritable liberté psychique : non pas vivre sans contraintes, mais ne plus avoir besoin de se retenir pour exister.