28/03/2026
Encore une magnifique réflexion de Joelle Lanteri sur ce qui advient en devenant parent.
Cette inquiétude inconnue
Ce que l’enfant fait naître chez ses parents
Joëlle Lanteri – Psychanalyste
« À l’instant de la naissance de mes enfants, j’ai acquis une forme d’inquiétude dont j’ignorais l’ampleur. C’est la fêlure sur le fil de verre. »
Maylis de Kerangal
I. Une phrase qui saisit l’essentiel
Il y a dans cette phrase de Maylis de Kerangal une justesse rare. Elle ne décrit ni un simple bonheur, ni une simple fragilité, ni même une inquiétude ordinaire. Elle touche à un basculement psychique : à la naissance de l’enfant, quelque chose naît aussi chez les parents, quelque chose qu’ils ne connaissaient pas encore, ou pas sous cette forme. Une inquiétude d’une autre nature. Une inquiétude qui ne se contente pas de traverser le sujet, mais qui l’habite désormais.
Ce qui se formule ici, c’est que devenir parent ne consiste pas seulement à accueillir un enfant. C’est aussi devenir exposé autrement à la vie, à la perte, au temps, à l’imprévisible. L’existence de l’enfant ouvre une zone de vulnérabilité nouvelle, irréversible, dont le sujet ne mesure souvent l’ampleur qu’après coup.
II. La naissance d’un enfant est aussi la naissance d’une inquiétude
On parle volontiers de la naissance comme d’un commencement heureux, d’une promesse, d’un accomplissement, parfois d’une réparation imaginaire. Mais on dit moins qu’elle inaugure aussi une forme d’inquiétude structurelle. Non une angoisse forcément pathologique, mais un état nouveau du lien.
Avant l’enfant, le sujet peut craindre pour lui-même, pour ses attachements, pour son avenir. Après l’enfant, il découvre qu’une part essentielle de son équilibre psychique est désormais suspendue à la vie d’un autre. Cet autre est aimé d’un amour sans équivalent, mais il est aussi fragile, exposé, séparé, impossible à protéger totalement. Le parent entre alors dans une expérience paradoxale : plus la vie s’agrandit, plus elle devient vulnérable.
L’enfant fait naître en même temps un excès de présence et une conscience accrue du risque.
III. « J’ai acquis » : le gain paradoxal de la parentalité
Le verbe choisi par Maylis de Kerangal est remarquable. Elle n’écrit pas : « j’ai subi », ni « j’ai été envahie », mais « j’ai acquis ». Comme si cette inquiétude était une acquisition psychique, au même titre qu’un savoir nouveau, qu’une sensibilité nouvelle, qu’un registre inédit de l’expérience humaine.
Cliniquement, ce point est précieux. Il montre que l’inquiétude parentale n’est pas nécessairement le signe d’une faiblesse ou d’une fragilité excessive. Elle peut être l’indice d’une transformation profonde de l’économie affective. Devenir parent, c’est acquérir une nouvelle capacité à être atteint. Une nouvelle faculté d’être touché, dérangé, traversé par l’existence d’un autre.
Ce gain est paradoxal, car il enrichit tout en exposant. Il humanise tout en fragilisant. Il ouvre une puissance d’attachement qui est aussi une puissance de blessure possible.
IV. La fêlure : non pas la rupture, mais l’inscription d’une faille
Le mot de « fêlure » est, lui aussi, d’une grande portée clinique. Une fêlure n’est pas un effondrement. Ce n’est pas la catastrophe, ni la décompensation. C’est une ligne de fragilité inscrite dans une matière qui tient encore. Quelque chose demeure solide, mais ne l’est plus de la même manière.
L’arrivée d’un enfant fissure souvent l’illusion d’une continuité tranquille de soi. Le parent découvre qu’il ne se possède plus tout à fait lui-même. Son monde interne devra désormais composer avec une inquiétude de fond, parfois sourde, parfois aiguë, mais toujours disponible. Cette fêlure n’est pas la marque d’une défaillance. Elle est souvent la marque même du lien.
Aimer profondément, c’est devenir moins intact.
V. Le fil de verre : la précarité au cœur du vivant
L’image du fil de verre est magnifique parce qu’elle condense deux réalités contraires. Le verre évoque la transparence, la finesse, parfois la beauté ; mais il évoque aussi la cassure possible. Le fil, lui, dit la tension, l’étirement, l’équilibre instable. Ensemble, ils forment l’image d’une parentalité suspendue entre puissance de l’amour et conscience nouvelle de la vulnérabilité.
Le parent peut prendre soin, protéger, nourrir, veiller, transmettre. Il peut être présent, contenir, rassurer. Mais il sait désormais, même sans toujours se l’avouer, que tout cela se joue sur un fil. Non parce que le danger serait partout, mais parce qu’aucune vie aimée ne peut être entièrement soustraite au temps, à la maladie, à la séparation, au hasard du réel.
La naissance de l’enfant introduit ainsi le parent à une vérité plus nue du vivant : ce que l’on aime le plus ne peut jamais être totalement mis à l’abri.
VI. Inquiétude structurante et angoisse débordante
Il est important, en clinique, de distinguer l’inquiétude structurante de l’angoisse débordante. Une certaine inquiétude est non seulement normale, mais nécessaire. Elle participe de l’ajustement au bébé, du souci porté à l’enfant, de la capacité à percevoir sa dépendance réelle. On pourrait dire qu’elle est l’envers du soin.
Winnicott l’a montré à sa manière : une mère suffisamment bonne est une mère concernée, affectée, sensible. Elle se laisse atteindre par les besoins de l’enfant et cette disponibilité l’amène à une forme d’hyperréceptivité. Mais cette disponibilité peut, chez certains sujets, se transformer en envahissement. La frontière devient alors floue entre souci vivant et angoisse persécutrice, entre vigilance et surveillance, entre protection et contrôle.
L’inquiétude devient problématique lorsqu’elle ne laisse plus de place à la pensée, lorsqu’elle empêche toute séparation, lorsqu’elle transforme l’enfant en objet de veille permanente. Mais avant cela, il existe une inquiétude fondamentale, légitime, qui signe simplement le fait qu’un être compte désormais de manière absolue.
VII. La naissance de l’enfant réveille l’enfant enfoui chez le parent
La venue d’un enfant n’ouvre pas seulement un avenir. Elle rouvre aussi un passé. C’est l’un des points les plus décisifs en clinique. Devenir parent remet souvent en circulation l’enfant que l’on a été. Reviennent alors, sous des formes variées, des éprouvés anciens : peurs oubliées, sensations de solitude, souvenirs corporels, expériences de dépendance, de manque, de tendresse ou d’abandon.
Certains parents deviennent très émus devant leur bébé sans savoir immédiatement pourquoi. D’autres sont saisis par une inquiétude disproportionnée, une tristesse, une irritabilité, ou au contraire par un besoin extrême de maîtrise. Ce que l’enfant réel réveille en eux n’est pas seulement l’amour parental naissant : c’est aussi tout un ensemble de couches psychiques anciennes qui trouvaient jusque-là à se tenir à distance.
La naissance agit alors comme un révélateur. Elle remet en jeu des identifications, des conflits, des blessures et parfois des deuils inachevés. Cette inquiétude inconnue n’est donc pas seulement tournée vers l’enfant. Elle parle aussi, secrètement, de l’histoire de celui ou celle qui devient parent.
VIII. Quand l’amour découvre sa propre impuissance
L’une des raisons pour lesquelles la parentalité inquiète si profondément tient à ce qu’elle confronte à une limite radicale : on peut aimer infiniment sans pouvoir garantir absolument. C’est là une expérience psychique majeure. Le parent découvre qu’aimer ne suffit pas à abolir le risque. Il peut entourer, veiller, soigner, choisir, prévoir ; il ne pourra jamais annuler entièrement l’exposition de l’enfant au monde.
Cette découverte est souvent douloureuse parce qu’elle touche au fantasme de toute-puissance protectrice. Elle oblige à reconnaître que la vulnérabilité n’est pas un accident secondaire du lien : elle en est une dimension constitutive. Là où il y a amour, il y a possibilité d’atteinte. Là où il y a attachement, il y a possibilité de perte.
En ce sens, la parentalité ne révèle pas seulement la puissance du soin ; elle révèle aussi l’impossible maîtrise.
IX. Une inquiétude qui peut humaniser
Il faut le dire avec force : cette inquiétude n’est pas seulement un poids. Lorsqu’elle reste symbolisable, lorsqu’elle peut être parlée, pensée, contenue, elle humanise profondément. Elle désillusionne le sujet de toute maîtrise absolue, mais en même temps elle l’ouvre à une forme plus vaste de responsabilité et de tendresse.
Elle apprend à vivre avec ce qui ne dépend pas entièrement de soi. Elle oblige à aimer sans posséder. Elle conduit à accompagner plutôt qu’à façonner. Elle rappelle que transmettre n’est pas modeler un destin, mais soutenir un être dont la trajectoire ne nous appartiendra jamais tout à fait.
Sous cet angle, la fêlure n’est pas seulement une fragilité. Elle peut devenir une ouverture éthique : celle qui fait du parent non un gardien omnipotent, mais un sujet capable de soin, de retenue, d’accueil et d’inquiétude pensable.
X. Ce que cette phrase éclaire dans la clinique contemporaine
Dans la clinique actuelle, beaucoup de parents arrivent épuisés, coupables, hypervigilants, traversés par le sentiment de ne jamais en faire assez. Certains vivent la moindre absence comme un abandon, la moindre maladie comme un effondrement possible, la moindre séparation comme une menace diffuse. D’autres masquent leur inquiétude sous des discours de maîtrise, d’organisation ou de performance éducative.
La phrase de Maylis de Kerangal permet de réentendre autrement ces états. Elle rappelle qu’avant d’être un symptôme à corriger, l’inquiétude peut être le nom même du remaniement psychique lié à la parentalité. Elle invite à ne pas pathologiser trop vite ce qui appartient au lien vivant. Elle aide aussi à distinguer ce qui relève d’une inquiétude structurante de ce qui, au contraire, déborde vers l’angoisse, le contrôle, l’emprise ou l’effondrement.
Autrement dit, elle offre un point d’appui précieux : penser l’inquiétude non comme un défaut de solidité, mais comme l’un des effets les plus profonds de l’amour parental.
XI. Conclusion : ce que l’enfant fait naître
Un enfant ne fait pas seulement naître un père ou une mère. Il fait naître une sensibilité nouvelle au danger, au temps, à la perte possible, au réel de la dépendance. Il déplace le centre de gravité du sujet. Il installe dans son économie psychique une zone de veille inconnue jusque-là. Une forme d’ouverture qui est aussi une brèche.
C’est peut-être cela que Maylis de Kerangal nomme avec tant de délicatesse : non une catastrophe, non une plainte, mais une vérité discrète et profonde. À l’instant où naît l’enfant, il naît aussi chez ses parents une faille légère et durable, une ligne de vulnérabilité qui ne cessera plus tout à fait de les accompagner.
Cette inquiétude inconnue n’est pas le contraire de l’amour. Elle en est peut-être l’une des formes les plus nues.