Isabelle Trebucq EI psychopraticienne

Isabelle Trebucq EI psychopraticienne Psychopraticienne - Analyse transactionnelle - Communication Non Violente - Relaxation

J'accompagne les personnes sur des thématiques personnelles (deuil, dépendance affective, troubles du comportement alimentaire) et professionnelles (départ à la retraite, deuil au travail, burn-out). J'organise aussi des groupes de parole et des ateliers thématiques de relaxation.

Un beau texte sur le deuil et le traumatisme dans unes des chansons nées du duo Souchon-Voulzy. "J'suis né dans l’gris p...
06/08/2026

Un beau texte sur le deuil et le traumatisme dans unes des chansons nées du duo Souchon-Voulzy. "J'suis né dans l’gris par accident" peut s'entendre de différentes façons suivant que je lis cette phrase au travers de l'histoire de Laurent Voulzy qui l’a chantée ou de celle d'Alain Souchon qui l’a écrite...

Né une seconde fois dans le gris
Trauma, deuil et mélancolie dans l’écriture d’Alain Souchon

Joëlle Lanteri — Psychanalyste

Introduction — Une phrase confiée à la voix d’un autre

En 1979, Laurent Voulzy compose et interprète Le Cœur grenadine. Alain Souchon en écrit les paroles. La chanson naît ainsi de cette alliance singulière qui marquera durablement leurs œuvres : à Souchon les mots, leurs glissements et leur mélancolie discrète ; à Voulzy la musique, la lumière et cette manière de faire voyager les phrases. La Bibliothèque nationale de France attribue explicitement les paroles à Alain Souchon et situe la composition de l’œuvre en 1979.

Dans le récit manifeste de la chanson, le gris désigne le lieu où l’on est né loin du pays intérieur dont on se sent issu. Il s’oppose à l’île rêvée, aux couleurs tropicales, à la chaleur et à cette part de soi que le narrateur imagine avoir laissée ailleurs.

Puis vient cette phrase :

« J’suis né dans l’gris par accident. »

Elle appartient pleinement à l’histoire chantée par Laurent Voulzy. Il serait donc excessif d’affirmer qu’Alain Souchon y parle consciemment de la mort de son père. Pourtant, les mots d’un auteur ne restent jamais entièrement contenus dans le sujet pour lequel ils ont été écrits. Une phrase peut accueillir plusieurs histoires. Elle peut être destinée à un autre tout en demeurant traversée par l’expérience intime de celui qui l’a trouvée.

Parce qu’elle a été écrite par Souchon, cette phrase peut ainsi être entendue autrement : non plus seulement comme le regret d’être né sous un ciel gris, mais comme l’évocation d’une seconde naissance, imposée par l’accident qui emporta son père.

Il ne serait pas né triste.

Il serait, à quatorze ans, né une seconde fois dans un monde devenu gris.

I. Quand l’accident fait naître un autre sujet

En 1959, le père biologique d’Alain Souchon meurt dans un accident de voiture. Le jeune Alain, âgé de quatorze ans, se trouve lui-même dans le véhicule. Bien plus t**d, il dira avoir voulu cacher ses sentiments alors qu’il avait envie de pleurer continuellement. Il reconnaîtra également qu’au milieu du chagrin s’était glissée une pensée de liberté : son père ne pourrait plus le réprimander.

L’accident ne tue pas seulement celui qui meurt. Il rompt la continuité psychique de ceux qui restent.

Avant lui, il existait un monde dans lequel le père pouvait encore revenir, parler, interdire, décevoir, rassurer ou être combattu. Après lui, les lieux semblent identiques, les objets n’ont pas bougé, les autres continuent à vivre, mais quelque chose d’essentiel s’est retiré de la réalité.

Le traumatisme produit alors une étrange naissance. Le sujet demeure biologiquement celui qu’il était, mais il entre psychiquement dans une existence nouvelle qu’il n’a ni choisie ni préparée.

Il y a désormais un avant et un après.

Le monde d’avant ne peut plus être rejoint. Le sujet qui l’habitait ne peut pas davantage être retrouvé intact. L’adolescent devient celui qui a vu mourir son père, celui qui sait désormais que le monde peut basculer en un instant.

« Né dans le gris par accident » peut alors s’entendre presque littéralement : l’accident a fait naître un autre fils, contraint de grandir dans un univers dont la couleur s’est brutalement retirée.

II. Le gris : une défense contre l’effondrement

Le gris de la dépression n’est pas nécessairement le noir du désespoir. Il est plus discret, plus diffus, parfois plus durable.

Les choses demeurent visibles, mais elles ne parviennent plus véritablement jusqu’au sujet. Le monde est encore là, sans produire le même mouvement intérieur. On continue à parler, travailler, sourire ou plaisanter, mais les événements semblent séparés de leur intensité.

Le gris est la couleur d’un affect suspendu.

Après une effraction traumatique, cette diminution des couleurs peut remplir une fonction protectrice. Si le sujet éprouvait immédiatement toute la violence de la perte, la colère, la peur et la culpabilité qui l’accompagnent, il risquerait d’être submergé.

Le psychisme abaisse alors la lumière.

Il tamise le monde pour le rendre supportable. Il réduit l’intensité des affects afin que la vie puisse malgré tout continuer. Ce qui ressemble à une absence d’émotion peut ainsi signaler non pas un manque de sensibilité, mais une émotion devenue trop massive pour être directement éprouvée.

Souchon raconte avoir voulu cacher ce qu’il ressentait alors qu’il avait envie de pleurer sans cesse. La dissimulation peut apparaître comme une tentative de paraître fort. Elle peut aussi être une opération de survie : maintenir à distance un chagrin dont le sujet pressent qu’il pourrait l’emporter.

Les mots permettant de dire « mon père est mort » existent. Mais ils ne suffisent pas encore à penser ce qui vient d’arriver.

L’événement a eu lieu dans la réalité avant de pouvoir devenir une expérience psychique. Il demeure comme un corps étranger : présent, insistant, mais insuffisamment lié au reste de l’histoire.

Le sujet peut alors se diviser. Une part de lui poursuit la vie tandis qu’une autre demeure arrêtée sur la route de l’accident.

Il sourit, mais quelque chose en lui ne cesse pas de pleurer.

III. Le chagrin et le soulagement

Le récit de Souchon contient une dimension plus troublante encore. Au milieu de la douleur, l’adolescent éprouve aussi une forme de soulagement : son père ne pourra plus le réprimander. Il juge cette pensée monstrueuse, comme si elle risquait de compromettre son amour pour le disparu.

Pourtant, nous ne perdons jamais un être que nous aurions seulement aimé.

Nous perdons quelqu’un à qui nous avons également reproché ses absences, ses exigences, ses interdictions, son pouvoir ou ses déceptions. La mort n’efface pas cette ambivalence. Elle la rend parfois plus douloureuse, car la colère ne peut plus trouver d’adresse et le conflit ne peut plus évoluer.

Le père est mort. Le fils reste seul avec son amour, son ressentiment et la pensée qu’une contrainte vient de disparaître.

L’adolescent peut alors se demander secrètement :

Puisque j’ai parfois souhaité qu’il me laisse tranquille, ai-je quelque chose à voir avec sa disparition ?

Puisque je ressens aussi de la liberté, l’aimais-je vraiment ?

La pensée magique transforme l’ambivalence ordinaire en culpabilité. Le soulagement paraît devenir la preuve d’une faute. Le sujet ne s’autorise plus ni à en vouloir au père ni à l’aimer pleinement.

Le gris devient alors une solution psychique à cette contradiction.

Il évite le noir du désespoir, mais aussi le rouge de la colère. Il est la couleur obtenue lorsque des affects devenus dangereux se neutralisent mutuellement.

L’enfant gèle ensemble l’amour et l’hostilité, comme si ressentir l’un risquait de révéler l’autre.

IV. Une liberté devenue catastrophe

À quatorze ans, l’adolescent cherche normalement à se séparer de ses parents. Il souhaite devenir libre, mais il a encore besoin de la présence contre laquelle exercer cette liberté. Il veut échapper au père tout en ayant besoin que celui-ci demeure vivant pour soutenir le mouvement de séparation.

La présence paternelle rend possible le conflit.

Le fils peut contester, désobéir, s’éloigner, puis revenir. Il peut éprouver sa puissance sans que la relation soit nécessairement détruite. La séparation s’élabore dans la durée, par les mots, les affrontements et les déplacements successifs.

Lorsque le père meurt, la liberté arrive sous une forme catastrophique.

Elle n’est pas conquise. Elle est imposée.

Le fils n’a pas vaincu l’autorité paternelle ; il en a été brutalement privé. Ce qui aurait dû se négocier dans le conflit s’accomplit par disparition réelle.

La mort court-circuite le travail de séparation.

L’adolescent se retrouve libre, mais d’une liberté sans témoin, sans adversaire et sans garantie. Il peut alors demeurer attaché au père précisément parce qu’il n’a plus la possibilité de s’en détacher vivant.

La culpabilité vient occuper la place laissée vacante par le conflit.

Là où le fils aurait pu dire au père : « Laisse-moi vivre », il ne reste plus qu’une parole intérieure adressée à un mort. L’émancipation devient suspecte. Grandir peut être vécu comme une trahison, réussir comme un éloignement supplémentaire, être heureux comme l’oubli de celui qui n’est plus là.

V. Perdre le père, perdre l’abri du monde

Dans le deuil, nous ne perdons jamais seulement une personne. Nous perdons également la place que nous occupions auprès d’elle.

Avec la mort du père disparaît celui devant lequel le sujet était encore le fils. Le père emporte une version de l’enfant : celui qu’il connaissait, qu’il jugeait, qu’il encourageait ou qu’il réprimandait.

Une question se fait alors entendre :

Qui suis-je lorsque celui qui me reconnaissait comme son enfant n’est plus là ?

Mais la perte va plus loin encore.

Le père peut représenter une certaine organisation du monde. Sa présence signifie qu’une génération précède le sujet, qu’il n’est pas encore seul en première ligne face au réel, que le temps possède une profondeur et que l’existence repose sur une continuité.

Sa mort brutale détruit cet abri imaginaire.

L’adolescent découvre que les adultes meurent, que les corps ne sont pas protégés et qu’une route familière peut soudain devenir le lieu de la catastrophe. Il ne perd pas seulement son père : il perd la croyance que le monde tient.

Le gris désigne alors une désillusion fondamentale.

Il ne dit pas uniquement :

Je suis triste parce que mon père est mort.

Il dit aussi :

Depuis sa mort, je sais que le monde peut reprendre brutalement ce qu’il semblait avoir donné.

Le sujet ne vit plus seulement avec une absence. Il vit avec la connaissance de la catastrophe possible.

VI. L’écriture comme après-coup

Le traumatisme ne livre pas immédiatement sa signification. Il peut rester silencieux pendant des années avant de revenir dans un rêve, une relation, un symptôme ou une phrase.

L’événement s’est produit, mais son élaboration demeure différée. Ce qui n’a pas pu être représenté au moment du choc cherche ultérieurement une forme susceptible de l’accueillir.

La création peut devenir l’un des lieux de cet après-coup.

En 1977, dans Dix-huit ans que je t’ai à l’œil, Alain Souchon adresse une chanson au père disparu. Il en écrit les paroles sur une musique de Laurent Voulzy. Dix-huit années ont passé depuis l’accident : le mort demeure présent dans le regard intérieur du fils et dans sa création musicale.

Deux ans plus t**d, Souchon écrit pour Voulzy :

« J’suis né dans l’gris par accident. »

Il n’est pas nécessaire d’affirmer qu’il pensait consciemment à son père. L’intérêt clinique se situe précisément ailleurs.

Une phrase peut porter plusieurs histoires à la fois.

Souchon écrit pour la voix de Voulzy, pour son imaginaire, son désir d’ailleurs et le contraste entre le gris et les couleurs d’une île intérieure. Mais les mots choisis peuvent aussi être traversés, à l’insu de leur auteur, par la mémoire de celui qui les écrit.

La phrase appartient à Voulzy lorsqu’il la chante.

Elle appartient à Souchon parce qu’il l’a écrite.

Elle appartient enfin à tous ceux qui, après une mort, un accident ou une rupture, ont éprouvé le sentiment d’être nés une seconde fois dans une vie qu’ils n’avaient pas choisie.

VII. La chanson comme tiers

Lorsque le deuil ne peut être directement adressé, la chanson peut faire tiers entre le sujet et ce qu’il ne parvient pas à dire.

Elle introduit une distance.

L’auteur peut parler de lui en écrivant pour un autre. Le chanteur peut porter une phrase sans avoir à en épuiser le sens. Celui qui écoute peut reconnaître sa propre douleur dans une histoire qui ne le désigne pas personnellement.

La collaboration entre Souchon et Voulzy prend ici une valeur particulière.

Souchon donne les mots. Voulzy leur donne une mélodie, un rythme et une voix. Ce qui aurait pu demeurer enfermé dans l’intimité de l’auteur circule entre deux hommes, puis entre la chanson et ceux qui la reçoivent.

La création donne un destinataire à la douleur.

Elle ne répare pas l’accident. Elle ne rend pas le père. Elle ne supprime pas la part mélancolique du sujet. Mais elle transforme une sensation informe en une parole transmissible.

Le gris peut désormais être chanté.

Et ce qui peut être chanté n’est déjà plus entièrement condamné à demeurer muet.

VIII. Le cœur grenadine : une couleur conservée à l’intérieur

Le titre même de la chanson oppose au gris extérieur la couleur d’un cœur demeuré vivant.

La grenadine évoque le rouge, l’enfance, le sucre et la chaleur. Elle introduit une tache de couleur dans un univers menacé par la grisaille.

Le cœur grenadine pourrait alors représenter ce noyau affectif que le traumatisme n’a pas entièrement détruit.

Quelque chose continue d’aimer, de rêver, de chercher une île et d’inventer des images. Le sujet peut se sentir exilé de lui-même, mais une part de lui demeure reliée à la couleur. Elle est parfois déposée ailleurs, confiée à une chanson, à une mélodie ou à la voix d’un autre, mais elle n’a pas disparu.

C’est peut-être ce qui rend la mélancolie de Souchon si singulière.

Elle ne renonce jamais complètement à la tendresse.

Le monde est fragile, les êtres sont décevants, l’amour ne protège pas de la mort et l’existence peut sembler dérisoire. Pourtant, quelque chose continue à s’émouvoir.

Le gris n’absorbe jamais entièrement le rouge.

Sous l’humour affleure le chagrin. Sous la légèreté persiste une fidélité aux disparus. Souchon chante doucement ce qui aurait pu hurler.

Le cœur demeure grenadine non pas malgré le gris, mais parce qu’il lui résiste.

IX. Dans la clinique : ceux qui sont nés après

Nous rencontrons parfois des patients qui situent leur véritable naissance non au jour de leur venue au monde, mais à celui d’une catastrophe.

Ils disent :

Je suis devenu quelqu’un d’autre après sa mort.

Depuis l’accident, je ne reconnais plus le monde.

Il y a eu ma vie d’avant et ma vie d’après.

Ces sujets ne sont pas seulement endeuillés de la personne disparue. Ils sont aussi endeuillés d’eux-mêmes.

Ils ont perdu celui qu’ils étaient avant l’événement, mais également celui qu’ils auraient pu devenir si la catastrophe n’avait pas eu lieu. Ils portent le deuil d’un avenir interrompu, d’une enfance qui aurait dû se poursuivre ou d’une insouciance qui ne leur a jamais été rendue.

Dans le transfert, ils peuvent attendre de l’analyste qu’il restaure le monde d’avant.

Ils lui demandent silencieusement de garantir que rien de semblable ne se reproduira, de réparer l’irréparable ou de leur rendre la personne qu’ils étaient avant la perte. L’analyste ne peut répondre à cette attente sans se placer dans une position de toute-puissance.

Il ne peut restituer ni le père ni l’ancien monde.

Il peut cependant offrir un lieu où la seconde naissance sera reconnue : un lieu où le sujet pourra dire la violence de ce qui lui a été imposé, retrouver les affects gelés et distinguer peu à peu ce qui appartient au disparu de ce qui peut encore appartenir au vivant.

Sortir du gris ne signifie pas retrouver artificiellement les couleurs d’avant.

Cela signifie ne plus laisser l’accident décider seul de toutes les couleurs possibles.

Conclusion — Faire une couleur avec la perte

« J’suis né dans l’gris par accident » est l’une de ces phrases rares qui semblent contenir davantage que leur histoire immédiate.

Dans Le Cœur grenadine, elle dit l’exil de celui qui se sent né loin de son pays intérieur. Mais replacée dans l’écriture de Souchon, elle peut aussi faire entendre la naissance traumatique d’un adolescent dans un monde soudain privé de père.

L’accident a séparé le temps en deux. Il a mêlé au chagrin un sentiment de liberté, puis à cette liberté une culpabilité difficilement dicible. Il a retiré au monde sa solidité et contraint le fils à devenir un autre avant d’avoir pu se séparer du père.

L’œuvre ne guérit pas magiquement le traumatisme.

Elle lui offre une forme, une musique et une adresse.

Elle permet que la perte ne soit plus seulement subie, mais transformée. Le gris devient une phrase ; la phrase devient une chanson ; la chanson circule et rencontre d’autres vies.

Créer après un traumatisme ne consiste peut-être pas à repeindre artificiellement le monde ni à effacer ce qui a eu lieu.

Il s’agit de parvenir à faire une couleur nouvelle avec la perte.

Une couleur qui ne serait ni celle de l’oubli ni celle du désespoir.

Quelque chose comme un cœur grenadine dans le gris.

Le cabinet ferme le temps d’une pause estivale du 9 au 23 août 2026. Les séances reprennent à partir de lundi 24 août 20...
04/08/2026

Le cabinet ferme le temps d’une pause estivale du 9 au 23 août 2026. Les séances reprennent à partir de lundi 24 août 2026.
Source image Pixabay fotografierende 03/08/2026

30/07/2026

Chaque deuil est particulier. Ici le veuvage, masculin, avant 55 ans, avec des enfants en bas âge.
La prise en compte de la diversité des parcours individuels fait partie de ce qui m’a plu et m’a incité à me former à l'accompagnement du deuil avec Happy End Life. Oser parler de la mort, de deuil, se former sérieusement avec également d’autres personnes aux sensibilités et aux parcours de vie très divers.

30/07/2026
30/07/2026

Quand la place du tiers fait trembler
La relation triangulaire, les conflits de loyauté et le remaniement des identités

Certaines personnes peuvent vivre relativement sereinement dans une relation à deux, mais se trouver profondément déstabilisées dès qu’un troisième entre dans la scène.

La naissance d’un enfant, la constitution d’un couple, l’arrivée d’un nouveau conjoint ou simplement l’existence d’un lien important en dehors de la relation initiale peuvent alors être ressenties comme une menace.

La difficulté ne tient pas nécessairement à un manque d’amour. Elle réside plutôt dans l’impossibilité psychique d’organiser plusieurs liens sans que l’un d’eux soit vécu comme une trahison, un abandon ou une exclusion.

Aimer l’un semble signifier abandonner l’autre.

Être proche de son enfant peut être vécu comme une désertion du couple. Soutenir son conjoint peut donner le sentiment de trahir son fils ou sa fille. Laisser deux personnes se rencontrer sans soi peut réveiller la peur d’être évincé.

Chaque déplacement affectif devient dangereux, comme si le sujet ne pouvait circuler au cœur du triangle sans provoquer une catastrophe.

Quand le tiers devient celui qui prend la place

Dans une organisation psychique encore dominée par la relation duelle, le tiers n’est pas perçu comme celui qui différencie les places et rend possible la circulation entre elles.

Il est celui qui vient prendre quelque chose.

Il prendrait l’amour, l’attention, le désir, le pouvoir ou la position privilégiée. Sa présence ne crée pas un espace relationnel plus complexe : elle produit immédiatement un dedans et un dehors, un élu et un exclu, un gagnant et un perdant.

Le sujet ne parvient pas à se représenter que plusieurs liens puissent coexister sans s’annuler.

Il ne peut pas encore penser :

« L’autre peut aimer quelqu’un d’autre sans cesser de m’aimer. »

« Je peux ne pas être présent dans toutes les relations sans disparaître. »

« La place de l’autre ne détruit pas nécessairement la mienne. »

Lorsque cette représentation fait défaut, toute relation triangulaire mobilise des conflits de loyauté.

Il faut choisir son camp. Il faut être pour l’un ou pour l’autre. Toute proximité devient une alliance et toute séparation un rejet.

Être père entre un enfant et une femme

Devenir père ne consiste pas seulement à établir un lien avec un enfant.

Cela oblige également l’homme à trouver une position nouvelle entre l’enfant, la mère et sa propre histoire.

Il lui faut pouvoir être à la fois le compagnon de la femme et le père de l’enfant, sans confondre ces deux places. Il lui faut accepter que la femme soit devenue mère sans cesser d’être sa partenaire, et que l’enfant entretienne avec elle un lien auquel il ne participe pas de la même manière.

Cette réorganisation peut réveiller des expériences anciennes.

L’homme peut retrouver la position du petit garçon qui se sentait exclu du lien maternel. Il peut réactiver l’image d’un père tenu à distance, effacé, disqualifié ou rejeté par la mère.

Il arrive alors qu’il ne sache plus s’il doit rejoindre l’enfant, défendre la mère, s’opposer à elle ou se retirer.

Il ne parvient pas à occuper une place propre. Il oscille entre plusieurs positions : enfant rival, conjoint abandonné, père autoritaire ou homme exclu de la scène familiale.

La paternité devient moins l’accès à une fonction nouvelle que la répétition d’une ancienne configuration.

Quand l’homme redevient l’enfant rival

Lorsqu’un homme ne parvient pas à occuper une fonction tierce entre sa compagne et leur enfant, il peut progressivement quitter sa place d’adulte et de père pour retrouver celle de l’enfant en attente d’être choisi.

Il ne se représente plus comme le père de l’enfant, mais comme celui auquel l’enfant aurait pris quelque chose : une femme, une attention, une centralité ou une preuve d’amour.

Les soins donnés à l’enfant sont vécus comme une privation. L’intimité entre la mère et l’enfant devient une alliance dont il serait exclu. La disponibilité nouvelle exigée par la parentalité lui apparaît comme une perte personnelle.

L’homme peut réclamer que sa compagne s’occupe de lui comme auparavant, protester lorsqu’il ne se sent plus prioritaire ou demander des preuves répétées qu’il conserve une place privilégiée.

Cette rivalité n’est pas toujours déclarée. Elle peut s’exprimer par des plaintes, des retraits, une irritabilité, une dévalorisation de la mère ou un refus des contraintes parentales.

L’homme se vit alors comme empêché, privé de liberté ou soumis à une organisation familiale dont il ne serait plus le centre.

Il peut devenir le frère psychique de son propre enfant, rivalisant avec lui pour l’attention de la mère.

Lorsque la femme ne voit plus un homme, mais un enfant

Face à cet homme qui réclame, proteste, se retire ou attend d’être rassuré, la femme peut progressivement cesser de le regarder comme un homme, un partenaire et un père.

Elle commence à le percevoir comme un enfant supplémentaire : exigeant, dépendant, susceptible ou incapable de soutenir la frustration.

Elle ne rencontre plus un homme avec lequel penser la famille, partager les responsabilités et organiser les différences de places. Elle se retrouve devant deux enfants : l’un réellement dépendant d’elle, l’autre adulte, mais réclamant lui aussi d’être consolé, contenu ou remis au centre.

Le désir conjugal risque alors de se retirer.

Il devient difficile de désirer celui que l’on doit éduquer, surveiller, rassurer ou rappeler à ses responsabilités. La femme peut ressentir de la lassitude, de l’agacement ou une forme de déception devant celui qui n’est pas parvenu à devenir père sans redevenir fils.

L’homme, de son côté, peut vivre ce regard comme une humiliation. Il se sent infantilisé, disqualifié ou privé de sa place masculine, sans toujours percevoir la part qu’il prend dans cette redistribution des positions.

Un cercle se constitue alors : plus l’homme se présente comme un enfant rival, plus la femme le traite comme un enfant ; plus elle le traite comme un enfant, plus il se sent exclu de sa place d’homme et de père.

Quand la femme ne peut quitter sa fonction de mère

Mais l’organisation ne se réduit pas nécessairement à un homme qui s’infantilise devant une femme contrainte de tout porter.

Il arrive aussi que la femme ne puisse pas quitter la fonction maternelle.

Elle répond tantôt aux besoins de l’enfant, tantôt à ceux de l’époux, sans reconnaître suffisamment que ces deux liens ne relèvent ni de la même place, ni du même désir.

Elle nourrit, organise, prévoit, rappelle, protège, répare et veille sur chacun. Elle se sent responsable du bon fonctionnement de l’ensemble familial.

L’enfant et l’homme peuvent alors être psychiquement confondus. Tous deux deviennent ceux dont elle doit anticiper les besoins, calmer les inquiétudes, corriger les manquements ou empêcher les erreurs.

L’époux n’est plus reconnu comme un homme adulte, porteur d’une parole, d’un désir et d’une responsabilité propres. Il devient celui qu’il faut également prendre en charge.

La femme ne distingue plus suffisamment la dépendance réelle de l’enfant et la responsabilité attendue d’un partenaire adulte.

Elle répond aux uns et aux autres à partir d’une même position : celle de la mère.

Toute mère, mais plus tout à fait femme

Lorsque la fonction maternelle envahit l’ensemble de la vie relationnelle, la femme peut perdre l’accès à la part d’elle-même qui ne se réduit ni au soin, ni au sacrifice, ni à la disponibilité.

Elle devient toute mère.

Elle ne se vit plus qu’à travers ce qu’elle donne, organise, répare ou soutient. Sa valeur semble dépendre de son utilité. Sa place paraît garantie tant que les autres ont besoin d’elle.

La maternité ne désigne alors plus seulement sa relation à l’enfant. Elle devient une identité globale.

La femme sait prendre soin, mais ne sait plus toujours demander, recevoir, attendre ou se présenter comme sujet de son propre désir.

Être femme supposerait pourtant de ne pas être entièrement définie par les besoins des autres.

Cela supposerait de conserver un espace qui ne soit pas totalement occupé par la fonction maternelle : un espace de désir, de manque, de liberté, de refus et d’opacité.

Mais pour certaines femmes, cette part peut être vécue comme coupable.

Désirer pour soi semble signifier abandonner les autres. Ne pas répondre immédiatement donne le sentiment de les laisser tomber. Laisser l’époux agir sans elle ou l’enfant éprouver une frustration peut réveiller une angoisse de perte.

Elle reste donc au service du lien, parfois jusqu’à l’épuisement.

Être indispensable pour ne pas être quittée

La fonction maternelle permanente peut protéger la femme d’une angoisse de séparation.

Tant que les autres ont besoin d’elle, sa place semble assurée. Elle ne risque pas de devenir inutile, secondaire ou remplaçable.

Elle peut se plaindre d’avoir à « penser à tout », de devoir constamment rappeler, organiser et réparer, tout en ayant psychiquement besoin de demeurer celle sans laquelle rien ne fonctionnerait.

Derrière cette position se dissimule parfois une question plus inquiétante :

« Qui suis-je lorsque personne n’a besoin de moi ? »

« Que reste-t-il de ma place si les autres peuvent faire sans moi ? »

« Serai-je encore aimée si je cesse d’être indispensable ? »

La toute-puissance maternelle n’est donc pas seulement un désir de domination. Elle peut être une tentative de garantir le lien et de conjurer la peur d’être abandonnée.

L’époux transformé en grand enfant

Dans cette organisation, la femme prépare, rappelle, contrôle, corrige ou décide à la place de son conjoint.

Elle interprète ses besoins avant même qu’il les formule. Elle pense savoir ce qui est bon pour lui et intervient avant qu’il ne rencontre une difficulté.

L’homme peut se laisser porter par cette prise en charge. Il renonce progressivement à certaines responsabilités, attend qu’elle organise ou adopte une position passive.

Mais il peut également s’en révolter. Il se sent surveillé, infantilisé et privé de sa capacité à décider. Il répond alors par la passivité, la négligence, l’opposition ou la rébellion.

Le conflit conjugal prend une forme paradoxale : la femme reproche à l’homme d’être un enfant, tandis que l’homme lui reproche de se comporter comme sa mère.

Chacun semble confirmer la place de l’autre.

Plus elle le materne, plus il risque de devenir passif ou rebelle. Plus il devient passif ou rebelle, plus elle se convainc qu’elle doit le materner.

La relation conjugale glisse progressivement vers une organisation mère-fils.

Une configuration produite à deux

Il serait cependant réducteur de chercher lequel, de l’homme ou de la femme, serait le seul responsable de cette confusion.

Certaines configurations se construisent à deux.

L’homme peut trouver dans la position maternelle de sa compagne une réponse à son désir d’être pris en charge. La femme peut trouver dans la dépendance de l’homme la confirmation qu’elle est indispensable.

L’un demande à être soutenu comme un enfant ; l’autre répond en devenant toute mère.

L’un se déresponsabilise ; l’autre occupe toutes les responsabilités.

L’un proteste contre l’infantilisation tout en refusant parfois de quitter la position infantile ; l’autre se plaint d’avoir à tout porter tout en supportant difficilement que l’homme agisse sans elle.

Un pacte implicite s’installe.

Il permet à chacun d’éviter une transformation plus profonde : pour l’homme, devenir père sans réclamer d’être encore le fils préféré ; pour la femme, devenir mère sans cesser d’être femme et partenaire.

La disparition progressive du couple

Lorsque l’homme devient un enfant supplémentaire et que la femme devient la mère de tous, la relation conjugale perd sa dimension propre.

Les échanges portent principalement sur l’organisation, les horaires, les tâches, les oublis, les besoins et les reproches.

L’espace amoureux et érotique se réduit.

La femme peut se plaindre de ne plus être regardée comme une femme, tout en occupant une place qui ne laisse apparaître que la mère.

L’homme peut réclamer davantage de désir ou de tendresse sans comprendre que la place infantile qu’il occupe rend la rencontre sexuelle et conjugale plus difficile.

Le désir suppose une séparation des places.

Il devient difficile pour une femme de désirer celui qu’elle considère comme un enfant à prendre en charge. Il devient également difficile pour un homme de désirer une femme qui le regarde essentiellement comme un être à encadrer, nourrir ou corriger.

Le couple disparaît derrière la fonction parentale, mais aussi derrière une parentalité détournée : la femme devient la mère de son conjoint, tandis que l’homme devient le fils de sa compagne.

La fonction tierce n’est pas une personne

La fonction tierce ne doit pas être confondue avec la simple présence d’un troisième individu.

Un père peut être physiquement présent sans occuper de fonction tierce. Une mère peut soutenir cette fonction. Une institution, une règle, une parole, un interdit ou une décision commune peuvent également introduire du tiers.

La fonction tierce est ce qui rappelle que personne ne peut être tout pour l’autre.

Elle limite la possession et l’illusion d’un lien sans dehors. Elle reconnaît l’existence de plusieurs désirs, de plusieurs générations, de plusieurs places et de plusieurs relations.

Elle permet à chacun de ne pas être entièrement absorbé par l’autre.

Le tiers introduit une distance, mais cette distance ne détruit pas nécessairement le lien. Elle peut au contraire le rendre respirable.

La loi comme organisation des différences

La loi ne se réduit pas ici à l’autorité, à la sanction ou à l’interdiction.

Elle est ce qui organise les différences de générations, de places et de responsabilités.

Elle rappelle que l’enfant n’appartient ni à sa mère ni à son père. Elle indique que le conjoint ne peut être réduit à une fonction de réparation, de protection ou de soutien permanent.

Elle introduit une limite à l’exigence d’exclusivité.

La loi permet de distinguer la femme de la mère, l’homme du fils, le père du rival, l’enfant du partenaire, le soin de l’emprise, la protection de la possession et la dépendance infantile de la responsabilité adulte.

Pour certaines personnes, cette limite est vécue comme une violence.

Elles ont connu des séparations brutales, des abandons, des exclusions ou des liens dans lesquels toute distance annonçait une perte. Elles confondent alors séparation et rejet, limite et désamour, autonomie et trahison.

Accéder à la fonction tierce suppose de découvrir que la limite n’est pas toujours ce qui détruit le lien. Elle peut être ce qui l’empêche de devenir fusionnel, étouffant ou persécuteur.

Un nouvel ordre relationnel

La naissance d’un enfant bouleverse l’ordre antérieur.

Le couple ne peut plus fonctionner exactement comme auparavant. Les identités sont remaniées, les alliances déplacées et les attentes redistribuées.

La femme devient mère sans cesser d’être femme.

L’homme devient père sans cesser d’être homme et partenaire.

Le couple devient parental sans devoir disparaître entièrement derrière la parentalité.

Les grands-parents doivent accepter de ne plus être les parents principaux. Chacun est invité à renoncer à une ancienne centralité.

Ce nouvel ordre ne se met pas spontanément en place. Il demande un travail psychique.

Il faut faire le deuil du couple totalement disponible l’un pour l’autre. Il faut accepter que l’enfant ouvre des liens qui ne seront pas entièrement maîtrisés. Il faut consentir à ce que l’autre investisse plusieurs relations sans que celles-ci soient vécues comme une trahison.

Lorsque ce remaniement échoue, chacun cherche à restaurer l’ordre ancien.

L’homme réclame de retrouver la femme entièrement tournée vers lui. La femme s’installe dans une fonction maternelle qui lui garantit une position centrale. L’enfant devient le lieu sur lequel se rejouent les blessures anciennes du couple.

Le remaniement de l’identité masculine

Devenir père oblige l’homme à ne plus se penser seulement comme le fils de ses propres parents.

Il lui faut quitter, au moins partiellement, la position de celui qui attend encore d’être reconnu, choisi ou réparé.

Cette transformation peut être difficile si l’homme a grandi auprès d’un père exclu, effacé ou disqualifié.

Il peut craindre de subir le même destin. Chaque proximité entre sa compagne et l’enfant lui donne alors le sentiment d’être à nouveau placé dehors.

Il peut également s’identifier au père exclu : se retirer, se taire et abandonner progressivement sa fonction, comme si sa place était déjà écrite.

Accéder à la paternité suppose alors de pouvoir reconnaître :

« Cet enfant n’est pas mon rival. »

« L’amour que sa mère lui porte ne m’est pas retiré. »

« Je ne suis plus seulement celui qui attend d’être choisi. »

« Je peux protéger, limiter et transmettre sans devoir posséder. »

La fonction paternelle commence lorsque l’homme cesse de reconquérir la mère contre l’enfant et peut prendre place auprès de celui-ci comme père.

Le remaniement de l’identité féminine

Devenir mère oblige également la femme à ne pas faire de la maternité la totalité de son identité.

Elle peut aimer, protéger et soutenir son enfant sans devenir toute mère. Elle peut accompagner son conjoint sans devenir sa mère. Elle peut ne pas répondre à tous les besoins sans abandonner ceux qu’elle aime.

Cette transformation exige qu’elle renonce à être la réponse unique.

Elle doit pouvoir reconnaître :

« Je ne suis pas responsable de tout. »

« L’autre peut faire sans moi. »

« Je peux aimer sans prendre en charge. »

« Je peux être mère sans être seulement mère. »

« Je peux être désirante sans devoir justifier ma place par le soin que j’apporte. »

Ce renoncement peut être douloureux, car il confronte la femme à la possibilité que les autres deviennent autonomes.

Mais être aimée parce que l’on est indispensable n’est pas la même chose qu’être aimée comme sujet singulier.

Ne pas pouvoir circuler dans le triangle

Accéder à une relation triangulaire suppose de pouvoir changer de position sans perdre son identité.

Le père doit pouvoir être seul avec l’enfant sans que la mère disparaisse psychiquement.

La mère doit pouvoir laisser le père et l’enfant construire leur relation sans se sentir abolie.

Le couple doit pouvoir retrouver son intimité sans vivre l’enfant comme abandonné.

L’enfant doit pouvoir aimer chacun de ses parents sans être sommé de choisir.

Lorsque cette circulation est impossible, les places se figent.

Il y a celui qui est dedans et celui qui est dehors. Celui qui gagne et celui qui perd. Celui qui est aimé et celui qui est abandonné.

Le tiers n’est plus celui qui permet la séparation et la circulation. Il devient celui qui menace le lien.

De l’exclusion à la différenciation

Le travail analytique peut aider le sujet à distinguer l’exclusion de la différenciation.

Ne pas participer à toutes les relations ne signifie pas être rejeté.

Laisser deux personnes se rencontrer sans soi ne signifie pas être abandonné.

Reconnaître la place de l’autre ne signifie pas perdre la sienne.

L’analyse permet d’interroger les scènes anciennes transportées dans la relation actuelle.

L’homme est-il réellement exclu, ou retrouve-t-il une ancienne sensation d’exclusion ?

Sa compagne le prive-t-elle de sa place, ou n’ose-t-il pas l’occuper ?

La femme est-elle réellement contrainte de tout assumer, ou éprouve-t-elle une difficulté à laisser l’autre agir sans elle ?

Prend-elle soin de son conjoint, ou cherche-t-elle à préserver une identité fondée sur la nécessité d’être indispensable ?

Le couple protège-t-il l’enfant, ou utilise-t-il la parentalité pour éviter la rencontre entre deux adultes désirants ?

Ces questions ouvrent un espace entre la répétition et la situation présente.

Habiter sa place sans supprimer celle de l’autre

Accéder à la fonction tierce ne signifie pas devenir froid, distant ou autoritaire.

Cela signifie pouvoir habiter une place sans devoir supprimer celle de l’autre.

Un père peut soutenir son enfant sans disqualifier la mère.

Une mère peut protéger son enfant sans annuler le père.

Une femme peut être mère sans transformer son conjoint en fils.

Un homme peut devenir père sans rivaliser avec son enfant.

Un conjoint peut reconnaître la relation de l’autre à l’enfant sans se sentir remplacé.

La fonction tierce introduit la possibilité d’un lien qui ne repose plus sur la fusion ni sur l’exclusion.

Elle permet de dire :

« Je peux vous laisser être ensemble sans disparaître. »

« Je peux aimer l’un sans trahir l’autre. »

« Je peux occuper ma place sans prendre toutes les places. »

« Je peux prendre soin sans devenir toute mère. »

« Je peux être père sans redevenir l’enfant qui réclame sa mère. »

La place du tiers cesse de faire trembler lorsque chacun découvre que la différence des places ne détruit pas le lien.

Elle lui donne une forme, une limite et une possibilité de durée.

Joëlle Lanteri — Psychanalyste

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