30/09/2026
Notre liberté peut-elle nous faire peur, on en parle ?
On la réclame, on la revendique, parfois on se bat pour elle. Et pourtant, quand elle se présente à nous sous la forme d'un choix réel : quitter (un endroit ou quelqu’un), s'engager, dire non, dire ce que l'on désire… elle peut nous faire trembler.
La psychanalyse n'y voit pas un paradoxe, mais au contraire, un fait très ordinaire de notre vie psychique.
• ⛓️💥 La liberté n'est pas un état
Freud, dans Le Malaise dans la civilisation (1930), rappelle que la vie en société repose sur un échange : nous renonçons à une part de nos satisfactions pulsionnelles contre de la sécurité. Il ajoute que la liberté individuelle était plus grande avant toute civilisation, mais qu'elle n'avait alors guère de valeur, faute de pouvoir être protégée. Autrement dit, la liberté totale ne serait en fait pas ce que nous cherchons : ce que nous voulons serait plutôt une liberté qui ne nous laisse pas seuls face au danger.
• 🔍 Fuyons-nous la responsabilité ?
Erich Fromm, psychanalyste, a consacré un livre entier à cette question : La Peur de la liberté (1941). Il y distingue la « liberté de » : se libérer d'une tutelle, d'une contrainte… et la « liberté pour » : faire quelque chose de cette liberté…
La première s'obtient souvent par la lutte ; la seconde exige de porter seul le poids de ses choix, sans assurance, sans garantie, ni notice d’usage.
Face à cette solitude, nous inventons des fuites : nous nous soumettons à une autorité, nous nous fondons dans le conformisme, nous devenons ce que « l'on » attend de nous.
Freud avait déjà décrit le ressort de ces fuites dans Psychologie des masses et analyse du moi (1921) : dans le groupe, nous remettons volontiers à un chef ou à un idéal collectif la charge de penser et de décider à notre place.
C'est confortable, reposant, mais cela coûte cher.
• 🧠 Une liberté limitée par notre inconscient
Il faut aussi rester lucide sur ce que la psychanalyse nous enseigne : « le moi n'est pas maître dans sa propre maison ». Par cette formulation, Freud nous dit que nos choix sont infléchis par des désirs, des loyautés et des répétitions dont nous ignorons souvent l'origine : nous rejouons, sans le savoir, des scènes anciennes (remémoration, répétition, perlaboration…) ; On croit décider, mais en fait on répète.
La cure analytique n'ouvre pas une liberté absolue, mais elle rend possible une liberté plus grande, parce que mieux éclairée. C'est le sens de la formule célèbre : « Là où était du ça, le moi doit advenir. »
• 😧 Angoisse et culpabilité : prix de notre liberté ?
Dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Freud montre que l'angoisse est un signal : le moi avertit d'un danger, réel ou imaginé.
Se permettre d'être libre, c'est souvent se sentir infidèle, déloyale à sa famille, à ce que l'on nous a demandé d'être ou de faire, à ce que l'on croit devoir être ou faire.
Cette peur n'est donc pas un manque de courage, c'est probablement le signe que l'on touche à quelque chose qui compte pour nous.
Lacan pousse la logique très loin dans L'Éthique de la psychanalyse (1959-1960) en écrivant que la seule chose dont on puisse être coupable, est d'avoir cédé sur son désir. La liberté, ici, n'est pas de « faire ce que l'on veut », mais de ne pas trahir ce qui nous fait sujet.
• 🙏 Pouvoir être libre, c'est d'abord avoir été soutenu
Winnicott apporte un éclairage précieux à cette réflexion. Dans La capacité d'être seul (1958), il montre que l'on ne devient capable d'autonomie que si l'on a fait l'expérience, enfant, d'être seul en présence de quelqu'un : une présence fiable qui n'envahit pas. (Cf. mon post sur la capacité à être seul)
Lorsque cette présence fait défaut, ou qu'elle est trop intrusive, l'enfant apprend à se conformer aux attentes de son entourage plutôt qu'à suivre ses propres élans. Pour Winnicott, le « faux self » (1960) serait cette façade adaptée qui se construit pour protéger le « vrai self », c'est-à-dire le sentiment d'exister de façon spontanée et authentique. Ce n'est pas un mensonge conscient, mais une défense très ancienne. Un peu de faux self est d'ailleurs sain : la politesse et les usages sociaux en sont une forme. Le problème survient quand il occupe toute la place. On peut alors être brillant, apprécié, irréprochable, et pourtant avoir le sentiment de jouer un rôle sans vraiment habiter sa vie. On obéit, on réussit, mais on ne se sent pas libre.
• 👩🦰 Alors, être libre, faut-il en avoir peur ?
Non, dans le sens où cette peur n'a rien de honteux ni de pathologique : elle accompagne toute existence qui se risque. Mais oui, si l'on entend par là qu'il faut la prendre en compte.
Elle indique où se situe ce que nous n'osons pas encore désirer, décider ou perdre. La question n'est peut-être pas « comment supprimer cette peur ? » mais « que me dit-elle, et de quelle liberté suis-je en train de me protéger ? »
C'est là, souvent, que le travail analytique commence.