David Gouineau, psychanalyste, ergothérapeute et consultant

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David Gouineau, psychanalyste, ergothérapeute et consultant Informations de contact, plan et itinéraire, formulaire de contact, heures d'ouverture, services, évaluations, photos, vidéos et annonces de David Gouineau, psychanalyste, ergothérapeute et consultant, Psychothérapeute, 224 Avenue Jacques Cartier, Montpellier.

16/10/2026

Psychoanalyst in Uchaud, France

16/09/2026

💥 M-1 : Les Semaines d’Information sur la Santé Mentale (SISM) c’est dans moins d’un mois !

🎨 Pour cette 37e édition, les SISM Officiel auront lieu du 5 au 18 octobre 2026 autour de la thématique : « Pour notre santé mentale, ouvrons-nous aux arts » !

Pendant ces deux semaines, des milliers d’événements seront organisés partout en France métropolitaine et ultramarine : des ciné-débat, des conférences, expositions, spectacles, etc.

Ces évènements sont ouverts à tout·es et plus de 1 600 sont déjà publiés sur la carte de France à découvrir ici : https://www.semaines-sante-mentale.fr/ .

Pour les organisateur·ices d’évènements, si ce n’est pas déjà fait nous vous invitons à ajouter vos évènements sur le site internet des SISM pour qu’ils soient inscrits sur la carte de France.

➕ Ajouter un évènement SISM : https://www.semaines-sante-mentale.fr/connexion/

Psycom coordonne le collectif national des SISM

15/09/2026

Quand l’appel devient rejet
Clinique d’un lien maternel pris entre besoin de proximité et nécessité d’éloigner l’autre

Une mère invite sa fille à venir chez elle. Ce geste pourrait paraître banal, mais il constitue ici le point d’entrée de toute la scène clinique, parce qu’il engage déjà un mouvement psychique précis : la mère souhaite la présence de sa fille, elle l’appelle, lui fait une place, crée les conditions du rapprochement. La fille n’arrive donc pas par effraction dans un espace fermé ; elle répond à un désir qui lui a été adressé et se rend là où elle a été conviée.

C’est pourtant à partir de cette proximité voulue que quelque chose se dérègle.

Dans un premier temps, la rencontre peut sembler ordinaire. Puis la qualité du lien se modifie. Le ton de la mère se durcit, une remarque devient plus acérée, une contrariété prend soudain des proportions inattendues. La fille perçoit que quelque chose a changé sans toujours pouvoir identifier ce qui a provoqué ce changement. Une parole peut être reprise contre elle, un geste devenir prétexte au reproche, sa simple manière d’être là sembler désormais encombrante. Ce qui avait commencé comme une invitation se transforme progressivement en expérience de rejet et, à certains moments, en violence.

L’intérêt clinique de cette scène ne réside pas seulement dans le surgissement de l’agressivité maternelle. Il se situe dans la contradiction qui organise toute la séquence : la mère fait venir celle dont elle semble ensuite ne plus pouvoir supporter la présence.

Il serait évidemment trop rapide d’en déduire une structure ou un diagnostic. Ce qui mérite davantage d’être entendu est le mouvement du lien lui-même, cette manière singulière de rapprocher l’autre avant de devoir produire une distance. L’enjeu ne semble donc pas seulement porter sur l’amour ou le désamour, mais sur la capacité psychique à tolérer la proximité de l’objet sans que celle-ci ne devienne aussitôt source de tension.

Le paradoxe de la proximité désirée

La mère paraît avoir besoin de sa fille. L’invitation témoigne d’un désir réel de relation, d’une recherche de présence, peut-être également d’un besoin d’étayage. Pourtant, lorsque cette présence devient effective, elle semble susciter autre chose que ce qui avait été anticipé.

La fille réelle ne correspond jamais entièrement à la fille imaginée. Elle arrive avec ses choix, son rythme, ses paroles, sa différence, peut-être ses désaccords ou simplement son autonomie. Dès lors, la présence recherchée confronte nécessairement la mère à l’altérité.

C’est là que la psychanalyse permet d’ouvrir une première piste : tout investissement de l’objet suppose de rencontrer que cet objet n’est pas soi. Or cette différence peut être plus ou moins tolérable selon l’histoire psychique du sujet. L’autre peut être désiré tant qu’il soutient, rassure, comble une solitude ou vient maintenir une certaine continuité narcissique ; mais il devient plus difficile à supporter lorsqu’il manifeste qu’il existe pour son propre compte.

La proximité peut alors cesser d’être seulement rassurante pour devenir menaçante.

L’objet aimé devient simultanément l’objet dont dépend quelque chose et celui qui, précisément parce qu’il est distinct, peut se retirer, partir, refuser, choisir autrement. Ainsi, plus l’autre compte, plus son autonomie peut venir réveiller la question de la perte.

Dans cette perspective, la violence n’apparaît plus seulement comme une hostilité dirigée vers la fille ; elle peut être entendue comme une tentative brutale de réguler un état interne devenu difficile à contenir.

De l’appel à l’attaque : ce qui manque entre les deux

Cliniquement, il est important de ne pas rabattre trop vite la scène sur une opposition simple entre une mère aimante puis une mère hostile. Il existe nécessairement un moment intermédiaire, parfois extrêmement bref, entre le désir de voir sa fille et le surgissement de l’agressivité.

Quelque chose se produit dans cet intervalle.

Cela peut être une sensation d’envahissement, une dépendance soudain éprouvée comme insupportable, une peur de perdre l’autre, un sentiment d’être dépossédée de sa place, une contrariété narcissique ou encore le réveil d’expériences anciennes dans lesquelles la proximité avait déjà été liée à la menace, à l’intrusion ou à l’abandon.

Ce qui importe est que cet affect semble difficilement représentable.

Là où une élaboration psychique permettrait de sentir : « sa présence me trouble », « je me sens envahie », « je crains qu’elle reparte », « quelque chose dans ce qu’elle fait me confronte à ma solitude », la tension peut au contraire être immédiatement exportée dans la relation.

La fille devient alors le lieu où l’excitation psychique est déposée.

C’est précisément ce déplacement qui mérite d’être travaillé. La mère peut progressivement attribuer à sa fille la cause de ce qu’elle éprouve : si elle est en colère, c’est parce que sa fille a parlé ainsi ; si elle souffre, c’est parce que sa fille ne répond pas comme elle le souhaiterait ; si elle se sent débordée, c’est parce que la fille serait trop présente ou au contraire pas assez disponible.

L’autre devient responsable de l’état interne.

Dans une perspective psychanalytique, on pourrait penser ici aux modalités projectives par lesquelles un affect difficilement supportable est localisé dans l’objet. Il ne s’agit pas forcément d’une projection au sens le plus massif du terme, mais d’une difficulté à reconnaître la provenance interne de l’affect. La fille devient celle qui « fait » quelque chose à la mère, alors qu’une part de ce qui se joue appartient précisément au monde psychique maternel.

Une distance réglée par la violence

On pourrait alors faire l’hypothèse que la violence remplisse une fonction de séparation.

La mère a rapproché sa fille, mais lorsque cette proximité devient trop intense, l’agressivité crée brutalement de la distance. La parole blessante, le mépris, le reproche ou l’attaque repoussent l’autre et rétablissent une frontière devenue floue.

La violence devient ainsi une manière primitive de retrouver de la différenciation.

Là où une séparation psychique suffisamment élaborée permettrait de dire : « j’ai besoin d’être seule », « je préfère que nous arrêtions cette conversation », « ce que tu me dis me bouscule », le sujet peut être contraint d’utiliser l’attaque comme moyen de remettre l’autre à distance.

C’est ici que la pensée de Winnicott peut être utile, à condition de ne pas la plaquer sur le cas. La capacité d’être en relation suppose de pouvoir faire l’expérience d’un objet suffisamment constant pour qu’il reste psychiquement présent même lorsqu’il s’éloigne. Lorsque cette continuité interne est fragile, la présence réelle de l’autre peut être recherchée avec intensité tandis que son autonomie est beaucoup plus difficile à soutenir.

On pourrait dire que la mère semble avoir besoin de la présence de sa fille pour maintenir quelque chose, mais que cette présence devient simultanément menaçante dès lors qu’elle rappelle que la fille ne peut être entièrement mise au service de cette fonction.

Le problème ne serait donc pas uniquement la distance, mais la difficulté à maintenir intérieurement le lien lorsque l’autre n’est pas exactement là où on voudrait qu’il soit.

Le chaud-froid comme organisation relationnelle

Cette dynamique peut être décrite comme un fonctionnement en chaud-froid, mais cette expression ne doit pas seulement évoquer des variations d’humeur.

Le chaud correspond au rapprochement, à l’appel, au désir d’être ensemble, parfois à une grande intensité affective. Le froid survient lorsque cette proximité devient menaçante et qu’il faut repousser l’objet.

Le même lien produit donc deux mouvements opposés : l’appel et l’expulsion.

Lorsque ce fonctionnement se répète, il peut devenir une véritable organisation de la relation : la mère rapproche sa fille lorsqu’elle ressent son absence, puis l’éloigne lorsque sa présence devient trop dense. L’éloignement soulage momentanément la tension, mais réactive ensuite le manque, qui conduira à un nouvel appel.

Ce cycle ne relève pas nécessairement d’une intention consciente. Il peut constituer une manière psychique de résoudre, aussi imparfaitement soit-elle, un conflit plus profond entre dépendance et séparation.

La mère semble dire, sans pouvoir nécessairement se le formuler : « j’ai besoin que tu sois là, mais je ne supporte pas complètement ce que ta présence me fait éprouver ».

Ce que vit la fille

Pour la fille, la scène est particulièrement déstabilisante car elle ne peut pas simplement organiser son expérience autour d’un rejet clair.

Si sa mère ne voulait jamais la voir, la douleur serait importante mais la relation serait plus lisible. Ici, au contraire, la mère l’appelle.

La fille vient donc avec une représentation d’accueil. Puis elle découvre que cet accueil peut se retourner contre elle.

Ce retournement fragilise le sentiment de prévisibilité du lien.

La fille ne sait plus exactement ce qui est attendu d’elle. Si elle vient, elle peut être attaquée. Si elle ne vient pas, elle peut être accusée de distance. Si elle parle, une parole peut devenir motif de conflit. Si elle se tait, son silence peut également être interprété.

Une telle configuration peut favoriser une hypervigilance relationnelle.

La fille apprend alors à observer les variations de l’autre. Elle écoute le ton de la voix, surveille le visage, repère les silences, tente de discerner les premiers signes annonçant le changement de climat.

Ce qui devrait être une rencontre devient une activité de déchiffrement.

Elle ne peut plus simplement être présente ; elle doit anticiper.

Cliniquement, cette hypervigilance est importante parce qu’elle peut ensuite déborder largement le lien maternel. Le sujet peut devenir très sensible aux modifications d’humeur des autres, chercher à comprendre avant même qu’un conflit existe, anticiper la déception, ajuster constamment son propre comportement afin de préserver le lien.

Il y a alors un déplacement considérable de l’énergie psychique vers la surveillance de l’objet.

Lorsque la fille devient responsable de ce qui arrive

Une autre conséquence de cette organisation est la culpabilité.

La fille cherche nécessairement à comprendre pourquoi sa mère, qui l’avait appelée, devient soudain hostile.

Elle interroge ses propres gestes.

A-t-elle parlé trop longtemps ? A-t-elle formulé une remarque maladroite ? Est-elle arrivée trop t**d ? N’a-t-elle pas manifesté assez d’intérêt ? A-t-elle au contraire pris trop de place ?

Cette recherche de causalité peut devenir interminable parce qu’elle repose sur une prémisse fausse : l’idée que le changement maternel s’expliquerait nécessairement par quelque chose que la fille aurait fait.

Le risque est donc qu’elle internalise une responsabilité qui ne lui appartient pas entièrement.

Elle peut finir par penser : « je provoque cela chez elle ».

C’est ici que le travail thérapeutique prend toute son importance. Il ne s’agit pas de convaincre la fille que sa mère serait simplement « mauvaise », mais de lui permettre de différencier ce qui relève d’elle-même et ce qui appartient au monde psychique maternel.

Cette différenciation est essentielle.

L’autre peut être déçu sans que j’aie nécessairement fauté.

L’autre peut être en colère sans que je sois la cause profonde de sa colère.

L’autre peut m’appeler puis ne plus supporter ma présence, mais cela ne signifie pas que ma présence soit en elle-même fautive.

Le mépris comme défense contre la dépendance

Il arrive que la mise à distance ne prenne pas uniquement la forme d’une colère manifeste. Elle peut s’exprimer dans le mépris, la moquerie ou la dévalorisation.

Le mépris possède une fonction psychique particulière : il permet de diminuer l’objet.

Or il est souvent plus facile de se séparer intérieurement d’un objet que l’on a préalablement dévalué.

Si l’autre compte énormément, la dépendance qu’il suscite peut devenir difficile à reconnaître. Le transformer en objet dérisoire, agaçant ou inadéquat permet alors de réduire symboliquement sa valeur et, par là même, de rendre la distance plus supportable.

On pourrait entendre certaines formes de mépris comme une défense contre l’importance même de l’objet : je dois te rabaisser pour ne pas sentir combien tu comptes.

Cette lecture ne constitue évidemment pas une excuse à la violence. Elle cherche seulement à comprendre ce que cette violence permet au sujet de ne pas éprouver.

Du froid intermittent au froid installé

Parfois, lorsque l’alternance rapprochement-rejet devient trop coûteuse, une autre solution relationnelle peut apparaître : la distance durable.

Le sujet réduit alors drastiquement les échanges. Il ne vient presque plus, ne parle presque plus, limite le lien à quelques paroles fonctionnelles ou à une forme de coexistence minimale.

Cette position peut être vécue comme un abandon par celui qui reste attaché au lien, mais elle peut également être comprise comme une tentative de stabilisation.

Tant que la proximité active systématiquement une tension suivie d’attaque, la distance peut sembler être le seul moyen de ne plus rejouer la scène.

Le froid n’est plus un épisode ; il devient une frontière.

D’un point de vue clinique, il est important de ne pas juger trop rapidement cette distance comme purement pathologique. Elle peut avoir une fonction défensive, certes, mais également protectrice. Elle peut constituer une étape au cours de laquelle chacun retrouve un peu de contour et cesse d’être constamment exposé aux mouvements psychiques de l’autre.

Certaines séparations protègent le lien de sa propre destructivité.

Le travail analytique : créer un espace entre l’affect et l’acte

Si la mère pouvait entreprendre un travail psychique, le mouvement thérapeutique ne consisterait pas simplement à lui demander de devenir plus douce ou plus aimante.

Il faudrait avant tout rendre pensable ce qui se produit en elle au moment où la fille se rapproche.

L’analyse chercherait précisément cet intervalle qui manque entre l’affect et l’acte.

Qu’est-ce que la présence de la fille réveille ?

À quelle expérience ancienne renvoie cette proximité ?

Quelle dépendance devient soudain visible ?

Quelle perte est redoutée ?

Quel sentiment de dépossession ou d’abandon se rejoue ?

À mesure que ces éprouvés deviennent représentables, ils ont moins besoin d’être expulsés dans la relation.

Ce passage de la décharge à la représentation constitue l’un des enjeux fondamentaux du travail analytique.

Ce que je ne peux pas penser, je risque de le faire agir.

Ce que je peux commencer à reconnaître comme mien, je peux davantage le contenir.

La transformation commence également lorsque la responsabilité psychique peut être réintroduite : non pas « tu me rends violente », mais « quelque chose en moi devient violent lorsque je me sens ainsi ».

Cette nuance constitue un changement considérable, car elle permet progressivement de sortir l’autre de la position de cause unique.

Pour la fille : sortir de la fonction de régulation

Le travail de la fille est différent.

Elle a peut-être longtemps occupé une place consistant à réguler le monde psychique maternel : être là lorsqu’il fallait être là, partir lorsqu’il fallait partir, rassurer, anticiper, comprendre, prévenir les débordements.

Or guérir ne consiste pas à devenir encore meilleure dans cette fonction.

Il s’agit au contraire de pouvoir progressivement s’en dégager.

Elle peut apprendre qu’une invitation n’est pas une obligation à rester, qu’une inquiétude maternelle ne constitue pas nécessairement un ordre, que la colère de l’autre n’impose pas de réparer immédiatement, et que la protection du lien ne doit pas toujours reposer sur elle.

Cette séparation psychique est parfois douloureuse parce qu’elle peut être vécue comme une trahison.

Mais elle permet au sujet de retrouver une intériorité qui n’est plus entièrement organisée par les variations de l’objet.

La fille cesse peu à peu de prendre en permanence la température de sa mère.

Elle retrouve la sienne.

Vers une continuité du lien

La véritable transformation ne résiderait donc pas dans l’établissement d’une proximité constante.

Le contraire du chaud-froid n’est pas une relation perpétuellement chaleureuse.

Une relation suffisamment vivante comporte nécessairement des moments de distance, de colère, de fatigue, de désaccord.

Ce qui change lorsqu’une continuité psychique devient possible, c’est que ces variations n’exigent plus systématiquement la destruction du lien.

On peut être séparé sans être abandonné.

On peut être proche sans être envahi.

On peut aimer quelqu’un sans devoir le posséder.

On peut lui en vouloir sans le rabaisser.

On peut également reconnaître qu’il existe ailleurs, dans une vie qui ne nous appartient pas.

La question clinique devient alors moins celle de la quantité de proximité que celle de sa qualité.

Une relation devient peut-être suffisamment bonne lorsque chacun peut conserver son existence propre sans que cette différenciation ne soit vécue comme une menace.

Dans le cas de cette mère et de sa fille, tout semble se nouer autour de cette difficulté : comment maintenir l’autre psychiquement présent sans devoir l’avoir tout près, et comment supporter sa présence réelle sans être contraint de le repousser ?

C’est à cet endroit que le travail analytique peut ouvrir quelque chose de nouveau : non pas supprimer la distance, mais permettre qu’elle ne soit plus fabriquée par la violence.

Alors seulement le lien peut devenir moins dépendant des variations immédiates de l’affect et acquérir une continuité suffisante pour supporter les mouvements de rapprochement et d’éloignement qui traversent toute relation humaine.

Le contraire du chaud-froid n’est pas la chaleur permanente. C’est la possibilité qu’un lien survive à la distance.

26/08/2026

Je vais bien finir par être
Quand l’analyse prête des mots à ce qui n’avait pas encore de langue

Il arrive qu’un texte poétique sache quelque chose de la clinique avant même de la nommer.

Dans Tas-de-feuilles, Elias Levi Toledo fait apparaître un être étrange, incertain de ses contours, qui avance et recule dans le même mouvement, cherche où se poser, essaie son propre nom comme on essaierait un vêtement encore trop large. Il ne dit pas tout à fait : je suis. Il dit presque : « je vais bien finir par être ».

Cette phrase m’a arrêtée.

Parce que certains patients arrivent ainsi.

Ils sont là, bien sûr. Ils travaillent, aiment, quittent, élèvent leurs enfants, prennent des décisions, souffrent, parfois réussissent admirablement leur existence extérieure. Ils peuvent même parler beaucoup. Et pourtant, lorsqu’on écoute plus profondément, quelque chose demeure presque sans langue. Non pas un vide de pensée, mais une pensée qui n’a pas encore trouvé les mots dans lesquels elle pourrait se reconnaître.

Ils éprouvent avant de comprendre. Ils agissent avant de pouvoir se raconter. Ils savent parfois avec une précision extraordinaire ce qui s’est passé, mais ils ne savent pas encore ce que cela leur a fait.

Ils possèdent les faits et manquent de la langue intérieure qui permettrait de les relier.

Il existe des vies qui ont été vécues avant d’avoir été pensées

Un patient raconte une enfance.

Il donne des dates, des lieux, des événements. Il explique que son père était absent, que sa mère était triste, qu’il fallait être sage, qu’il travaillait bien à l’école. Tout cela semble parfaitement ordonné.

Puis il ajoute presque négligemment :

— Chez nous, il ne fallait pas faire de problèmes.

La phrase pourrait passer.

Mais quelque chose dans sa manière de la prononcer m’arrête. Je lui demande ce que voulait dire, pour l’enfant qu’il était, « ne pas faire de problèmes ».

Il hésite.

— Je ne sais pas.

Puis :

— Ne pas déranger, peut-être.

Un silence.

Je lui dis :

— Peut-être même fallait-il que personne n’ait à s’occuper de ce que vous ressentiez.

Il relève la tête.

Ce n'est pas encore une interprétation. C’est une proposition déposée entre nous.

Il la regarde presque.

Puis il dit :

— Oui… C’est exactement cela. Il fallait que je n’aie besoin de personne.

Et soudain, l’enfance qu’il racontait depuis longtemps change légèrement de forme.

Le petit garçon « très autonome » commence à apparaître autrement.

L’autonomie, jusque-là valorisée, laisse entrevoir son envers : un enfant qui avait compris très tôt que sa dépendance serait encombrante.

La pensée vient parfois ainsi. Non comme une révélation spectaculaire, mais comme une phrase qui permet à toute une expérience ancienne de changer de statut.

Ce qui avait été vécu devient pensable.

L’analyse ne donne pas seulement du sens : elle donne parfois une langue

Nous avons beaucoup insisté, en psychanalyse, sur l’interprétation.

Mais certains patients ne peuvent pas encore recevoir une interprétation au sens classique du terme, parce que ce qui leur manque n’est pas seulement une signification cachée.

Il leur manque parfois le matériau psychique permettant de penser leur propre expérience.

Ils disent :

— C’était normal.

— Je ne sais pas.

— Ça m’est égal.

— C’est comme ça.

— Je n’y ai jamais pensé.

Et derrière ces phrases apparemment pauvres peuvent exister des mondes considérables.

Il faut alors résister à la tentation de prendre ce silence pour une absence.

Il n’y a pas nécessairement rien.

Il peut y avoir quelque chose qui n’a jamais rencontré suffisamment de mots.

L’enfant a éprouvé la peur mais personne ne l’a nommée. Il a rencontré l’humiliation mais on lui a dit qu’il était susceptible. Il a senti qu’un parent se retirait psychiquement, mais on lui a expliqué que ce parent était simplement fatigué. Il a perçu une hostilité, une préférence, une rivalité, une menace, une séduction, une solitude, mais aucune langue autour de lui n’est venue confirmer ce qu’il percevait.

Alors l’expérience reste là.

Elle ne disparaît pas.

Elle demeure sous une forme plus primitive : sensation corporelle, inhibition, rage sans objet, retrait, répétition, choix amoureux incompréhensible, terreur sans représentation.

Le patient arrive parfois avec ce tas de feuilles.

Des fragments.

Des sensations.

Des scènes.

Des souvenirs sans hiérarchie.

Des phrases entendues autrefois.

Un visage.

Une porte qui claque.

Une manière dont sa mère détournait les yeux.

Un père qui rentrait le soir et dont toute la maison semblait immédiatement changer de température.

Rien de cela ne constitue encore un récit.

Et pourtant tout est déjà là.

Une pensée vient rencontrer une autre pensée

C’est ici que l’échange analytique peut devenir profondément nourricier.

Je ne parle pas d’un analyste qui saurait et d’un patient qui recevrait le savoir.

Ce serait précisément reproduire une dépendance.

Je parle d’autre chose.

Le patient apporte une expérience encore pauvrement représentée. L’analyste l’écoute, la reçoit, la laisse résonner en lui et propose parfois une formulation.

Quelques mots.

Une image.

Une liaison.

Et le patient les essaie.

Il peut les refuser :

— Non, ce n’est pas cela.

Il peut les déplacer :

— Oui, mais ce n’était pas exactement de la peur.

Il peut les enrichir :

— C’était plutôt comme si je devais disparaître avant qu’on me chasse.

Et voilà que la phrase de l’analyste a déjà cessé d’appartenir à l’analyste.

Elle devient un matériau de transformation.

C’est cela qui m’intéresse.

La pensée circule.

Elle entre en résonance avec une autre pensée, et cette résonance produit une langue plus foisonnante que celle dont chacun disposait séparément quelques instants auparavant.

L’analyse devient alors non pas transmission d’un savoir, mais fabrication commune de représentations.

Prêter des mots sans confisquer l’expérience

Il existe pourtant un danger.

Lorsqu’un patient manque de mots, l’analyste pourrait être tenté d’en fournir trop.

Alors sa langue devient envahissante.

Les concepts remplacent l’expérience.

On explique le patient au patient.

On lui parle de narcissisme, d’angoisse d’abandon, de castration, de pulsion de mort, de relation d’objet, et bientôt tout semble intelligible — sauf lui.

Une analyse peut paradoxalement devenir très savante et empêcher de penser.

Car le mot analytique n’est vivant que s’il rencontre quelque chose que le patient reconnaît intérieurement.

Sinon, il colonise.

Le travail clinique suppose donc une étrange retenue : offrir suffisamment de langage pour que quelque chose puisse apparaître, mais pas au point que notre langue se substitue à celle qui cherche à naître chez l’autre.

Nous prêtons des mots.

Nous ne devons pas les imposer.

Peut-être est-ce même cela, une partie essentielle du métier : savoir reconnaître le moment où une phrase peut devenir un appui et celui où elle deviendrait une emprise.

Le caillou et Tas-de-feuilles

Dans le texte d’Elias Levi Toledo, Tas-de-feuilles finit par s’installer sous un caillou.

L’un a beaucoup déménagé. L’autre commence à s’empêtrer. Et quelque chose devient possible parce qu’ils ont, écrit-il, « des oreilles pour la langue de l’autre ».

Quelle extraordinaire définition du travail analytique.

Avoir des oreilles pour la langue de l’autre.

Non pas seulement entendre les mots qu’il utilise, mais entendre ceux qu’il cherche.

Entendre ce qui bute.

Ce qui se répète.

Ce qui est dit trop vite.

Ce qui disparaît sous une plaisanterie.

Ce qui surgit dans une métaphore involontaire.

Ce qui n’existe encore que sous la forme d’une sensation ou d’un geste.

Et pendant un temps, deux psychismes peuvent effectivement constituer quelque chose comme ce drôle de bail solidaire dont parle le livre.

Un lieu provisoire.

Le patient ne vient pas habiter la pensée de l’analyste.

L’analyste ne vient pas habiter la vie du patient.

Mais ils construisent ensemble un espace intermédiaire dans lequel des expériences jusque-là errantes peuvent enfin trouver un toit psychique.

Trouver les mots change la nature même de ce qui a été vécu

Mettre des mots n’est pas seulement raconter.

C’est transformer.

Une terreur sans représentation n’est pas la même chose qu’une peur que l’on peut nommer.

Une humiliation répétée que l’on considérait comme normale ne produit pas le même destin psychique lorsqu’elle devient reconnaissable comme humiliation.

Une solitude vécue pendant trente ans comme une incapacité personnelle peut changer de sens lorsque surgit cette phrase :

— J’ai appris très tôt à ne rien attendre.

Alors quelque chose se rassemble.

Le sujet ne découvre pas nécessairement un secret.

Il découvre une syntaxe.

Il commence à relier ce qui était séparé.

Cette femme qu’il choisit toujours et qui se retire.

Cette rage lorsqu’on ne lui répond pas immédiatement.

Cette manière de ne jamais demander.

Cette conviction qu’il doit se débrouiller seul.

Cette enfance auprès d’une mère indisponible.

Des fragments jusque-là éparpillés commencent à former une phrase.

Et cette phrase produit un sujet.

Devenir capable de se raconter autrement

C’est peut-être pour cela que certains patients changent jusque dans leur manière de parler au cours d’une analyse.

Le vocabulaire s’élargit.

Les nuances apparaissent.

Là où il n’existait que « bien » ou « mal », surgissent l’ambivalence, l’agacement, la déception, la jalousie, la honte, la tendresse mêlée de colère.

Là où il disait :

— Ma mère était formidable.

Il peut un jour dire :

— Elle m’aimait énormément, mais elle ne supportait pas que je lui échappe.

Ce n’est pas seulement une phrase plus élaborée.

C’est une architecture psychique plus complexe.

La langue permet désormais de maintenir ensemble deux réalités qui autrefois auraient dû s’exclure.

Aimer et détester.

Être reconnaissant et en colère.

Désirer partir et vouloir rester.

Avoir été aimé et avoir été blessé.

C’est peut-être cela aussi, grandir psychiquement : devenir capable de supporter une phrase qui contient plusieurs vérités.

Je suis presque

Alors je reviens à Tas-de-feuilles.

À cet être improbable qui balbutie son existence.

Il ne proclame pas triomphalement : je suis.

Il approche.

Il tâtonne.

Il essaie.

Il dit presque.

Et je retrouve là quelque chose de très juste concernant la cure.

Nous imaginons parfois que le patient viendrait découvrir un moi qui existait déjà quelque part, intact, enfoui sous ses défenses.

Je n’en suis pas certaine.

Il arrive que le sujet se constitue aussi dans cette expérience d’être entendu.

De pouvoir dire une phrase et d’entendre qu’elle produit quelque chose chez quelqu’un d’autre.

De découvrir que ce qu’il ressent peut être reçu sans être immédiatement corrigé, disqualifié ou retourné contre lui.

Alors une représentation en appelle une autre.

Un mot en réveille un autre.

Une scène ancienne se raccorde à une scène récente.

La langue intérieure gagne du territoire.

Et celui qui, quelques mois ou quelques années auparavant, disait seulement :

— Je ne sais pas.

peut commencer à dire :

— Attendez. Je crois que je comprends quelque chose.

Cette phrase-là, je l’entends toujours comme un événement.

Parce qu’à cet instant l’analyste doit précisément commencer à se retirer.

La pensée est en train de changer de propriétaire.

Elle retourne chez celui à qui elle appartient.

Le bail solidaire n’avait jamais vocation à devenir une résidence définitive.

Un jour, le patient possède suffisamment de mots pour ne plus avoir besoin des nôtres.

Et peut-être est-ce ainsi que l’on pourrait entendre cette phrase étrange et magnifique :

Je vais bien finir par être.

Non comme la promesse de devenir enfin quelqu’un d’autre.

Mais comme la possibilité, peu à peu acquise, de devenir pensable à soi-même.

Joëlle Lanteri — Psychanalyste

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