19/02/2026
« Le corps n’oublie rien » : L'ancrage somatique au cœur de la guérison.
En tant que thérapeute spécialisée dans les Troubles des Comportements Alimentaires (TCA) et le Deuil, je constate au quotidien la résonance des travaux du Dr. Bessel van der Kolk dans son livre « Le corps n’oublie rien ».
Le traumatisme — qu'il s'agisse de la perte d'un être cher ou d'une souffrance ayant mené à une relation dysfonctionnelle avec la nourriture — n'est pas seulement logé dans l'esprit. Il est inscrit dans le tissu corporel lui-même.
1. Le corps comme terrain de bataille
Le traumatisme désorganise le Système Nerveux Autonome (SNA). Pour nos patients, cela se manifeste de deux manières souvent opposées, mais interconnectées :
- Dans les TCA : la nourriture et les comportements compensatoires deviennent des stratégies désespérées pour réguler un système nerveux en surcharge. Restreindre, purger ou se suralimenter sont des tentatives de reprendre un contrôle physique sur un corps qui se sent impuissant, ou d'anesthésier la douleur émotionnelle stockée (dissociation).
- Dans le Deuil : le choc et la tristesse peuvent se manifester par une hypervigilance (difficulté à dormir, anxiété) ou, à l'inverse, par une sensation de figement ou de lourdeur physique, le corps refusant d'achever la vague émotionnelle du chagrin.
Dans les deux cas, le corps est coincé dans un état de défense non résolue.
2. Le passage du récit à la sensation
Van der Kolk souligne que, puisque le centre du langage (le lobe de Broca) se désactive sous stress extrême, la thérapie uniquement basée sur le récit verbal atteint rapidement ses limites. On ne peut pas "parler" le traumatisme hors du corps.
Le chemin vers la guérison thérapeutique est donc somatique :
- Rétablir la sensation : Le travail consiste à ramener le patient au moment présent et à ses sensations corporelles. Cela permet de transformer les « flash-backs » (où le passé est revécu dans le corps) en véritables « souvenirs » (placés dans le passé).
- Restaurer l’action de survie : À travers le mouvement, le rythme et des pratiques de pleine conscience, nous aidons le corps à compléter les actions de défense qui ont été interrompues lors de l'événement traumatique (le combat ou la fuite qui n'a pas pu avoir lieu).
3. Les outils de réintégration
Le livre encourage l'intégration de pratiques qui rééduquent le corps à se sentir en sécurité :
• Le Mouvement Régulateur (Ex: Yoga, Danse) : Essentiel pour rétablir la proprioception et la connexion au soi physique, cruciale après des années de déni corporel dans les TCA.
• L’Intéroception (Ex: Pleine Conscience) : Apprendre à identifier et nommer ce qui se passe à l'intérieur du corps (faim, satiété, tension, tristesse) sans jugement. C'est le fondement pour démanteler l'évitement et la dissociation.
• Le Co-régulation : La relation thérapeutique elle-même devient un lieu sûr où le patient apprend à se réguler en présence d'un autre (le thérapeute).
En conclusion : En thérapie, nous cherchons à donner au corps la voix qu'il a perdue. La véritable guérison est atteinte lorsque le corps cesse d'être une prison de souffrance et redevient un lieu d'ancrage, de sécurité et de pleine présence.