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04/06/2026

QUAND LES SOIGNANTS SE FONT LA GUERRE

Psychiatrie et psychanalyse en institution : sortir des affrontements narcissiques pour penser ensemble

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

I.

QUAND LES APPARTENANCES DEVIENNENT DES CAMPS

Dans certaines institutions de soin, il arrive que les appartenances théoriques cessent d’être des outils de pensée pour devenir des camps.

On ne parle plus depuis une place clinique. On parle depuis une identité de groupe. Les psychiatres d’un côté. Les psychologues de l’autre. Les psychanalystes ici. Les cognitivistes là. Les éducateurs ailleurs. Chacun défend son territoire, sa langue, ses références, parfois sa légitimité même à penser le sujet.

Alors l’institution cesse d’être un lieu de soin. Elle devient un champ de bataille.

La psychiatrie est accusée de réduire le sujet à un diagnostic, à un traitement, à un trouble. La psychanalyse est accusée de flotter dans l’interprétation, de négliger le réel, le risque, la protection, le corps, l’urgence. Chacun caricature l’autre pour mieux se sentir indispensable.

Mais pendant que les professionnels se disputent la souveraineté du sens, l’enfant, lui, reste là. Avec son symptôme. Avec son corps. Avec son silence. Avec sa famille. Avec son histoire.

Et souvent avec une question simple : qui, ici, va pouvoir penser sans me découper en morceaux ?

II.

UNE GUERRE QUI FAIT ÉCHO AUX CONFLITS FAMILIAUX

Cette guerre intestine entre disciplines n’est pas sans rappeler certaines conflictualités parentales.

Dans certaines familles séparées, chacun prétend mieux savoir ce qui est bon pour l’enfant. Le père accuse la mère de l’étouffer. La mère accuse le père de ne rien comprendre. L’un veut protéger. L’autre veut libérer. L’un parle de cadre. L’autre parle d’écoute. L’enfant devient alors territoire narcissique de l’un contre l’autre.

Dans les institutions, le même mécanisme peut se rejouer.

La psychiatrie prétend parfois protéger l’enfant du chaos psychique par le diagnostic, le cadre, le traitement, l’évaluation du risque. La psychanalyse prétend parfois protéger le sujet de la réduction au trouble, au protocole, au symptôme visible.

Mais lorsque chacune se présente comme la seule à pouvoir sauver l’enfant, la guerre commence.

Et l’enfant est de nouveau pris entre deux discours qui prétendent le protéger, mais qui peuvent finir par l’utiliser pour défendre leur propre légitimité.

Il ne s’agit donc pas seulement d’un désaccord théorique. Il s’agit d’un affrontement des appartenances.

Et lorsque les appartenances deviennent plus importantes que le sujet, la clinique se perd.

III.

CE QUE LA PSYCHIATRIE MODERNE APPORTE AU SOIN

La psychiatrie moderne a une fonction indispensable.

Elle rappelle que la souffrance psychique ne peut pas toujours être accueillie dans le seul registre de la parole. Il y a des états d’effondrement, des troubles sévères, des désorganisations, des risques suicidaires, des violences, des troubles neurodéveloppementaux, des atteintes du sommeil, du corps, de l’attention, de la perception, de l’humeur, qui exigent une évaluation rigoureuse.

La psychiatrie apporte le repérage diagnostique. Elle apporte la connaissance des tableaux cliniques. Elle apporte l’attention au risque. Elle apporte la possibilité du traitement lorsque celui-ci devient nécessaire. Elle apporte la coordination avec les autres dispositifs : école, famille, services sociaux, hôpital, justice parfois.

Elle apporte aussi une responsabilité institutionnelle : celle de ne pas laisser un enfant, un adolescent ou une famille seuls face à une souffrance qui déborde.

Dans les institutions, la fonction psychiatrique sécurise. Elle peut contenir l’urgence. Elle peut dire : ici, il y a danger. Ici, il faut protéger. Ici, il faut traiter. Ici, l’enfant n’est pas seulement en conflit ; il est peut-être en train de se désorganiser.

Cette fonction est précieuse.

Mais elle devient insuffisante lorsqu’elle croit pouvoir tout dire du sujet à partir du diagnostic.

IV.

CE QUE LA PSYCHANALYSE APPORTE AU SOIN

La psychanalyse apporte autre chose.

Elle rappelle que le symptôme ne se réduit pas à son apparence. Un enfant qui ne dort pas, qui ne parle pas, qui frappe, qui échoue, qui se retire, qui somatise, qui refuse, qui s’agite, ne livre pas seulement un trouble à corriger. Il adresse quelque chose.

Il parle parfois avec son corps. Il parle parfois avec son échec. Il parle parfois avec son agitation. Il parle parfois avec son silence.

La psychanalyse nous apprend à entendre le symptôme comme formation de compromis, comme trace d’un conflit, comme tentative de solution, comme message parfois indéchiffrable du sujet.

Freud nous a transmis l’attention à l’inconscient, au symptôme, au transfert, à la répétition. Lacan nous a rappelé que le sujet ne se confond pas avec l’individu observable, qu’il est pris dans le langage, le désir de l’Autre, les signifiants familiaux. Winnicott nous a appris l’importance de l’environnement, du holding, du jeu, de la capacité à être seul en présence de l’autre. Bion nous a donné des outils pour penser la contenance, la transformation des éléments bruts en pensées, et les attaques contre le lien dans les groupes.

Racamier nous a aidés à penser l’incestuel, les confusions de places, les familles où les générations se collent. Kaës a ouvert une lecture du sujet dans les groupes, les alliances inconscientes, les pactes dénégatifs qui organisent parfois les institutions.

La psychanalyse ne protège pas seulement le sujet de l’écrasement diagnostique.

Elle protège la complexité.

Elle garde ouverte la question du sens.

V.

QUAND LE NARCISSISME DÉVOIE LES APPROCHES

Ce qui dévoie parfois les approches cliniques, ce n’est pas d’abord la différence des références. C’est le narcissisme qui s’en empare.

La psychiatrie, la psychanalyse, la psychologie, les approches éducatives ou développementales peuvent toutes devenir fécondes lorsqu’elles restent des outils au service du sujet. Mais elles peuvent toutes devenir dangereuses lorsqu’elles deviennent des emblèmes identitaires, des drapeaux, des armes de pouvoir.

À ce moment-là, la théorie ne sert plus à penser.

Elle sert à avoir raison.

Le professionnel ne cherche plus à comprendre ce qui se joue pour l’enfant, l’adolescent ou la famille. Il cherche à faire triompher son courant, son école, sa langue, sa place dans l’institution.

Le narcissisme professionnel se nourrit alors de certitudes.

Il n’y a plus assez de questions. Il y a trop de réponses. Trop de vérités assénées. Trop de positions définitives. Trop de phrases qui ferment au lieu d’ouvrir.

Or la clinique n’avance pas dans la toute-puissance du savoir. Elle avance dans le tâtonnement, l’hypothèse, le doute, la reprise, la co-construction vivante.

Un enfant ne se laisse pas approcher par une vérité toute faite. Une famille ne se laisse pas comprendre par une doctrine unique. Un symptôme ne se laisse pas réduire à une seule langue.

Il faut parfois accepter de ne pas savoir tout de suite.

De ne pas comprendre immédiatement.

De laisser plusieurs hypothèses cohabiter.

De permettre à l’équipe de penser à plusieurs voix.

Cette humilité n’est pas une faiblesse. Elle est la condition même du travail clinique.

VI.

L’AFFRONTEMENT COMME SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX

Dans les institutions, les conflits théoriques prennent parfois une forme proche des réseaux sociaux : chacun campe sur sa position, répond avant d’entendre, cherche la formule qui disqualifie, attaque l’autre pour renforcer son propre camp.

Le débat n’est plus un lieu de pensée.

Il devient une scène de performance narcissique.

Il faut gagner. Il faut écraser. Il faut montrer que l’autre ne comprend rien. Il faut publier sa formule, asséner sa vérité, obtenir l’avantage symbolique.

Mais une institution de soin ne peut pas fonctionner comme un fil de commentaires.

Elle a besoin de lenteur. Elle a besoin de nuance. Elle a besoin de reprises. Elle a besoin d’élaboration. Elle a besoin que les professionnels supportent de ne pas avoir immédiatement la bonne réponse.

Elle a besoin que le désaccord ne soit pas vécu comme une humiliation, mais comme une chance de penser plus loin.

L’affrontement permanent produit de la jouissance narcissique, mais il détruit la clinique.

Il donne à chacun le sentiment d’exister contre l’autre.

Mais il empêche d’exister avec l’autre.

VII.

QUAND LA PSYCHIATRIE SE FERME

La psychiatrie devient problématique lorsqu’elle se referme sur une logique uniquement gestionnaire.

Le sujet devient alors un dossier. Le symptôme devient un item. La famille devient un facteur de risque. Le médicament devient la seule réponse. Le diagnostic devient une identité.

Dans ce cas, la psychiatrie perd sa dimension clinique. Elle ne rencontre plus un sujet, elle classe une manifestation.

Or les jeunes psychiatres le savent bien : la psychiatrie vivante ne peut pas se réduire à cela. Elle doit articuler le réel du trouble et la singularité du sujet. Elle doit nommer sans enfermer. Elle doit traiter sans effacer. Elle doit protéger sans confisquer la parole.

Le diagnostic peut être un appui.

Il devient dangereux lorsqu’il devient un destin.

VIII.

QUAND LA PSYCHANALYSE SE FERME

La psychanalyse devient problématique lorsqu’elle se transforme en pouvoir de disqualification.

Cela arrive lorsqu’un professionnel utilise la théorie comme une arme, le jargon comme un bouclier, l’interprétation comme un jugement.

Alors la psychanalyse ne sert plus à écouter.

Elle sert à dominer.

Elle ne soutient plus la pensée collective.

Elle la paralyse.

Elle peut mépriser la psychiatrie, ridiculiser les médicaments, refuser le diagnostic, ignorer le risque, négliger la protection, au nom d’une prétendue profondeur.

Mais une psychanalyse qui méprise le réel trahit elle aussi sa tâche.

L’inconscient n’autorise pas à oublier le corps. Le transfert n’autorise pas à négliger le danger. La complexité psychique n’autorise pas à suspendre la protection.

Une psychanalyse vivante n’est pas toute-puissante. Elle accepte de travailler avec d’autres. Elle accepte que le sujet souffrant ait parfois besoin d’un cadre médical, social, éducatif, scolaire, juridique.

La psychanalyse n’est pas faite pour régner seule.

Elle est faite pour ouvrir.

IX.

LA GUERRE FRATRICIDE DES DISCIPLINES

Ce qui se joue parfois entre psychiatrie et psychanalyse ressemble à une guerre fratricide.

Deux enfants d’une même histoire du soin se disputent l’héritage.

L’un dit : je protège mieux. L’autre dit : je comprends mieux. L’un dit : je connais le trouble. L’autre dit : j’entends le sujet. L’un dit : je prends le réel au sérieux. L’autre dit : je prends l’inconscient au sérieux.

Mais cette opposition est fausse.

Le sujet a besoin que le réel et l’inconscient soient pensés ensemble. Il a besoin que son symptôme soit entendu sans que sa souffrance aiguë soit minimisée. Il a besoin que son corps soit pris au sérieux sans que son histoire soit effacée.

Il a besoin que sa famille soit écoutée sans être idéalisée. Il a besoin que le diagnostic aide sans enfermer. Il a besoin que l’interprétation ouvre sans écraser.

La guerre fratricide naît lorsque chaque champ veut devenir le parent unique du soin.

Or aucun champ ne peut, seul, porter toute la clinique.

X.

L’INSTITUTION COMME LIEU DE TRANSFERTS MULTIPLES

Une institution n’est jamais neutre.

Elle recueille les projections des enfants, des parents, des professionnels. Elle devient une scène transférentielle élargie. Les conflits familiaux s’y rejouent. Les rivalités fraternelles s’y déplacent. Les places paternelles et maternelles s’y redistribuent. Les enjeux d’autorité, de dépendance, de rejet, de séduction, de pouvoir, de reconnaissance circulent entre les professionnels.

C’est pourquoi Bion et Kaës sont si précieux pour penser l’institution.

Une équipe ne pense pas seulement avec des compétences individuelles.

Elle pense avec un appareil psychique groupal.

Lorsque cet appareil fonctionne, les angoisses peuvent être contenues, les désaccords peuvent être élaborés, les décisions peuvent être discutées.

Lorsque cet appareil se défait, l’équipe se clive. Elle cherche des chefs, des boucs émissaires, des ennemis. Elle attaque le lien au lieu de penser le patient.

La guerre psychiatrie-psychanalyse peut alors devenir l’habillage théorique d’un fonctionnement groupal en souffrance.

On croit débattre de concepts.

En réalité, on lutte pour une place.

XI.

LA QUESTION DE L’AUTORITÉ

La psychiatrie porte souvent une fonction d’autorité dans l’institution.

Mais cette autorité doit être pensée finement.

Faire autorité ne veut pas dire dominer. Cela ne veut pas dire imposer une parole médicale qui écraserait toutes les autres. Cela veut dire garantir un cadre, soutenir une décision, prendre en compte le risque, organiser les responsabilités, permettre que chacun travaille depuis sa place.

L’autorité soignante n’est pas une violence.

Elle est une contenance.

De même, la psychanalyse ne devrait pas se poser comme contre-pouvoir systématique. Elle peut interroger l’autorité, rappeler les effets de la loi, du désir, du transfert, mais elle n’a pas à confondre toute autorité avec une oppression.

L’institution a besoin d’autorité.

Mais elle a besoin d’une autorité tierce, non narcissique.

Une autorité qui permette de penser.

Non une autorité qui exige de gagner.

XII.

L’ENFANT AU CENTRE, MAIS PAS COMME TERRITOIRE

On dit souvent qu’il faut mettre l’enfant au centre.

Mais cette formule peut devenir dangereuse.

Mettre l’enfant au centre ne doit pas signifier en faire l’objet d’une captation par tous les discours. Lorsque chacun veut parler au nom de l’enfant, le protéger mieux que l’autre, comprendre mieux que l’autre, savoir mieux que l’autre, l’enfant devient un territoire disputé.

C’est ce que l’on voit aussi dans certaines parentalités conflictuelles.

Chaque parent prétend être le vrai protecteur.

Mais l’enfant se retrouve pris dans la guerre des adultes.

En institution, il faut donc mettre l’enfant au centre autrement.

Non pas comme enjeu de pouvoir.

Mais comme sujet autour duquel les savoirs doivent consentir à se décentrer.

L’enfant n’appartient ni à la psychiatrie, ni à la psychanalyse, ni à la psychologie, ni à l’éducatif.

Il appartient à son histoire.

Et notre tâche est de l’aider à ne pas y rester seul.

XIII.

LA CO-CONSTRUCTION CONTRE LA VÉRITÉ UNIQUE

Sortir de la guerre suppose de renoncer à la vérité unique.

Cela ne veut pas dire renoncer à penser. Cela ne veut pas dire tout relativiser. Cela ne veut pas dire que toutes les hypothèses se valent.

Cela veut dire accepter que la clinique se construit dans un mouvement vivant entre plusieurs regards.

La co-construction n’est pas une addition molle de points de vue.

Elle est un travail exigeant.

Elle demande d’écouter ce que l’autre voit depuis sa place. Elle demande de supporter que son propre savoir soit incomplet. Elle demande de distinguer le désaccord clinique de l’attaque narcissique.

Elle demande de pouvoir dire :

« Je n’avais pas vu cela. »

« Votre remarque déplace mon hypothèse. »

« Mon approche éclaire un point, mais elle n’épuise pas la situation. »

« Nous devons peut-être reprendre autrement. »

Ces phrases sont rares dans les institutions blessées narcissiquement. Et pourtant, ce sont elles qui permettent de soigner.

Le clinicien qui ne doute jamais inquiète.

Le psychiatre qui ne doute jamais risque de confondre diagnostic et destin.

Le psychanalyste qui ne doute jamais risque de confondre interprétation et vérité.

Le psychologue qui ne doute jamais risque de confondre évaluation et connaissance du sujet.

L’institution qui ne doute jamais risque de devenir machine.

Le doute, lorsqu’il est contenu par un cadre, n’est pas une faiblesse.

Il est une respiration de la pensée.

XIV.

VERS UNE CLINIQUE DE LA CONVERGENCE

Sortir de la guerre suppose de construire une clinique de la convergence.

Converger ne veut pas dire fusionner.

Il ne s’agit pas de faire disparaître les différences entre psychiatrie et psychanalyse. Il s’agit de les articuler.

La psychiatrie peut poser une limite quand la souffrance déborde. La psychanalyse peut entendre ce que cette souffrance adresse.

La psychiatrie peut évaluer le risque. La psychanalyse peut interroger ce que le risque signifie dans l’économie psychique du sujet.

La psychiatrie peut proposer un traitement. La psychanalyse peut veiller à ce que le sujet ne soit pas réduit au traitement.

La psychiatrie peut coordonner. La psychanalyse peut soutenir l’écoute du transfert institutionnel.

La psychiatrie peut nommer un trouble. La psychanalyse peut rappeler qu’un sujet ne se confond jamais avec son trouble.

Dans cette convergence, personne ne gagne.

Et c’est précisément pour cela que le patient peut commencer à gagner quelque chose.

XV.

À L’ATTENTION DES JEUNES PSYCHIATRES ET DES JEUNES CLINICIENS

Aux jeunes psychiatres, je dirais : ne renoncez pas à la complexité du sujet. Le diagnostic est nécessaire, mais il ne doit pas devenir une clôture. Gardez le goût de la parole, de l’histoire, du transfert, de la famille, des effets de l’inconscient. Ne laissez personne vous faire croire que la psychiatrie serait condamnée à être seulement biologique, administrative ou gestionnaire.

Aux jeunes psychologues et cliniciens, je dirais : ne méprisez pas la psychiatrie. Ne confondez pas le médicament avec une violence faite au sujet. Ne confondez pas l’évaluation du risque avec une réduction sécuritaire. Ne confondez pas le diagnostic avec une insulte. La psychiatrie peut sauver des vies, contenir des effondrements, rendre possible une parole qui, sans cela, resterait inaccessible.

Aux psychanalystes, je dirais : ne transformez pas la théorie en forteresse. La psychanalyse est d’autant plus forte qu’elle accepte de travailler avec d’autres. Elle perd sa force lorsqu’elle devient méprisante.

Aux institutions, je dirais : ne laissez pas les guerres théoriques masquer les prises de pouvoir. Ce n’est pas parce qu’un conflit se présente sous des habits conceptuels qu’il est toujours noble. Parfois, la théorie sert simplement à occuper la place, à écraser l’autre, à empêcher l’équipe de penser.

XVI.

LA SORORITÉ DES FONCTIONS DE SOIN

Il faudrait peut-être inventer une sororité des fonctions de soin.

Non pas une confusion des places.

Non pas une fusion molle des disciplines.

Mais une reconnaissance mutuelle.

La psychiatrie, la psychanalyse, la psychologie, l’éducatif, le social, la psychomotricité, l’orthophonie, tous ces champs peuvent se reconnaître comme des alliés autour du sujet souffrant.

Chacun voit quelque chose.

Chacun manque quelque chose.

C’est pourquoi chacun a besoin des autres.

La clinique commence peut-être là : lorsque chaque savoir accepte son propre manque.

Aucun savoir ne doit se prendre pour la totalité du soin.

Aucune discipline ne doit devenir le parent tout-puissant de l’enfant.

Aucune institution ne devrait laisser un professionnel utiliser son savoir pour humilier les autres.

La pensée clinique demande une éthique de la limite.

XVII.

CONCLUSION : NE PLUS FAIRE LA GUERRE AU NOM DU SOIN

La guerre entre psychiatrie et psychanalyse est une guerre pauvre.

Elle appauvrit la psychiatrie en la réduisant à une gestion du trouble. Elle appauvrit la psychanalyse en la transformant en posture de surplomb. Elle appauvrit l’institution en la divisant.

Elle appauvrit surtout les patients, les enfants, les adolescents, les familles, qui ont besoin que nous pensions plus large, plus finement, plus humainement.

Mais cette guerre ne vient pas seulement des théories. Elle vient souvent du narcissisme qui s’y accroche.

Derrière les grands mots, il peut y avoir une lutte de places.

Derrière les références, une volonté de puissance.

Derrière les débats, une jouissance à disqualifier.

Derrière la défense d’un courant, la peur de perdre son autorité.

Lorsque le savoir devient un pouvoir, le soin se retire.

Il ne s’agit donc pas de choisir entre psychiatrie et psychanalyse.

Il s’agit de refuser que l’une se serve de l’autre comme ennemi nécessaire.

Le soin n’a pas besoin de camps.

Il a besoin de lieux où l’on puisse penser sans humilier.

Diagnostiquer sans réduire.

Interpréter sans dominer.

Traiter sans effacer.

Écouter sans flotter hors du réel.

Protéger sans confisquer la parole.

Questionner sans écraser.

Douter sans se désorganiser.

Co-construire sans se perdre.

Une institution devient véritablement soignante lorsqu’elle cesse de demander : qui a raison ?

Et commence à se demander : qu’est-ce que chacun voit, depuis sa place, que l’autre ne voit pas encore ?

C’est peut-être là que psychiatrie et psychanalyse cessent d’être des sœurs ennemies.

Elles peuvent devenir deux bords d’un même soin.

Deux langues différentes pour approcher l’énigme du sujet.

Deux appuis pour que l’enfant, l’adolescent, la famille, ne soient plus le champ de bataille de nos appartenances, mais le centre vivant de notre responsabilité clinique.

Car la clinique ne naît pas de la victoire d’un savoir sur un autre.

Elle naît de ce moment rare où plusieurs savoirs acceptent de s’incliner devant la complexité d’un sujet.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

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17/05/2026



On nous parle d’une pratique particulière à la marine anglaise.
Tous les cordages de la marine royale, du plus gros au plus mince, sont tressés de telle sorte qu’un fil rouge va d’un bout à l’autre et qu’on ne peut le détacher sans tout défaire ; ce qui permet de reconnaître, même aux moindres fragments, qu’ils appartiennent
à la couronne.
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15/05/2026

Jacques Lacan rappelait que la science moderne progresse en effaçant le sujet. Elle produit des savoirs objectivables, mesurables, transmissibles — mais elle ne veut rien savoir du sujet comme être parlant, divisé, affecté par ce qu’il vit. La psychanalyse, disait-il, n’est pas anti-scientifique : elle travaille précisément le reste laissé par la science, ce qui ne se laisse ni quantifier ni normaliser.

Michel Foucault a montré comment les dispositifs de savoir sont aussi des dispositifs de pouvoir. Évaluer, classer, diagnostiquer, ce n’est jamais neutre : c’est produire des normes, tracer des seuils, définir ce qui est acceptable ou déviant. Les centres experts s’inscrivent dans cette logique : ils accumulent des données, des profils, des scores, au nom d’une rationalité gestionnaire qui transforme les sujets en objets de savoir.

Georges Canguilhem, enfin, rappelait que le normal n’est pas une moyenne statistique, mais une capacité singulière à instituer ses propres normes de vie. Réduire la souffrance psychique à des écarts mesurables, c’est méconnaître que le vivant ne se règle pas sur des courbes, mais sur des rapports singuliers au monde, au corps, au langage.

Le problème des centres experts n’est donc pas l’évaluation en soi, mais ce qu’elle devient :
• une fin plutôt qu’un moyen,
• une accumulation de données sans débouché clinique réel,
• une promesse de savoir qui ne se traduit pas en accompagnement effectif.

Les sujets les plus précaires y sont souvent évalués, catégorisés, documentés — sans bénéficier ensuite des soins, des dispositifs ou du temps nécessaires. Les données produites servent alors davantage la recherche, les institutions ou les indicateurs que les personnes elles-mêmes.

Ce que ces critiques convergentes interrogent, ce n’est pas la science, mais son usage :
une science sans sujet,
une évaluation sans suivi,
un savoir sans responsabilité clinique.

Penser autrement le soin suppose de réintroduire ce que la science tend à exclure :
la parole, le temps, la singularité, et la dimension irréductiblement humaine de la souffrance.


13/05/2026
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26/04/2026

L a r é s i s t a n c e

C’est le mécanisme par lequel le patient évite, consciemment ou non d’approcher un point psychique trop douloureux ou menaçant. Ce n’est pas un sabotage : c’est une protection, héritée d’anciens modes de survie.

Elle apparaît précisément là où le travail thérapeutique devient vivant, là où quelque chose pourrait se transformer.
Elle se manifeste par des oublis, retards, rationalisations, intellectualisation, changements de sujet, silences, agitation, actes manqués, évitements etc.

Cliniquement, la résistance n’est pas contre le thérapeute : elle est au service du patient, et devient le matériau même de la cure.
Elle indique le chemin, elle montre où ça touche le sujet et ne peut pas encore dire

— Rendez-moi heureux avant vendredi. Et ne me faites pas le coup du « j’ai pas de baguette magique ». Vos formules toute...
23/04/2026

— Rendez-moi heureux avant vendredi.

Et ne me faites pas le coup du « j’ai pas de baguette magique ». Vos formules toutes faites, c’est à c***r.

— …

— Nan mais je suis sérieux. Vingt ans que je viens. Vingt ans allongé. Sans dé****er ! Vous pouvez bien accélérer un peu, non ?

— Vous posez un délai.

— J’impose un délai, oui. Ça vous change, ça vous dérange? Ça peut pas vous défriser, vous êtes chauve. Vous assumez pas avec votre moumoute sur la tête. Vous êtes moche en plus.

— Ça vous fait parler autrement.

— J’en peux plus de votre tronche de cake. J’en peux plus.

— …

— Vous notez ça aussi ? « Tronche de cake » ?

— Vous insistez.

— J’insiste parce que ça suffit. Franchement, arnaqueur! Vous êtes un arnaqueur!!

— …

— Je vous ai payé des années et des années. À ce stade, j’ai dû financer votre résidence secondaire. Mais m***e à la fin!! Vous pouvez bien me rendre heureux avant vendredi.

— Vous me prêtez un pouvoir.

— Je vous paye pour ça.

— Vous payez pour parler.

— Je paye pour que ça change.

— Et là, ça change.

— Ah bon ?

— Vous ne me parlez pas comme d’habitude.

— Parce que d’habitude ça ne sert à rien.

— Et là ?

— Là… au moins je vous dis ce que je pense.

— À qui vous le dites ?

— À vous.

— Seulement ?

— …

— Continuez.…

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