08/06/2026
Comme beaucoup, je pleure la disparition tragique de la petite Lyhanna. Sa photo est comme collée à ma rétine. Je suis triste parce que je suis une maman, et je suis triste parce que je suis une psychologue.
Tout le monde répète que ce drame aurait pu être évité si les dépôts de plainte antérieurs concernant son meurtrier présumé avaient été pris en compte ; si la justice avait fait son travail. Tout le monde s'insurge contre la lenteur de ladite justice et sa violente indifférence. Tout le monde découvre les violences sexuelles infligées aux enfants, l'enfance brisée, l'enfance abusée.
Mais ce n'est pas une découverte. Loin de là. Les récits d'abus sexuels (incestueux ou non), comme les récits de viols et d'agressions sexuelles sur les adultes, sont le quotidien des psychologues. Les récits d'adultes et de professionnels indifférents à qui les enfants ont parlé, de silencement, de plaintes classées sans suite, de perpétrateurs désignés qui ne sont même pas convoqués par la police ou la justice... C'est le quotidien des psychologues. Pas une seule journée de consultation sans au moins travailler avec l'une de ces sources incommensurables de détresse. Et je ne dis pas "pas une seule semaine", je dis : pas une seule journée.
Et pas seulement les psychologues. Les chercheurs qui ont appelé le viol "la petite mort" ne voulaient pas juste faire dans le sensationnalisme des mots. Ils rendaient compte des résultats atrocement graves de leurs études scientifiques.
Au cours de mon étude de thèse de doctorat, j'ai découvert avec effarement que 8,4% des garçons et 13,2% des filles, EN FRANCE, rapportaient des abus sexuels (vécus dans la famille ou en dehors). En gros, 1 enfant sur 10. Imaginez cela quand vous vous promenez dans la rue ou lorsque vous passez devant une école à l'heure de la sortie... 1 enfant sur 10.
Certes, mon échantillon n'était pas représentatif de la population française. Mais déjà en 2013, le rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) pour la prévention de la maltraitance (Sethi et al., 2013) indiquait que la prévalence de la maltraitance en Europe atteignait 9,6% pour les abus sexuels (5,7% des garçons et 13,4% des filles).
Pratiquement les mêmes chiffres entre ceux de ma thèse et ceux de l'OMS. Or, si l'on peut méconnaître les travaux d'une psychologue lambda, l'OMS n'est pas, à ma connaissance, un organisme confidentiel dont on peut ignorer les grands travaux.
Par ailleurs, mes données n'ont pas été recueillies auprès de personnes âgées. Je précise ce point pour ceux qui répètent afin de se rassurer que les temps et les méthodes éducatives ont changé. Mes participants étaient âgés en moyenne de 37 ans.
Donc, à tous ceux qui font semblant de découvrir un phénomène et l'ampleur du désastre, je dis : non, ce n'est pas une découverte. Ce qu'il faut faire, ce n'est pas à moi de le dire. Ce n'est pas ma place, ce n'est pas l'endroit. Mais une psychologue, une maman, peut dire : pardon Lyhanna. Nous, les adultes, n'avons pas su changer ce mode afin qu'il t'offre la protection qui t'était due. Et parmi nous, certains ne l'ont pas voulu parce qu'ils regardaient ailleurs.