29/09/2026
RESSENTIR SANS LE SAVOIR: LE MYSTÈRE DE LA DECONNEXTION SE****LE
Quand le corps ressent mais la « tête » est ailleurs : l'alexithymie se****le
Ce moment où l'on ne sait plus si l'on ressent du plaisir
Il existe une plainte que les sexologues entendent régulièrement, mais qui reste mal nommée et souvent mal comprise, y compris par ceux qui la vivent : « Mon corps réagit, mais je ne ressens rien. » Ou encore : « Je sais que ça devrait me faire plaisir, mais je n'y suis pas. »
Ce n'est ni un manque de désir, ni une panne mécanique, ni une absence d'amour pour le partenaire. C'est quelque chose de plus subtil et, paradoxalement, de plus déroutant : une déconnexion entre ce que le corps produit et ce que l'esprit ne réussit pas à en faire quelque-chose.
On pourrait appeler ce phénomène, par analogie avec un concept bien établi en psychologie, une alexithymie se****le — littéralement, l'incapacité à "ressentir" dans le langage des émotions ce qui se passe pourtant bel et bien dans le corps.
Un problème de traduction, pas de production
L'alexithymie, décrite depuis les années 1970, désigne une difficulté à identifier et à mettre des mots sur ses propres émotions. Ce n'est pas une maladie mentale au sens classique, plutôt une manière particulière de fonctionner psychiquement — une sorte de myopie émotionnelle.
Appliquée à la sexualité, cette difficulté prend une forme très concrète : le corps s'excite, le sexe lubrifie, la verge durcit, réagit — les signaux physiologiques sont bien là — mais l'expérience subjective de plaisir, elle, reste absente ou floue. Le sujet peut décrire techniquement ce qui se passe ("je ressens quelque chose"), sans que cette description ne débouche sur un vécu émotionnel réel.
C’est un peu comme si deux régions du cerveau ne parvenaient plus à se parler : d'un côté, les structures profondes et archaïques qui génèrent la sensation brute et l'émotion ; de l'autre, les structures d’apparition plus récente, rationnelles, qui devraient transformer cette sensation en expérience consciente et signifiante. Le message part bien, mais il n'arrive jamais vraiment à destination. Il est nommé, mais pas habité.
Trois chemins vers la même déconnexion
D'où vient cette panne de traduction ? L'expérience clinique suggère au moins trois origines possibles, souvent bien distinctes.
Le premier est un défaut de construction. Chez certains sujets, la sensualité elle-même ne s'est simplement jamais développée. Dans la petite enfance, la capacité à ressentir le plaisir corporel, à l'apprécier, à le reconnaître, se construit progressivement — au travers du contact, de la tendresse, de la stimulation sensorielle aimante. Quand cette construction n'a pas eu lieu, faute d'un environnement suffisamment riche sur le plan affectif et sensoriel, l'adulte se retrouve avec un terrain resté en friche. Il n'y a rien à "débloquer" à proprement parler : il y a un apprentissage à faire, et souvent pour la première fois.
Le deuxième est un refus actif. Ici, la capacité de ressentir existe bel et bien, mais elle est tenue à distance — par idéologie, croyance, par une éducation rigide, ou par un sentiment de culpabilité intériorisée. Certaines personnes ont grandi dans un environnement où le plaisir, en particulier se**el, était implicitement ou explicitement associé à la faute, au danger, à la vulgarité. Ressentir devient alors une transgression, et le psychisme préfère couper l'accès plutôt que risquer la culpabilité. Ce n'est pas un manque, c'est un enfermement.
Le troisième, plus surprenant, est une distorsion. La perception existe bien, l'information sensorielle arrive normalement au cerveau — mais elle est traduite en négatif. Ce qui devrait être ressenti comme agréable est perçu comme menaçant, inconfortable, voire insupportable. On pourrait citer l'exemple, cliniquement frappant, d'une jeune femme ayant développé un vaginisme sévère, rendant impossible toute pénétration, non pas à la suite d'un traumatisme se**el, mais après avoir subi, enfant, une maladie grave nécessitant de nombreuses perfusions intraveineuses répétées. Le corps avait associé toute intrusion physique à la douleur et à la menace — bien avant que la sexualité n'entre en jeu. Le traumatisme n'était pas génital, mais son empreinte s'est rejouée sur le terrain se**el des années plus t**d.
Ces trois mécanismes ne s'excluent pas et peuvent parfois se combiner, mais les distinguer change considérablement l'approche thérapeutique : on ne "construit" pas ce qui manque de la même façon qu'on "libère" ce qui est retenu, ou qu'on "corrige" ce qui est déformé.
Pourquoi l'hypnose, plutôt que la pleine conscience ?
Les approches de type mindfulness (méditation de pleine conscience) aujourd'hui très en vogue en thérapie se****le, proposent au patient d'observer consciemment ses sensations corporelles, en pleine présence, sans jugement. L'intention est bonne— mais elle se heurte à un paradoxe : elle demande au patient d'utiliser la fonction même qui lui fait défaut. On demande à quelqu'un qui n'arrive pas à lire une langue de se concentrer davantage sur le texte, alors que le problème n'est pas un manque d'attention, mais une véritable difficulté de traduction.
L'hypnose emprunte un chemin différent. En abaissant le contrôle rationnel et volontaire, elle permet un accès plus direct aux structures archaïques du cerveau, sans passer par ce filtre cognitif qui, chez ces patients, fonctionne davantage comme un écran que comme un pont. Il y a là une stratégie intéressante paradoxale car on utilise un état de dissociation contrôlée et transitoire — la transe — pour dénouer une dissociation pathologique, elle, figée et involontaire. C'est un peu comme si l'on empruntait la même porte que celle par laquelle le trouble s'était installé, mais dans l’autre sens : cette fois pour en sortir plutôt que pour s'y enfermer.
Ce qu'il faut retenir
L'alexithymie se****le n'est pas un diagnostic reconnu au sens strict, ni une maladie identifiable par une prise de sang ou une imagerie. C'est un phénomène clinique, une façon de décrire une expérience réelle et souvent source de souffrance silencieuse — celle de ne pas parvenir à habiter pleinement son propre plaisir, alors même que le corps, lui, semble parfaitement fonctionner.
La reconnaître comme telle, c'est déjà permettre à celles et ceux qui la vivent de comprendre qu'il ne s'agit ni d'un manque d'amour, ni d'une anomalie honteuse, ni d'un problème purement mécanique — mais d'une question de traduction entre deux langages internes qui ne se sont jamais compris ou qui, à un moment donné de leur histoire, ont cessé de se comprendre.
Dr Patrice Cudicio