21/09/2012
Chers Amis,
Il est temps que nous vous fassions parvenir quelques nouvelles du Mali, ce d'autant que l'information diffusée hier sur "le 20h" de France 2 était très inquiétante. On ne peut effectivement qu'être profondement heurté par les images diffusées montrant l'application de la Charia, version moyen-âgeuse, dans les villes de Tombouctou, Gao, Kidal et bientôt Douentza.
Douentza est la dernière ville à être tombée sous la coupe des rebelles islamistes intégristes du Mujao (Mouvement pour l'Unicité et le Jihad en Afrique de l'Ouest) tout début septembre.
Il faut rappeler que cela fait maintenant 6 mois que les rebelles ont envahi la partie nord du Mali (soit 2/3 du territoire). Ils s'agissait au début d'un mouvement initié par les autonomistes Touareg du MNLA, alliés pour la circonstance aux islamistes intégristes du mouvement Ançar Eddine (essentiellement d'origine Touareg) et du Mujao (surtout composé de rebelles d'origine Arabe mais aussi de quelques Touareg et Songhaï, ainsi que d'éléments de la secte nigériane Boko Haram dont on connaît la violence). Ces 2 mouvements intégristes ont des liens avec AQMI (Al Quaïda au Magreb Islamique). Supérieurement armés et poursuivant un autre but que le MNLA (imposer la Charia à tout le Mali et non revendiquer un territoire autonome), Ançar Eddine et le Mujao ont éjecté les autonomistes Touareg en juillet dernier, les estimant sans doute trop laïques.
Désormais, à Tombouctou, Gao, Kidal, les femmes doivent porter le voile, ci******es et alcool sont interdits, les couples non mariés ne peuvent s'afficher publiquement, les voleurs sont châtiés par cette méthode ignoble qui consiste à couper mains et pieds, des lieux saints séculaires sont détruits. A Douentza, ces gentlemen du Mujao ont généreusement donné 3 mois à la population pour se mettre au pas des règles de la Charia...
A Bamako, le gouvernement malien a peiné pour retrouver une certaine légitimité. Cependant, à la suite de la prise de Douentza (et peut-être des déclarations du Mujao claironant qu'ils pouvaient être à Bamako en 2 jours), le Président Dioncounda Traoré vient officiellement de faire appel à la CEDEAO et au Conseil de sécurité des Nations Unies pour aider le Mali à recouvrer son intégrité. La guerre civile s'annonce donc avec ses conséquences désastreuses inévitables...
Voilà un aperçu de la situation générale, mais comme souvent, localement et quotidiennement, les choses se vivent différemment.
Douentza est la ville la plus proche de la commune de Boni (100km). C'est l'équivalent de la préfecture, et c'est dans cette ville que se trouve le Centre de Santé de Référence (CSREF) dont dépend le Centre de Santé Communautaire (CSCOM) de Boni. le Dr Youssouf Coulibaly est le médecin-chef du CSREF et c'est en partenariat avec lui que nous avons pu faire installer le Dr Souleymane Diarra à Boni. (C'est également lui qui a officialisé la formation d'agent de santé d'Alabouri du village de Koyo).
Aujourd'hui même, nous avons reçu un mail du Dr Coulibaly. Voici ce qu'il écrit :
"Merci pour les encouragementts. Tout va bien ici d'ailleurs j'étais à Douentza depuis mardi et je viens de rentrer à Sevaré, c'est pourquoi j'ai tardé dans la réponse. Nous essayons de faire bouger les choses de notre façon sur le plan santé car ces occupants ont donné la garantie de ne pas nuire aux activtés des agents de santé mais il y a toujours un peu d'insécurité due aux bandits. Je vous informe que le Dr Diarra est l'un des premiers agents à être retourné à son poste à Boni. Il y est jusqu'à present et travaille bien. Sur les 18 centres, 10 sont en train de fonctionner. Il y a seulement des insuffisances dans le fonctionnement comme d'habitude par manque de carburant. Nous aussi au niveau de Douentza avons des difficultés pour la coordination et le suivi des activités à distance. Ce qui fait qu'on ne maitrise pas les activités menées sur le terrain. Dans tous les cas il y a une amélioration. La circulation est normale de même que les transports en commun entre Bamako et Gao
Merci pour votre soutien et je reste disponible pour d'autres informations"
A Boni, nous avons effectivement eu des nouvelles directement par le Dr Souleymane Diarra. Il nous a rassuré sur le calme qui règne dans la commune, le déroulement normal des "activités" et un stock suffisant de médicaments. Il a même pu se rendre quelques jours à Mopti (300km) pour une formation sur la malnutrition. Il y a quelque chose d'encourageant à constater que la société civile, même quand les instances gouvernementales ne sont plus dans la course, continue à s'organiser.
A Koyo, les nouvelles sont bonnes également. Début juillet nous vous écrivions que le village ne disposait plus d'anti-paludéens alors que la "saison" du paludisme commençait (à cette époque le CSCOM de Boni était quasiment fermé).
Et bien notre réseau à fonctionné ! C'est Bouba Traoré, dont nous avons déjà parlé et avec lequel nous avons débuté le projet à Boni et Koyo, maintenant chef de poste dans une ville située à plus de 700km, qui a fait le chemin jusqu'à Koyo pour apporter une quantité importante et suffisante d'antipaludéens que nous avons financée à distance. Bouba a passé la nuit sur la falaise sous les étoiles de Koyo, à palabrer sans fin avec son vieil ami Alabouri...
Alabouri, je l'ai eu ce soir au téléphone. Cela faisait presque 3 semaines que nous n'avions pas pu nous joindre. Il a été immobilisé par un sérieux mal de dos (et pour qu'un Dogon ne marche pas...), paracetamol, diclofénac rien n'y a fait. Finalement il a eu recours à un "médicament dogon", dont je n'ai pas vraiment saisi la composition, qui l'a remis sur pied ! Au téléphone, c'était comme si "j'entendais" ses yeux malicieux me dire "nous aussi les Dogon, on sait des choses..." Quel bonheur d'entendre cela, car pour "Tisser la Santé" c'est justement cela le tissage : acquérir de nouveaux outils sans se défaire des plus anciens.
Donc, Alabouri va mieux ! Le village va bien dans son ensemble, Ils ont terminé, depuis quelques semaines, les réserves de mil que nous avions financé mais ils ont récolté un peu de "jeune mil" (pas encore arrivé à maturité complète) pour faire la "soudure". Et puis les jardins fournissent du maïs, des gombos, des comcombres, des aubergines, du piment, de l'oseille et des feuilles de baobab (pour la sauce !). Ils sont donc sortis de la période à risque de malnutrition sévère. Les récoltent vont commencer le mois prochain.
Il reste à espérer que la guerre ne se déclanche pas avant les récoltes, et que les criquets-pélerins, annoncés plus au nord du fait de l'absence de lutte anti-acridienne en Lybie et qui migrent actuellement en nuages vers le Mali et la Mauritanie, n'arrivent pas trop vite...
Merci pour votre patience et vos soutiens nombreux, et comme à l'accoutumé recevez, de la part d'Alabouri, les salutations de tout le village de Koyo.
Très amicalement
Dr Pierre Lamache