14/10/2026
Il y a des histoires que j'aimerais vous raconter dans les moindres détails. Mais certaines doivent être racontées avec des pincettes, par pudeur et surtout par respect pour les personnes concernées.
Celle-ci fait partie des anecdotes qui m'ont le plus marquée dans mon métier.
Un jour les gendarmes nous appellent. Nous devons venir récupérer un defunt sur un chantier.
Un artisan, qui travaillait seul, est tombé d'une échelle et a malheureusement perdu la vie. Il avait une cinquantaine d'années, peut-être un peu plus.
Il travaillait dans une maison inhabitée, une résidence secondaire dont les propriétaires étaient absents. Comme il travaillait seul, personne ne savait précisément où il se trouvait ce jour-là.
C'est finalement le lendemain, en s'inquiétant de ne pas le voir rentrer, que sa compagne a commencé à chercher où il pouvait être. En interrogeant des proches et d'autres artisans, les gendarmes ont fini par retrouver le chantier.
Cet homme était au pied de son échelle, avec ses lunettes, son téléphone et ses affaires éparpillées autour de lui lorsque nous sommes arrivés
Nous l'avons transporté à la chambre funéraire.
Il partageait la vie d'une femme depuis trente ans. Ils n'étaient pas mariés et n'avaient pas d'enfants.
Parmi ses affaires, nous avions récupéré un vieux téléphone à clapet. Avec mon collègue, nous avons décidé de le laisser allumé et de ne faire aucune manipulation. Nous ne voulions pas prendre le risque de l'éteindre et que sa compagne ne puisse plus le rallumer si elle ne connaissait pas le code.
Sauf que ce téléphone n'arrêtait pas de sonner et de vibrer !
Et forcément, lorsque j'étais en rendez-vous avec une famille, au téléphone ou occupée à autre chose, je ne pouvais pas le laisser sonner indéfiniment. Alors, à plusieurs reprises, j'ai dû ouvrir le clapet et appuyer sur une touche pour raccrocher.
Et c'est là que j'ai aperçu des messages.
Je ne les ai pas ouverts pour les lire. Je n'ai pas fouillé dans son téléphone. Mais certaines phrases apparaissaient directement sur l'écran, et elles étaient suffisamment explicites pour m'interpeller.
Je me suis alors posé une question, est-ce que je devais supprimer ces messages pour éviter à sa compagne de découvrir quelque chose qui pourrait lui faire encore plus de mal ?
J'y ai réfléchi pendant plusieurs jours, j'en ai parlé également à mes collègues.
Cette femme était d'une gentillesse incroyable. Elle était aide-soignante, donnait de son temps aux autres et avait consacré trente années de sa vie à cet homme. Elle avait même renoncé à avoir des enfants parce que son compagnon n'en voulait pas.
Et voilà qu'elle venait de le perdre brutalement.
Finalement, je me suis dit que ce n'était pas à moi de décider. Ce téléphone ne m'appartenait pas, et cette histoire ne m'appartenait pas non plus. Je n'avais pas à m'immiscer dans leur vie.
Je lui ai donc rendu ses affaires sans rien supprimer et sans rien lui dire.
Lorsque nous nous sommes retrouvées pour organiser les obsèques, elle m'a expliqué qu'elle était très inquiète pour son avenir. La maison appartenait à son compagnon et elle craignait de devoir la quitter. Elle avait déjà contacté un notaire et appris que le frère de son compagnon parlait de vendre la maison.
Elle devait gérer tout cela alors qu'elle venait de perdre l'homme avec lequel elle avait partagé trente ans de sa vie.
Malgré tout, elle voulait lui offrir de belles obsèques. Elle a choisi un magnifique cercueil personnalisé avec une moto, parce que c'était sa passion.
Nous avons organisé tout cela ensemble.
Puis, quelques jours plus t**d, elle m'a appelée en pleurs. Elle avait besoin de venir me voir, de parler, de se confier. Ce que je redoutais le plus était arrivé...
Et là, elle m'a raconté ce qu'elle venait de découvrir.
En plus des SMS du téléphone, en vidant le garage où son compagnon travaillait, avec son meilleur ami, elle était tombée sur des choses qu'elle n'aurait jamais imaginées. Elle avait découvert une facette de cet homme qu'elle ne connaissait absolument pas, des secrets et des mensonges qui remettaient en question trente années de vie commune.
À cet instant, j'ai compris que les quelques phrases aperçues sur son téléphone n'étaient malheureusement que le début.
Je ne lui ai évidemment pas dit que j'avais vu ces messages. Je ne lui ai pas raconté ce que j'avais compris. Je l'ai simplement écoutée.
Elle pleurait, elle était en colère, elle se sentait trahie. Elle me racontait les sacrifices qu'elle avait faits, la confiance qu'elle lui avait accordée, tout ce qu'elle avait construit avec lui.
Et moi, j'avais énormément de peine pour elle.
Au fil de nos échanges, une véritable relation de confiance s'était créée. Elle me confiait des choses très personnelles, et elle m'a même demandé si elle était obligée d'assister aux obsèques.
Elle ne savait plus si elle voulait venir. Elle ne savait plus comment dire au revoir à cet homme qu'elle avait aimé pendant trente ans et dont elle venait de découvrir une tout autre facette.
Je lui ai dit qu'elle n'était obligée de rien. Mais si elle ressentait le besoin de venir, elle avait aussi le droit de vivre ce moment comme elle en avait besoin, sans se forcer à faire semblant.
Finalement, elle est venue.
Et ce jour-là, il y avait des personnes présentes aux obsèques qui, au vu de ce qu'elle avait découvert, représentaient pour elle une immense trahison.
Elle ne voulait pas faire semblant. Elle ne voulait pas saluer tout le monde, sourire ou recevoir des condoléances de personnes dont elle connaissait désormais les secrets.
Elle m'a demandé si elle pouvait rester seule face au cercueil pour lui dire tout ce qu'elle avait sur le cœur.
Bien sûr que oui.
Je l'ai même encouragée à le faire.
Parce qu'à cet instant, elle n'avait pas besoin de penser à ce que les autres allaient dire ou penser. Elle avait besoin de pouvoir exprimer sa colère, sa douleur, son incompréhension. Elle avait besoin de lui parler une dernière fois, à sa manière.
Elle s'est retrouvée seule face à lui et lui a hurlé tout ce qu'elle avait à lui dire.
Ce n'était pas une scène comme on pourrait l'imaginer dans un film. C'était une femme qui venait de perdre son compagnon et qui devait, en plus de son deuil, faire face à trente années de mensonges.
Même le meilleur ami de cet homme était bouleversé par ce qu'il avait découvert. Lui aussi avait le sentiment de ne plus connaître celui qu'il considérait comme son ami.
La cérémonie a finalement pris une tournure que personne n'aurait pu imaginer quelques jours auparavant.
Et cette femme m'a demandé de faire sortir les autres personnes présentes, en lui permettant de partir sans avoir à saluer qui que ce soit.
Je l'ai accompagnée dans cette décision.
Parce que ce jour-là, il ne s'agissait pas de satisfaire les attentes des autres. Il s'agissait de lui permettre de traverser ce moment comme elle le pouvait.
Cette histoire m'a marquée.
Pas parce que j'avais aperçu des messages sur un téléphone. Pas parce que j'avais découvert des secrets sur un défunt.
Mais parce que j'ai vu une femme arriver dans notre agence pour organiser les obsèques de l'homme qu'elle aimait, avec l'envie de lui rendre un bel hommage, et devoir affronter, quelques jours plus t**d, une vérité qui venait bouleverser tout ce qu'elle croyait connaître de sa vie.
J'aurais encore énormément de choses à raconter sur cette histoire. Vraiment.
Mais certaines anecdotes doivent rester à leur juste place.
Dans notre métier, on accompagne les familles dans l'organisation des obsèques. Mais parfois, on devient aussi le témoin de moments d'une immense intimité, de secrets qui éclatent et de douleurs que l'on n'aurait jamais pu imaginer.
Et dans ces moments-là, on ne peut pas tout réparer. On ne peut pas effacer ce qui a été découvert.
On peut simplement écouter, respecter, accompagner et laisser à chacun la place de vivre son deuil comme il en a besoin.
Je n'ai jamais oublié cette femme. Et je crois que cette histoire restera longtemps l'une de celles qui m'ont le plus marquée.