03/07/2020
POURQUOI LE DENI DU CHRONIQUE, SUITE,
Nous avions donc quitté le sujet sur le fait que les médecins s’apparentent plus à un ordre religieux qu’à une communauté scientifique, du moins dans leur approche de l’enseignement : structure hiérarchique rigide, qui ne tolère pas la dissidence.
Comme l’ont mentionné quelques commentateurs, les médecins pensent effectivement en « cases », et sont pour la plupart constitutionnellement incapables d’improvisation. Ce travers s’explique pour les deux raisons que j’avais évoqué dans l’article précédent. Leur paradigme, renforcé par la pression hiérarchique, leur impose de considérer leur discipline comme aboutie : si une pathologie n’a pas été évoquée lors de leurs études, c’est tout simplement qu’elle n’existe pas (les fans de SF appellent cela le « syndrome des archives Jedi »). A leur décharge, les cadences qui leur sont actuellement imposées ne leur laissent vraiment pas le temps de la réflexion, absolument nécessaire pour aboutir à un diagnostic correct face à un Lyme.
Après cette petite clarification, passons maintenant à la principale raison, qui est aussi la plus taboue, à savoir l’influence grandissante des laboratoires pharmaceutiques dans l’établissement de ce que l’on appelle avec emphase « l’état de l’art »
LE POIDS DES MARCHANDS DE PILULES
« Un médecin sans conflits d’intérêt est un médecin sans intérêt » Agnès Buzin
« Le médecin est un champion, le laboratoire est son sponsor » Petit dictionnaire illustré de la médecine
Je ne vais pas faire ici l’inventaire des nombreux scandales qui ont émaillé l’histoire des laboratoires pharmaceutiques, certains étouffés avec plus ou moins de succès, d’autres ayant éclaté au grand jour sans pour autant amener ni justice aux victimes, ni moralisation des pratiques ultérieures.
Ces histoires grandes ou petites pullulent sur internet, et sont souvent qualifiées de théories du complot par les autruches médiatiques, même lorsque ce sont les mêmes journaux qui ont dévoilé le scandale vingt ans auparavant.
Disons simplement que les laboratoires pharmaceutiques ne vous veulent pas du bien, ce qui est non seulement évident, mais également logique.
Un laboratoire est une entreprise privée, donc son seul impératif moral est d’accumuler des profits. Plus elle en accumule, plus elle accomplit son devoir. La logique capitaliste voudrait que, pour accumuler des profits, elle offre aux consommateurs le meilleur produit possible au prix le plus équitable possible, afin que celui-ci ne s’adresse pas à la concurrence.
Mais dans le cas du marché de la santé, le principe de concurrence non faussée ne s’applique absolument pas : la plupart des labos, aux moyens de brevets, s’assurent des positions monopolistiques aussi souvent que possible, et les malades ne sont pas des consommateurs. C’est le médecin qui leur prescrit les traitements, et qui leur dit quand arrêter.
A ce moment-là, la seule stratégie que le PDG d’une de ces firmes peut se permettre devient : vendre le produit au plus haut prix possible, le plus longtemps possible, à un maximum de monde possible, avant l’expiration du brevet.
Maintenant, prenons un cas absolument caricatural : le service R&D d’un gros labo vient voir le patron en expliquant qu’ils ont trouvé le moyen de guérir le diabète. Pas traiter, guérir. Le traitement n’est pas donné, disons 5000 euros, mais après ça, le patient redevient parfaitement sain. Dans la tête du patron, la première idée qui va venir n’est pas de croire qu’il va avoir sa place au panthéon des sauveurs de l’humanité, au contraire.
Il va voir en premier les chutes de vente des médicaments qu’il a déjà mis sur le marché : insulines, antihypertenseurs, glitazones, même la metformine (sur laquelle il ne fait plus qu’une petite marge, mais avec 100 millions de consommateurs, ça paye la fête de Noël des visiteurs médicaux). Et s’il est patron d’un grand groupe, il verra aussi s’envoler les nouvelles ventes d’échographes, scanners, et tous les réseaux de suivi.
Bref, la fin de sa carrière, et la mise en vente de son yacht, de sa propriété dans les Hamptons, et le départ de sa femme et de sa maitresse simultanément (ce qu’il pourrait éventuellement voir comme une bénédiction).
Pour paraphraser le Dr Peter Rost (The Whistleblower, Confessions of a Healthcare Hitman), un patient guéri est une perte équivalente à un patient mort.
L’objectif inavoué d’un laboratoire est donc de faire en sorte que le patient reste malade le plus longtemps possible, sans le tuer, mais sans non plus le guérir.
Ce n’est bien entendu pas l’objectif officiel, et les labos dépensent des sommes considérables pour maintenir une image de serviteurs dévoués et désintéressés de l’humanité. Libre à vous de le croire, mais je suis prêt à parier que, si Pfizer ou Novartis commençaient à croire à cette image, leur ruine surviendrait dans les mois qui suivent. C’est de la théorie économique de base.
De plus, peu de gens ont conscience du degré d’influence des laboratoires pharmaceutiques dans l’établissement du système sanitaire. Les labos subventionnent les académies de médecine depuis au moins 1911, date à laquelle Rockefeller a créé sa fondation, et ont systématiquement orienté les recherches dans l’optique qui les intéressait en priorité, c’est-à-dire dans une optique de prolongation de la misère. Certes des progrès impressionnants en matière de chirurgie, réanimation, luttes contre les maladies mortelles et j’en passe ont été faits au cours de ce siècle, mais simultanément, la lutte contre les médecines alternatives non brevetables ou les recherches sur les pathologies environnementales ont été systématiquement freinées.
Moins de morts, plus de malades, égalent plus de profits.
Et quel rapport avec Lyme ? Vous avez une de ces rares maladies qui rapporte beaucoup plus d’argent si elle n’est pas diagnostiquée, tout simplement.
D’une part, cette maladie n’est pas mortelle, même si par moments le malade le regrette amèrement. Donc pas de risque de contraction du marché par le décès inopiné de la clientèle, comme on a pu le voir avec le SIDA.
D’autre part, Lyme étant la « grande imitatrice », tôt ou t**d il se trouvera un spécialiste compatissant pour apposer une étiquette de type « sclérose en plaques atypique» , « polyarthrite rhumatoïde séronégative », « syndrome dépressif chronique », qui permettra au moins au patient de bénéficier d’avantages sociaux impossibles à obtenir tant qu’une case n’a pas été remplie. Le traitement ne marchera pas, voire aggravera la situation, mais le patient sera tout de même content (il a eu un diagnostic), le médecin aussi (il a correctement diagnostiqué un truc que ses confrères étaient incapables de caractériser, boost à l’ego +10), et le labo encore plus (parce que ça, c’est du traitement rentable)
Donc, pour reprendre le point de vue du cadre pharmaceutique : si Lyme est correctement diagnostiqué, je peux vendre un traitement dont la plupart des éléments sont déjà génériqués ou non brevetables, ce qui veut dire au max 20% de marge, sur une durée de 3 ans, avec un coût pour la société de, soyons généreux 700 euros par mois. Ce qui veut dire, estimation optimiste, 5040 euros sans les taxes (que je ne paye de toute façon pas, le siège est dans les Iles Caïman).
Si Lyme n’est pas correctement diagnostiqué, je peux compter sur des années d’antalgiques, anxiolytiques, antidépresseurs, avant le passage à une maladie chronique où le seul traitement vaut déjà plus de 5000 euros par mois, avec une marge de 50% facile, et ce pour plusieurs années. Sans compter tous les emplois sauvés par la multiplication des examens divers et variés, à inclure parce que « c’est dans le protocole ». Même si le patient ne dure que trois mois, je suis déjà rentré dans mes frais. Jackpot !
Comme disait mon prof de marketing « l’argent n’a pas d’odeur, mais à partir d’un million, il sent bon »
Bien sûr, n’allez pas croire que les labos sont pleins de méchants de James Bond ordonnant le massacre d’orphelins en caressant un chat angora tout en donnant des naturopathes à manger à leurs piranhas (ce qui serait tout de même assez classe). Pour la plupart, ce sont simplement des rouages d’un système si fractionné et isolé des réalités que la dissonance cognitive y atteint des sommets, et les décisions sont si atomisées qu’aucun ne se sent réellement responsable de cet état de fait. Entre un manque d’information sélectif et une bonne focalisation sur sa carrière, on peut inciter un bon père de famille à commettre des atrocités sans pour autant perdre le sommeil, une technique que toutes les armées modernes ont expérimentée et continuent d’expérimenter.
Et ce sont ces personnes qui ont maintenant le contrôle de la presse médicale, qui sponsorisent les symposiums, qui organisent les séminaires de remise à niveau où des spécialistes (dont les labos ont souvent financé les recherches) vont faire l’éloge de leurs propres réussites au moyen de la nouvelle molécule à la mode ou de la nouvelle pince chirurgicale à turbopompon mégaboosté.
C’est malheureusement un cercle vicieux : si vous voulez que vos idées prennent de l’ampleur, il faut avoir la « reconnaissance des pairs » (au lycée, on appelait cela la popularité, mais comme il y a « peuple » dedans, on comprend que les médecins aient choisi un mot plus aristocratique). Pour cela, il faut publier, et pour publier, il faut avoir fait des recherches, qu’il faut faire financer. Plus vous êtes publié, plus vous avez d’influence dans votre spécialité, plus vous avez de valeur aux yeux des labos, qui vont donc plus facilement vous financer, surtout si vos résultats leur permettent d’accaparer des parts de marché.
Résultat final : des comités d’experts qui, si l’on excluait tous les porteurs de conflits d’intérêt, se tiendraient dans une cabine téléphonique (Pour les plus jeunes : c’était une sorte de cercueil vertical transparent où les gens sans portables en appelaient d’autres, et pour tenir à deux dedans, il fallait être de très bons amis).
De l’autre côté du spectre, des médecins qui n’ont eu à cœur que de faire correctement leur travail peinent à boucler leurs fins de mois pour avoir eu le malheur de ne pas suivre les ROSP, de prendre trop de temps avec leurs patients, et de ne pas avoir prescrit assez de pilules par rapport à leurs collègues.
Dans le cas de Lyme, l’exemple est assez criant. Le document de « référence », le consensus de 2006, est une insulte à tout esprit un tant soit peu critique, et sa version américaine (dont la version française est un copié-collé manifeste) a été débinée par l’équivalent américain de l’académie de sciences. Pourtant, il continue d’être systématiquement opposé aux Lymés. D’un autre côté, plus de 500 publications (en anglais, certes, mais google translate, c’est pas pour les chiens) arguent de l’existence d’une forme chronique de Lyme, avec de vrais protocoles scientifiques derrière, et restent systématiquement ignorées. Simplement parce que les sponsors des auteurs n’ont pas du tout le même poids politique que les sponsors des trois pieds nickelés à l’origine de la conférence de consensus américaine.
Donc, tant que la maladie de Lyme rapportera plus au système de sante en étant ignorée qu’en étant traitée, vous pouvez être certains que les seuls intervenants disposés à entendre votre plainte seront ceux qui s’avèreront incapables de changer cet état de fait.
D’un point de vue purement historique, il est avéré que tôt ou t**d, une vérité éclate au grand jour, même si le plus souvent, on doive attendre la mort des responsables de son étouffement. Mais dans le cas de Lyme, je crains que la vérité n’éclate qu’au moment d’une refonte complète de notre système de santé.
Et dans un cas comme dans l’autre, il me semble raisonnable de dire que vous serez soit guéris, soit morts avant que cela n’arrive (pas de Lyme, mais personne ne rajeunit).
Je termine ce long post avec un petit point Godwin, puisque je citerai l’un des avocats au procès de Nuremberg, dont les paroles m’ont accompagné depuis le début de mon périple en terre de Lyme :
« Il est très difficile de convaincre quelqu’un de quelque chose quand son salaire dépend de son ignorance »
Sur ce, je vous souhaite à tous une bonne soirée, en espérant ne pas vous avoir trop déprimé.
Prenez soin de vous.