30/09/2026
Un long texte, qui mérite le temps d'une lecture attentive et d'une profonde réflexion. Qu'est-ce qu'il interroge en moi ?
Sauver le vivant sans renoncer à le dominer ?
De la toute-puissance de détruire au désir de réparer
Joëlle Lanteri — Psychanalyste
Que voulons-nous sauver ?
Comment celui qui a contribué à détruire peut-il se donner pour mission de réparer sans reconduire la même position de toute-puissance ? Voulons-nous transformer notre manière d’habiter la Terre, ou conserver la place de ceux qui la gouvernent ? Que cherchons-nous à sauver : le vivant menacé, les conditions de notre survie, notre confort, ou notre représentation de nous-mêmes comme maîtres du monde ? Ces aspirations se rejoignent parfois. Mais que faisons-nous lorsqu’elles entrent en contradiction ?
Ces questions en appellent d’autres, plus intimes. Pourquoi la limite prend-elle si souvent le visage d’une privation ? Pourquoi dépendre nous semble-t-il humiliant ? Qu’attendons-nous de ce que nous accumulons ? Et que faudrait-il transformer en nous pour que notre désir de réparer ne reconduise pas ce qui a participé à la destruction ?
Répondre du dommage sans posséder la réparation
« Celui qui frappe ne guérit pas la victime. » Cette formule mérite d’être entendue comme une interrogation sur le pouvoir de réparer, plutôt que comme une impossibilité absolue. Celui qui a blessé peut cesser de nuire, reconnaître ses actes, contribuer à la réparation. Mais il ne peut décider que la blessure est refermée, fixer le rythme de la guérison, ni exiger d’être reconnu comme un sauveur. Répondre du dommage causé ne donne pas la maîtrise de ses suites.
Sans assimiler la Terre à une personne blessée, cette distinction éclaire notre rapport au vivant. Derrière la conviction que notre puissance technique pourra tout restaurer peut persister un même idéal de maîtrise. Après avoir transformé le monde selon nos exigences, nous entendrions encore déterminer seuls les conditions de son rétablissement. La réparation risque alors de servir aussi notre besoin de retrouver une image supportable de nous-mêmes.
Se conserver jusqu’à détruire ce qui nous fait vivre
Faut-il renoncer à l’autoconservation ? Le désir de vivre, de se protéger et de préserver les siens n’est pas en lui-même une faute. La difficulté apparaît lorsque cette protection se referme sur un moi qui se pense séparé : ma sécurité, mon confort, ma continuité, quel qu’en soit le coût pour d’autres existences.
Nous rencontrons alors une contradiction : chercher à préserver sa vie en épuisant ce dont elle dépend. Ce qui demande à être interrogé, c’est le fantasme d’une autonomie qui ne devrait rien à personne, ni aux autres humains, ni aux milieux qui nous portent. Reconnaître cette dépendance implique de renoncer à se croire sa propre origine et son unique fin. Notre existence se soutient de ce qu’elle ne produit pas seule et ne saurait entièrement posséder.
Consommer pour ne plus éprouver le manque
Qu’attendons-nous des objets ? Ils peuvent répondre à des besoins, procurer du plaisir, faciliter la vie. Mais nous leur demandons parfois davantage : attester notre valeur, apaiser une solitude, conjurer le vieillissement, nous délivrer du sentiment de n’être jamais assez.
Dans une perspective psychanalytique, il importe de distinguer le besoin qui appelle une réponse du manque qu’aucune acquisition ne peut définitivement abolir. Lorsque l’objet doit garantir notre complétude, sa promesse devient impossible à tenir. La déception relance alors la recherche : un autre achat, une autre possession, une autre preuve de réussite.
Accepter qu’aucune possession ne nous rendra complets ne revient pas à glorifier la privation. Ceux qui manquent du nécessaire ont besoin de ressources, et non d’une leçon sur le renoncement. L’interrogation porte sur ce moment où l’accumulation devient la réponse répétée à une souffrance qui ne trouve plus ses mots.
Dominer pour ne pas se sentir vulnérable
Que devient, pour nous, ce qui existe indépendamment de notre usage ? Pouvons-nous rencontrer un vivant sans vouloir aussitôt le rendre utile, prévisible, disponible ou inoffensif ? Dans certaines configurations psychiques, le besoin de domination peut se comprendre comme une défense contre la vulnérabilité : contrôler ce dont on dépend permettrait de ne plus éprouver cette dépendance.
Mais cette défense peut détruire la relation qu’elle prétend sécuriser. Lorsque l’autre n’a plus le droit d’exister qu’à nos conditions, son altérité devient une menace. Ce mouvement traverse aussi les liens humains : exiger que l’autre soit toujours disponible, qu’il comble notre manque, qu’il ne nous oppose ni son désir ni ses limites.
Prendre soin du vivant demanderait de renoncer au droit supposé de tout mettre à notre service. Reconnaître à d’autres existences leurs rythmes, leurs besoins et leurs milieux, sans leur demander de justifier leur présence par le bénéfice que nous en retirons.
Pourquoi le « suffisamment » ressemble-t-il à une défaite ?
S’arrêter, réduire, laisser une place : pourquoi ces gestes peuvent-ils atteindre si profondément l’estime de soi ? Lorsque notre valeur se mesure à ce que nous possédons, produisons ou dépassons, la limite devient une blessure narcissique. Renoncer à un avantage peut alors être vécu comme renoncer à être quelqu’un.
Une transformation suppose de pouvoir investir d’autres sources de satisfaction et de reconnaissance. Entretenir, transmettre, créer, recevoir, participer à une œuvre commune peuvent donner de la consistance à l’existence. Encore faut-il que ces expériences trouvent une place réelle dans nos vies et une reconnaissance collective. On ne desserre pas l’emprise de l’accumulation par la seule injonction à se priver.
Faut-il donner la vie pour servir la vie ?
Le choix d’avoir ou de ne pas avoir d’enfant rencontre ces interrogations, sans autoriser de verdict sur les personnes. Ne pas devenir parent peut exprimer une absence de désir d’enfant, un souci du monde à venir, une peur de l’avenir, le désir de préserver sa liberté, ou plusieurs de ces mouvements à la fois. Devenir parent peut relever du désir d’accueillir une existence, mais aussi du souhait de se prolonger, de laisser une trace ou de trouver une réponse à son propre manque. Aucun choix ne révèle, à lui seul, la place faite à l’autre.
Le fantasme d’« être seul au monde et profiter au maximum » mérite d’être interrogé là où il se manifeste. Il n’appartient pas aux seules personnes sans enfants. Il apparaît chaque fois que l’existence d’autrui est ressentie uniquement comme une restriction de notre jouissance.
La question devient alors : quelle place faisons-nous à ceux qui viendront après nous, qu’ils soient ou non nos enfants ? On peut transmettre et protéger sans devenir parent. On peut avoir des descendants sans se préoccuper suffisamment du monde qu’ils habiteront. La responsabilité envers l’avenir déborde la filiation : elle suppose d’accorder une valeur à des vies qui ne porteront pas notre nom et dont nous ne partagerons pas l’existence.
Transformer notre destructivité
Comment « guérir » cette part de nous qui participe à la destruction ? Il serait illusoire d’imaginer un sujet débarrassé de toute avidité, de toute agressivité et de tout désir de maîtrise. Cette ambition de purification pourrait elle-même reconduire un idéal de toute-puissance.
Le travail psychique consiste plutôt à reconnaître ces mouvements, à les mettre en mots et à limiter leur traduction en actes. Supporter une frustration sans la vivre comme un anéantissement. Éprouver sa vulnérabilité sans chercher aussitôt à soumettre. Reconnaître une atteinte sans se réfugier dans le déni ni exiger son effacement immédiat.
La culpabilité peut ouvrir à la responsabilité lorsqu’elle devient supportable et précise. Lorsqu’elle écrase le sujet ou menace toute son image de lui-même, elle peut au contraire favoriser la fuite, la justification ou la recherche d’un coupable extérieur. Réparer demande de pouvoir reconnaître : quelque chose a été atteint par nos actes, et notre responsabilité demeure même lorsque tout ne peut être restauré.
Un travail intérieur qui engage le monde commun
Cette lecture psychique ne constitue pas une explication suffisante du désastre écologique. Les conduites individuelles s’inscrivent dans des organisations économiques, des infrastructures et des rapports de pouvoir. Les responsabilités, les ressources et les possibilités d’agir sont profondément inégales. Le « nous » ne doit pas effacer ces différences.
Il serait injuste de demander à chacun de résoudre intérieurement ce qui exige aussi des décisions collectives. Mais il serait tout aussi réducteur de laisser hors de la réflexion les satisfactions, les peurs et les idéaux qui soutiennent nos manières de produire, de consommer et de gouverner. Transformer les conditions de vie et interroger notre investissement dans ces conditions sont deux dimensions qui peuvent se soutenir.
Laisser une place à ce qui nous survivra
Nous ne pouvons garantir entièrement la vie après nous. Nous pouvons cependant répondre de ce que nous lui laissons et travailler à préserver ses possibilités. Cela suppose de consentir à une limite décisive : l’avenir ne nous appartiendra pas.
Faire le deuil d’une existence sans manque, sans dépendance et sans limite ouvrirait une autre manière d’habiter le monde. Une manière dans laquelle notre satisfaction ne serait plus l’unique mesure de ce qui mérite d’exister.
Peut-être la réparation commence-t-elle lorsque ce que nous avons atteint compte davantage que notre besoin de retrouver notre innocence. Lorsque nous pouvons prendre soin sans exiger d’être les sauveurs. Et lorsque nous acceptons de laisser vivre ce dont nous ne serons ni les propriétaires, ni les bénéficiaires, ni les témoins.