28/08/2026
Ki Tavo
Raphael Rosner
Entre prise de conscience et ingratitude
Dans le cadre de son discours d'adieu au peuple d'Israël dans les plaines de Moab, Moïse a dit dans la paracha de Ki Tavo :
Deutéronome 29, 2
"וְלֹא נָתַן יְהֹוָה לָכֶם לֵב לָדַעַת וְעֵינַיִם לִרְאוֹת וְאׇזְנַיִם לִשְׁמֹעַ עַד הַיּוֹם הַזֶּה."
("Mais l'Éternel ne vous a pas donné un cœur pour comprendre, des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre, jusqu'à ce jour.")
Ce verset est perçu comme la description d'un processus de maturation spirituelle et intellectuelle du peuple d'Israël dans le désert. Moïse s'adresse au peuple au terme de quarante années d'errance et leur explique pourquoi ce n'est qu'aujourd'hui, à la veille de l'entrée au pays de Canaan, qu'ils sont capables de comprendre et d'intégrer véritablement les miracles, la Providence et le sens du chemin parcouru depuis la sortie d'Égypte. Tout au long de ces années, le peuple a certes vu les plaies, la séparation de la mer Rouge et le don de la Torah, mais la vision et l'écoute n'étaient que physiques et ne s'accompagnaient pas d'une compréhension profonde ni d'une intériorisation. L'expression "l'Éternel ne vous a pas donné un cœur pour comprendre" ne vient pas exempter le peuple de sa responsabilité ni prétendre que Dieu leur a délibérément refusé la compréhension, mais plutôt exprimer une loi naturelle humaine et psychologique. Les processus significatifs de changement de perception, de maturité et de reconnaissance exigent du temps, de l'expérience de vie et un apprentissage continu, c'est tout un processus.
Est-ce vraiment le cas ? Le Midrach exprime une crainte quant à la capacité du peuple d'Israël à apprécier tout ce qu'il a vécu dans le désert, et c'est ainsi qu'écrit le Midrach:
Midrach Rabba, Ki Tavo 7, 10
"אָמַר רַבִּי שְׁמוּאֵל בַּר יִצְחָק, כֵּיוָן שֶׁנָּטָה משֶׁה לָמוּת וְלֹא בִּקְּשׁוּ עָלָיו רַחֲמִים שֶׁיִּכָּנֵס לָאֶרֶץ"
("Rabbi Samuel bar Isaac a dit : Lorsque Moïse fut sur le point de mourir, ils n'invoquèrent nullement la miséricorde du Créateur à son égard, afin qu'il pût entrer dans le pays promis. ")
Cette parole de Rabbi Samuel bar Isaac, qui apparaît dans le Midrach, vient expliquer la réaction ou le silence des enfants d'Israël aux derniers moments de la vie de Moïse. Alors que le leadership de Moïse touchait à sa fin et qu'il était sur le point de mourir, le peuple ne s'est pas levé pour prier ou demander explicitement grâce pour son leader afin qu'il ait le mérite d'entrer avec eux en terre d'Israël, mais a accepté le décret en silence ou avec une certaine indifférence. Le Midrach présente cela sous un jour critique envers le peuple, qui a fait preuve d'ingratitude ou d'un manque de réflexion, car Moïse a consacré toute sa vie pour eux, les a défendus et a prié pour eux chaque fois qu'ils ont péché ou se sont trouvés dans la détresse. Le fait qu'au moment décisif où il avait besoin de leurs prières, ils ne se soient pas mobilisés pour demander grâce en sa faveur, témoigne du fossé qui existait encore entre le dévouement total du leader et le niveau de responsabilité mutuelle et de maturité du peuple à cette époque.
Donc selon Rabbi Samuel bar Isaac, nous sommes témoins d'une manifestation d'ingratitude de la part du peuple d'Israël envers Moïse. Ils n'ont pas compris l'ampleur de ses efforts pour les sauver. Dans l'histoire, de nombreux dirigeants ont sauvé leur pays ou leur peuple et ont été rejetés peu après. Par exemple, Marcus Tullius Cicéron, l'homme d'État et orateur romain, a sauvé la République romaine de la conjuration de Catilina en 63 av. J.-C. et a été proclamé "Père de la patrie" (Pater Patriae). Malgré cela, quelques années plus t**d, il a été exilé de Rome, sa maison a été détruite, et il a finalement été abandonné et assassiné en 43 av. J.-C. par les hommes du triumvirat, dont Marc Antoine. George Washington, le premier président des États-Unis, et Winston Churchill, le premier ministre britannique, des hommes qui ont tant fait pour leur pays, ont été mis de côté une fois la mission accomplie.
Moïse lui-même se plaint de l'ingratitude des enfants d'Israël ; dans le traité Avoda Zara, il est écrit :
Avoda Zara 5a
"תָּנוּ רַבָּנַן: ״מִי יִתֵּן וְהָיָה לְבָבָם זֶה לָהֶם״, אָמַר לָהֶן מֹשֶׁה לְיִשְׂרָאֵל: כְּפוּיֵי טוֹבָה בְּנֵי כְּפוּיֵי טוֹבָה, בְּשָׁעָה שֶׁאָמַר הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא לְיִשְׂרָאֵל: ״מִי יִתֵּן וְהָיָה לְבָבָם זֶה לָהֶם״, הָיָה לָהֶם לוֹמַר: תֵּן אַתָּה. כְּפוּיֵי טוֹבָה, דִּכְתִיב: ״וְנַפְשֵׁנוּ קָצָה בַּלֶּחֶם הַקְּלֹקֵל״."
("Nos maîtres ont enseigné : « Oh ! s'ils avaient toujours ce même cœur », Moïse dit à Israël : Ingrats, fils d'ingrats ! Au moment où le Saint, béni soit-Il, a dit à Israël : « Oh! s'ils avaient toujours ce même cœur », ils auraient dû dire : Donne-le Toi-même ! Ingrats, car il est écrit : « Et notre âme est dégoûtée de ce pain misérable ».")
Ce passage exprime la plainte de Moïse sur le fait que les enfants d'Israël n'ont pas demandé à Dieu de les aider à préserver leur crainte du Ciel comme Il le suggérait ("Donne-le Toi-même"), faisant ainsi preuve d'un manque de reconnaissance envers le Créateur, exactement comme ils l'avaient fait lorsqu'ils murmuraient contre la manne qui tombait pour eux dans le désert ("Et notre âme est dégoûtée de ce pain misérable"). Dans le Midrach Pirké deRabbi Éliézer, il est écrit :
Pirké deRabbi Éliézer 87
"כָּל הַכּוֹפֵר בְּטוֹבָתוֹ שֶׁל חֲבֵרוֹ סוֹפוֹ כּוֹפֵר בְּטוֹבָתוֹ שֶׁל הַקָּבָּ"ה"
("Quiconque nie le bienfait de son prochain finit par nier le bienfait du Saint, béni soit-Il")
Ce principe s'apprend notamment du comportement de Pharaon : il a commencé par nier le bienfait de Joseph ("qui n'avait pas connu Joseph", Exode 1, 8) et a fini par nier Dieu Lui-même ("Qui est l'Éternel pour que j'obéisse à Sa voix ?", Exode 5, 2).
Dans le traité Avoda Zara, un autre exemple est apporté d'Adam, le premier homme :
Avoda Zara 5a "בְּנֵי כְּפוּיֵי טוֹבָה, דִּכְתִיב: ״הָאִשָּׁה אֲשֶׁר נָתַתָּה עִמָּדִי הִיא נָתְנָה לִּי מִן הָעֵץ וָאֹכֵל״"
("Fils d'ingrats, car il est écrit : « La femme que Tu as mise auprès de moi, c'est elle qui m'a donné de l'arbre et j'en ai mangé »")
Cette déclaration traite de l'ingratitude, c'est-à-dire du manque de reconnaissance. L'expression "fils d'ingrats" sert d'ouverture virulente destinée à caractériser un individu ou un groupe agissant par manque de gratitude pour les bienfaits reçus. Pour prouver et fonder cette affirmation, la Guémara apporte un verset du livre de la Genèse (chapitre 3, verset 12), dans lequel Adam répond à Dieu après avoir péché en mangeant de l'arbre de la connaissance. Adam dit : "La femme que Tu as mise auprès de moi, c'est elle qui m'a donné de l'arbre et j'en ai mangé". Selon nos Sages, dans cette réponse, Adam a commis un grave péché d'ingratitude. Dieu a créé la femme pour qu'elle soit une aide pour lui, comme un cadeau et un soutien dans la vie, mais au moment de l'épreuve et de l'échec, au lieu de prendre la responsabilité de ses actes ou de remercier pour l'aide reçue, Adam accuse la femme et insinue même ouvertement que Dieu Lui-même est coupable de la lui avoir donnée. Les mots "que Tu as mise auprès de moi" sont interprétés comme une tentative de rejeter la faute sur le Donateur (Dieu) et sur le don lui-même (la femme), transformant ainsi le bienfait accompli envers lui en une faute et un prétexte pour se soustraire à sa responsabilité. Ce passage illustre comment la nature de l'ingrat transforme les bienfaits reçus en instruments pour accuser l'autre et fuir le repentir sincère.
Cet exemple lié à Adam élève l'ingratitude au rang de trait odieux en tant que modèle de comportement et de perception humaine, une sorte d'archétype qui accompagne le monde jusqu'à nos jours.
En contre partie, nous avons de nombreux exemples d'actes de reconnaissance à la place de l'ingratitude dans les sources, comme par exemple :
Midrach Tanhouma, Vaéra 14,
il est dit :
"וּמִפְּנֵי מָה לָקוּ הַמַּיִם וְהֶעָפָר עַל יְדֵי אַהֲרֹן? שֶׁכָּךְ כְּתִיב: אֱמֹר אֶל אַהֲרֹן קַח מַטְּךָ וְגוֹ'. אָמַר רַבִּי תַּנְחוּם: אָמַר לוֹ הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא לְמֹשֶׁה, הַמַּיִם שֶׁשְּׁמָרוּךָ בְּשָׁעָה שֶׁהֻשְׁלַכְתָּ לַיְאוֹר, וְעָפָר שֶׁהֵגֵן עָלֶיךָ כְּשֶׁהָרַגְתָּ אֶת הַמִּצְרִי, אֵינוֹ דִּין שֶׁיִּלְקוּ עַל יָדֶיךָ. לְפִיכָךְ לָקוּ עַל יְדֵי אַהֲרֹן."
("Et pour quelle raison l'eau et la poussière ont-elles été frappées par l'intermédiaire d'Aaron ? Car il est écrit ainsi : Dis à Aaron : Prends ton bâton, etc. Rabbi Tanhoum a dit : Le Saint, béni soit-Il, a dit à Moïse : L'eau qui t'a protégé lorsque tu as été jeté dans le Fleuve, et la poussière qui t'a protégé lorsque tu as tué l'Égyptien, n'est-il pas juste qu'elles ne soient pas frappées par ta main ? C'est pourquoi elles ont été frappées par l'intermédiaire d'Aaron.")
Aaron - et non Moïse - a frappé de son bâton l'eau (lors des plaies du sang et des grenouilles) et la poussière (lors de la plaie des poux), parce que l'eau et la poussière avaient protégé Moïse par le passé, et il n'était pas convenable ni respectueux que Moïse lui-même leur inflige une plaie. L'eau avait protégé Moïse lorsqu'il était dans la corbeille sur le Fleuve, et la poussière lorsque Moïse, devenu grand, vit un homme égyptien frapper un homme hébreu. Moïse tua l'Égyptien et cacha son corps dans la terre.
Le décisionnaire Rabbi Moché Feinstein z.t.l. (Igrot Moché, Yoreh De'ah tome II, chapitre 130) a été interrogé sur le cas d'une convertie observant scrupuleusement les commandements. Elle était coupée de ses parents non-juifs depuis vingt ans depuis sa conversion, bien qu'ils résidassent dans la même ville. Sa mère non-juive est tombée malade et a demandé à sa fille de venir la visiter avec ses enfants, éprouvant un profond désir de voir ses petits-enfants. S'appuyant sur les paroles de la Guémara selon lesquelles on visite les malades des idolâtres et on enterre leurs morts pour des raisons de voies de paix (Guittin 61a), le rabbin a tranché qu'il lui est certainement permis de visiter sa mère, afin qu'on ne dise pas, à Dieu ne plaise, que les lois de la Torah ne sont pas équitables. Le rabbin a ajouté que bien que selon la Halakha "un converti est considéré comme un enfant nouveau-né" et que le lien familial soit rompu, et bien que les non-juifs ne soient pas commandés par le précepte d'honorer son père et sa mère – il leur est néanmoins interdit d'être ingrats, comme nous le trouvons dans les enseignements de nos Sages où le Saint, béni soit-Il, a été rigoureux envers l'ingratitude chez Adam et chez les enfants d'Israël. La raison pour laquelle l'interdiction d'être ingrat n'apparaît pas explicitement dans la liste des commandements est que les mauvais traits de caractère et les vices n'ont pas été détaillés dans la Torah comme des interdictions autonomes, mais ce sont des obligations morales fondamentales pour lesquelles juifs et non-juifs sont punis. L'un des fondements essentiels du commandement d'honorer son père et sa mère est la prévention de l'ingratitude, et c'est aussi la source des paroles de Maïmonide (Lois sur les rebelles chap. 5, halakha 11), selon lesquelles il est interdit au converti de maudire ou de frapper son père non-juif, et il ne doit pas le mépriser … – mais il doit lui témoigner un certain respect. Par conséquent, le rabbin a conclu que cette femme a l'obligation de témoigner un certain respect envers ses parents non-juifs et de visiter sa mère pendant sa maladie.
Guittin 61a
Nos maîtres ont enseigné : On soutient les pauvres non-juifs avec les pauvres d'Israël, on visite les malades non-juifs avec les malades d'Israël, et l'on enterre les morts non-juifs avec les morts d'Israël, dans l'intérêt des voies de la paix (mipnei darkhei shalom). C'est-à-dire qu'il est interdit de faire preuve d'ingratitude, même envers l'inanimé.
Shabbat Shalom