16/08/2026
Quand des gynécologues oublient qu'ils sont gynécologues:
La gynécologie est l'une des spécialités les plus vastes, les plus anciennes et les plus complètes de la médecine.
Elle concerne la femme à toutes les étapes de sa vie, d'avant la puberté à longtemps après la ménopause. Elle touche à la fertilité, à l'obstétrique, à l'endocrinologie, à la sénologie, à la chirurgie pelvienne, à l'urogynécologie, à la pelvipérinéologie, à la sexualité, à la prévention, au vieillissement et, plus largement, à la santé de la sphère génitale féminine.
Notre territoire d'exercice est donc immense.
Choisir cette spécialité implique aussi un apprentissage particulièrement exigeant et astreignant : des années de formation, des gardes de nuit, de vraies urgences, des décisions parfois lourdes et une responsabilité qui ne s'interrompt pas à la porte du bloc opératoire ou de la salle d'accouchement......
C'est pourquoi je regarde avec étonnement, et je l'avoue avec beaucoup de peine, de jeunes confrères délaisser progressivement ce formidable champ d'exercice pour s'afficher; sur les réseaux sociaux, dans des postures d'épilateurs, de dépigmenteurs, de traiteurs de cicatrices, de démonstrateurs de machines, voire de simples relais commerciaux d'une technologie qu'un distributeur leur a vendue avec son plan de rentabilité.... et afficher parfois cette dérive avec une étonnante fierté.
Les caméras entrent dans certains cabinets, qui ressemblent davantage à des spas, des lounges ou des vitrines technologiques qu'à des lieux de consultation médicale qui imposent sérieux et sobriété.
Alors posons la question sans détour : POURQUOI?
Par désœuvrement ? Par nécessité pécuniaire? Par empressement à amortir un investissement coûteux ? Sous la pression d'un commercial ? Pour être vu?... Ou parce qu'il est parfois plus facile de vendre une séance que de porter une consultation médicale difficile ?
Car le problème est là, et il tient en une phrase qu'il me paraît essentiel de rappeler :
Une technologie ne crée jamais une indication.
Et le jour où un médecin commence à chercher des patientes pour rentabiliser un appareil, au lieu de chercher le meilleur traitement pour la patiente assise en face de lui, quelque chose s'est inversé. Et cette inversion pose un véritable problème éthique et déontologique.
Car là ce n'est plus le besoin qui appelle l'outil ; c'est l'outil qui cherche un besoin. Et; à partir de là, le conflit d'intérêts existe. Même chez le plus honnête d'entre nous. Même sans le vouloir. Même sans en avoir conscience.
Un médecin reste libre tant qu'il peut encore dire 4 phrases simples et honnêtes :
— Ce n'est pas indiqué chez vous.
— Vous n'avez besoin de rien.
— Ce n'est pas mon domaine.
— Je préfère vous adresser à un confrère car cela relève de sa compétence.
Ces 4 phrases coûtent de l'argent.
C'est exactement pour cela qu'elles valent quelque chose.
Qu'on ne se méprenne pas : je ne demande évidemment à personne de renoncer à innover. Je serais d'ailleurs très mal placée pour le faire, tant je suis, depuis des années et parallèlement à mon activité obstétricale et gynécologique chirurgicale, profondément passionnée par l'approche régénérative de la gynécologie et, plus largement, par tout ce qui peut améliorer durablement la qualité de vie des femmes.......
La gynécologie régénérative, fonctionnelle et esthétique ouvre des perspectives réelles. Mais à une condition : Rester centrée sur la santé vulvo-vaginale, pelvienne, hormonale et sexuelle de la femme, et reposer sur une indication médicale réfléchie, une compétence réellement acquise et une connaissance honnête du niveau de preuve des différentes technologies qui inondent aujourd'hui le marché.
L'innovation est une exigence. Elle n'est pas un permis de tout faire et posséder un appareil polyvalent ne nous autorise pas à cette polyvalence, au même titre qu'avoir deux mains, un cerveau et une formation médicale générale ne nous rend pas compétents dans toutes les disciplines de la médecine.
Il existe des dermatologues pour les maladies de la peau, des médecins vasculaires pour les pathologies veineuses et, pour ce qui sort de notre champ, des confrères plasticiens et autres dont c'est précisément la spécialité.
Ils ont consacré des années à apprendre ce que nous prétendons parfois maîtriser après un week-end de formation ou un workshop organisé par le fournisseur de la machine ou du produit que nous allons ensuite utiliser.
La question n'est pas de défendre un territoire contre les autres spécialités. Elle est de défendre la compétence contre l'improvisation.
Les frontières entre spécialités ne sont d'ailleurs pas des murs. Elles évoluent, et c'est heureux. Un médecin peut acquérir de nouvelles compétences, se former et élargir son exercice.
Mais une compétence se construit.
Elle ne s'achète pas avec la machine qui permet techniquement d'effectuer le geste.
Bref; la médecine n'est pas un marché dans lequel on élargit son catalogue simplement parce qu'un appareil possède plusieurs embouts ou qu'une brochure commerciale lui attribue quinze indications.
Une spécialité se définit aussi par ses frontières. Une profession conserve sa crédibilité tant que chacun sait ce qu'il sait faire, ce qu'il ne sait pas faire et, plus subtilement encore, ce qu'il ne doit pas faire même s'il sait techniquement le faire.
Autrement dit : savoir où s'arrête honnêtement son champ d'action.
Innovons.
Formons-nous.
Élargissons nos compétences lorsqu'elles sont réellement acquises. Utilisons les technologies lorsqu'elles apportent quelque chose à nos patientes.
Mais gardons l'ordre des choses :
d'abord la patiente, puis le diagnostic, puis l'indication, et seulement ensuite la machine.
Jamais l'inverse.
Et ne perdons jamais de vue notre qualité de thérapeutes au détriment de quelconques attraits bassement mercantiles qui représentent un étrange appauvrissement et une perte de discernement manifeste.