31/08/2026
Je m’appelle Natacha. J’avais 48 ans lorsque j’ai été victime de plusieurs arrêts cardiaques, le 10 avril 2024.
Avant cela, j’étais une femme dynamique. Je pratiquais régulièrement l’aquagym, l’aquabike, la marche et le vélo. Rien ne me préparait à ce qui allait arriver, ni surtout à la longueur du chemin qu’il me faudrait ensuite parcourir.
Le 10 avril 2024
Cette nuit-là, je me suis réveillée très tôt, alors qu’il faisait encore noir. Mon sommeil était agité et je n’arrivais pas à me rendormir. Je pensais être en train de faire un cauchemar. En réalité, je perdais connaissance à plusieurs reprises.
Chaque fois que je revenais à moi, il me fallait comprendre où j’étais et ce qui se passait. Puis je perdais de nouveau connaissance. Je me suis levée avec beaucoup de difficulté pour aller aux toilettes, où j’ai fait une nouvelle syncope.
J’ai finalement réussi à appeler mon compagnon, qui habitait à près de 50 kilomètres de chez moi. Je voulais simplement lui demander de venir me chercher pour m’emmener chez le médecin. Mais mon état s’aggravait : je respirais difficilement, mon bras gauche ne répondait plus et je ne parvenais presque plus à parler. Mon compagnon, maître-nageur sauveteur et formé aux gestes de premiers secours, a immédiatement compris que la situation était grave. Il a appelé les secours en évoquant une possible urgence neurologique.
Les pompiers m’ont demandé d’ouvrir ma porte. Je me suis traînée jusqu’à l’entrée et je suis tombée à leurs pieds lorsqu’ils sont arrivés.
Pendant mon transport vers l’hôpital, j’ai encore perdu connaissance. Aux urgences, les épisodes se sont répétés. Mon cœur battait extrêmement vite et les soignants cherchaient à comprendre ce qui m’arrivait. Je garde de cette journée des souvenirs fragmentés : le bruit strident dans mes oreilles, la peur de fermer les yeux, les examens, les visages autour de moi et cette impression permanente de devoir lutter pour ne pas « m’endormir ».
Après une première prise en charge, j’ai été transférée en hélicoptère dans un centre hospitalier spécialisé. Quelques jours plus t**d, un défibrillateur automatique implantable m’a été posé. L’intervention s’est bien déroulée et je me sentais entourée par les soignants. Pourtant, psychologiquement, quelque chose s’était brisé.
Quitter l’hôpital sans être réellement sortie de l’épreuve
À l’hôpital, les alarmes, les monitorings et la proximité des soignants me rassuraient. Lorsque le moment de rentrer chez moi est arrivé, j’ai pleuré. Je quittais un lieu dans lequel je me sentais en sécurité pour revenir dans celui où tout avait commencé.
À peine rentrée, je me suis mise à tourner dans le salon. Je revoyais la scène de l’arrivée des pompiers. Je ne pouvais ni me poser ni m’asseoir. Mon compagnon a dû m’aider à trouver une position supportable avec plusieurs coussins, car les douleurs liées à l’intervention étaient importantes. Il m’aidait à me lever, à me laver, à m’habiller et à effectuer les gestes les plus simples du quotidien.
Il a aussi organisé les soins infirmiers, l’aide à domicile et la téléassistance avant de reprendre son travail. Mes proches nous ont apporté des repas et se sont relayés auprès de moi. Malgré leur présence, je mesurais à quel point j’étais devenue dépendante.
Prendre mes médicaments était déjà une épreuve. Je ne parvenais pas à comprendre une ordonnance pourtant clairement écrite. Il m’a fallu plus d’une heure pour remplir mon pilulier : je comptais et recomptais les comprimés. Si quelqu’un me parlait ou si la télévision était allumée, mon cerveau se bloquait. Je n’arrivais plus à faire deux choses en même temps.
Pendant les deux premiers mois, mes journées se ressemblaient. Je me levais pour manger, prendre mes médicaments et aller aux toilettes, puis je retournais m’allonger.
Je revivais également sans cesse les événements. Les images revenaient en boucle, comme des scènes de film dont je serais à la fois la spectatrice et le personnage. Une psychologue m’a expliqué que je présentais un état de stress post-traumatique. Une prise en charge par EMDR m’a ensuite permis de diminuer progressivement ces réminiscences.
Trouver une aide adaptée n’a cependant pas été simple. Au moment où j’étais la plus vulnérable, je ne pouvais pas conduire et les transports pour consulter une psychologue n’étaient pas pris en charge. Il m’a fallu attendre plusieurs semaines avant de commencer le suivi dont j’avais besoin.
Les séquelles que personne ne voit
Physiquement, j’ai progressé lentement. Au début, je ne faisais que quelques pas. Puis une cinquantaine, le tour de la maison et enfin le bout de la route. Il m’a fallu environ deux mois et demi pour retrouver une marche correcte.
Mais mes difficultés ne se limitaient pas à mon corps. J’avais du mal à parler comme auparavant. Je réduisais spontanément le nombre de mots et de phrases, car m’exprimer me fatiguait. Je pouvais perdre le fil d’une conversation, oublier ce que l’on venait de me dire ou me retrouver incapable de réfléchir dès qu’il y avait trop de bruit.
Pendant plusieurs mois, je me suis sentie en décalage, comme dans le brouillard. Je ne comprenais pas pourquoi mon cerveau ne fonctionnait plus comme avant. Un bilan orthophonique m’a aidée à mettre des mots sur mes troubles et à comprendre que la reconstruction prendrait du temps.
Le handicap cognitif est difficile à expliquer, car il ne se voit pas. Je suis souriante et, extérieurement, je peux donner l’impression que tout va bien. Pourtant, je dois demander aux personnes de répéter. Mon compagnon doit parfois éteindre la télévision pour que je puisse l’écouter. S’il m’interrompt, je risque d’oublier ce que je voulais dire. Lorsque mon cerveau est saturé, le moindre stress peut le bloquer complètement.
La fatigue reste probablement l’une des conséquences les plus compliquées à gérer. Je dois évaluer l’énergie nécessaire à chaque activité : travailler, récupérer, me rendre à un soin ou à un rendez-vous. Entre deux activités, je dois me reposer.
Même la conduite nécessite une organisation. Je limite les distances, car l’attention demandée par le trajet peut m’empêcher ensuite de réaliser l’activité prévue ou de rentrer dans de bonnes conditions.
Après près d’un an d’arrêt, j’ai repris mon emploi dans les ressources humaines chez les pompiers à temps partiel thérapeutique. Cette reprise représente une étape importante, mais elle reste difficile. Je ne peux me concentrer que quelques heures et sur une seule tâche à la fois. Le bruit ambiant me gêne et mes collègues peuvent oublier que mes séquelles existent, précisément parce qu’elles sont invisibles.
Mon compagnon, mes proches et les professionnels
Mon compagnon a été présent depuis le premier appel jusqu’à aujourd’hui. Il a compris l’urgence, organisé mon retour à domicile et pris en charge tout ce que je ne pouvais plus faire. Il m’a accompagnée lorsque je ne reconnaissais plus mon corps, lorsque je pleurais devant mes cicatrices et lorsque je doutais de pouvoir progresser. Il me répétait simplement : « Je suis là, ça va aller. »
Mais l’arrêt cardiaque ne touche pas uniquement la personne qui le subit. Plusieurs mois après les événements, mon compagnon a ressenti à son tour une forme de tristesse et de mélancolie. L’activité physique, notamment le VTT, l’aide aujourd’hui à prendre soin de lui et à retrouver son équilibre.
Ma famille et mes amis ont également joué un rôle essentiel. Ils ont apporté des repas, assuré des transports, pris régulièrement de mes nouvelles et se sont rendus disponibles. Mes chats, toujours présents et paisibles à mes côtés, ont eux aussi été une source d’apaisement pendant ma convalescence.
J’ai été accompagnée par de nombreux professionnels : médecins, infirmiers, psychologue, orthophoniste et kinésithérapeutes. Je poursuis encore ma rééducation, notamment en salle et en balnéothérapie. J’ai également rejoint une association affiliée à la Fédération française de cardiologie, où je pratique une activité physique adaptée.
Après la pose de mon défibrillateur, l’APODEC m’a permis de mieux comprendre mon dispositif, les précautions à prendre et les conséquences pratiques et juridiques de son implantation. J’aide maintenant à tenir une permanence mensuelle dans l’hôpital de ma ville. Pouvoir informer et rassurer d’autres personnes porteuses d’un dispositif cardiaque me fait beaucoup de bien.
Donner du sens à cette seconde vie
Il m’a fallu près de huit mois pour comprendre pleinement que j’étais une survivante. J’ai traversé des moments de colère, de tristesse, de démotivation et de doute. J’ai souvent pleuré lorsque les progrès t**daient ou lorsque je me comparais à la personne que j’étais auparavant.
Aujourd’hui, je vois aussi tout le chemin parcouru. Je continue à avancer, à mon rythme, avec l’aide de mon entourage et des professionnels qui m’accompagnent.
Pour moi, il y a véritablement un avant et un après. Je ne suis plus tout à fait la personne que j’étais avant mes arrêts cardiaques. Mes priorités ont changé et je souhaite donner davantage de sens à cette seconde vie qui m’a été offerte, notamment en apportant une aide concrète aux autres.
En mars 2025, lors d’une journée consacrée aux troubles cardiaques, j’ai découvert l’association « La vie après un arrêt cardiaque ». J’y ai entendu des paroles qui ont longtemps résonné dans ma tête. Le livret de l’association m’a permis de mettre des mots sur mes maux et de légitimer ce que je vivais dans mon corps et dans mon esprit. Certaines difficultés me semblaient jusque-là impossibles à expliquer, et je n’aurais pas pensé à les évoquer spontanément avec mon médecin ou mon entourage.
Le 10 avril 2025, j’ai célébré mon premier « anniversaire » depuis l’arrêt cardiaque.
Je garde en moi la force qui m’a permis de lutter ce jour-là. Elle m’aide désormais à avancer dans les moments difficiles, mais aussi à apprécier chaque progrès et chaque rencontre de cette nouvelle vie.
Merci à toutes les personnes qui accompagnent les survivants et leurs proches. S’entourer, demander de l’aide et pouvoir échanger avec ceux qui comprennent cette expérience sont des éléments essentiels de notre reconstruction.
Natacha, 50 ans
Natacha Liconnet